La pauvreté choisie

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La pauvreté choisie

Les règles de ce monde

Les juifs, peuple élu de Dieu, — écoutant leurs prophètes et étudiant leurs textes écrits du doigt de Dieu — attendaient un messie, un envoyé de Dieu puissant et guerrier, qui allait les délivrer de leur nouvel esclavage pour les porter au pinacle de ce monde qui ne pouvait que leur être destiné puisqu’ils acceptaient sans se plaindre le joug puissant et lourd de ce Dieu exigeant et sévère.
Or, qui virent-ils arriver ?
Un va-nu-pieds, vêtu de hardes et impuissant, annoncé par un ascète se nourrissant de criquets, venu parler de pauvreté et de soumission à la violence.
Qui pourrait leur reprocher de l’avoir éliminé, comme on le fait d’un parasite qui détourne l’attention des objectifs sérieux ?
En effet, l’histoire de l’humanité — et même l’histoire de ce monde d’ailleurs — montre que la douceur et le rejet de tout pouvoir est contraire aux desseins que la nature assigne aux créatures qu’elle abrite.
Le monde est à ceux qui luttent pour survivre, qui écrasent le plus faible pour obtenir une meilleure part du gâteau, qui trichent, mentent, volent, soit en évitant d’être pris, soit en raison d’un pouvoir supérieur aux lois des plus faibles.
Le pouvoir s’acquière par la lutte et la violence et se manifeste par l’accumulation de biens et de titres : la richesse !

La pauvreté subie

Forcément, cette lutte — si elle permet à certains de s’élever — va abaisser les autres.
Plus la société est violente et plus la dichotomie est marquée entre ceux qui ont tout et ceux qui n’ont rien.
Mais ce partage brutal est générateur, en lui-même, de nouvelles violences visant à renverser l’ordre établi afin d’échapper à une condition misérable qui est le lot d’une immense majorité.
C’est pourquoi, en se civilisant, les sociétés ont inventé un élément tampon chargé d’empêcher les remous sans mettre en cause le statut de ceux qui sont arrivés les premiers en haut de l’échelle sociale. Cette classe moyenne permet à la minorité régnante de disposer d’une quasi majorité suffisante et nécessaire à l’asservissement de la presque majorité la plus pauvre.
Ces derniers deviennent donc une sous-classe humaine.
Cette dégradation est d’ailleurs autant de leur faute que de celle de ceux qui les asservissent. Cette remarque hautement polémique mérite une petite explication.
Le pauvre n’est pauvre qu’autant qu’il vit son état comme une situation subie et qu’il continue à alimenter un système qui l’a mis dans cette situation. C’est ce que l’on appelle la misère.
L’exemple de Gandhi, quand il organisa le boycott des produits anglais au profit de l’industrie locale, montra que les pauvres étaient plus puissants que les riches puisqu’ils n’ont pas besoin de ces derniers pour être pauvres, alors que les riches ont besoin des pauvres pour être riches.
La pauvreté subie est donc le moteur d’un système qui vise à asservir ceux qui le servent et à augmenter, jusqu’à l’absurde, le pouvoir de ceux qui en profitent.
On se retrouve donc dans un système déséquilibré, un peu comme un bateau sur des flots agités, où l’équilibre de la partie immergée, la classe riche, est assuré par la bouée de surface que constitue la classe moyenne malgré le contrepoids énorme de la partie émergée, très lourde, que constitue la classe pauvre.
Que la bouée vienne à diminuer et l’équilibre se rompt et favorise le chavirement. Chavirement dont tous auront à souffrir jusqu’à ce qu’un nouvel équilibre soit trouvé en reproduisant le même schéma.
On le voit, dans ce système, si chacun lutte pour occuper la meilleure place, personne ne remet le système en question. C’est pour cela que personne n’envisage réellement l’élimination définitive de l’autre. En effet, les riches ont besoin des pauvres pour être riche, la classe moyenne espère monter d’un cran et prendre la place de certains riches sans vouloir une meilleure vie pour les pauvres et les pauvres rêvent d’inverser la vapeur et d’échanger leur place avec les autres qui sont donc nécessaires.

La pauvreté choisie

Contrairement au cas précédent, qui nous interpelle mais qui ne nous intéresse pas vraiment, la pauvreté choisie est l’objectif du bon croyant désireux de progresser sur la voie de justice et de vérité.
Elle est en opposition totale avec le cas précédent car elle ne s’intègre pas dans le schéma sociétal classique. En fait, elle est même totalement asociale et révolutionnaire ; anarchiste dirait Yves Maris.
Celui qui fait le choix de la pauvreté évangélique est, comme le Christ et les disciples, désireux de s’extraire du monde et de ses codes. Il ne veut pas participer à la lutte pour le pouvoir et la richesse et refuse d’être le bras armé de la classe dirigeante contre la classe pauvre, tout comme il refuse d’entretenir la classe supérieure et la classe moyenne par ses efforts permanents chichement rémunérés et toujours augmentés.
Son choix, pour échapper à ces contraintes et à ce schéma social, est de restreindre ses besoins afin de maintenir un état compatible avec une vie intellectuelle riche, c’est-à-dire en fournissant un minimum de participation au système économique mondain et en conservant un maximum de disponibilité pour son travail personnel et spirituel.
À première vue ce choix pourrait sembler idéal. En effet, la non intrication dans un système générateur de luttes permanentes semble de nature à apaiser les volontés conflictuelles puisque personne ne devrait se sentir menacé par des individus qui n’aspirent à rien de ce que les autres possèdent.
C’est oublier un peu trop vite les fondamentaux ethnologiques tels qu’ils nous sont si brillamment exposé par René Girard dans son ouvrage phare*.
Car, tout ce qui vient proposer une divergence vis-à-vis du schéma globalement accepté par tous crée, de fait, un déséquilibre inacceptable. Celui qui se met en avant en sortant du rang s’expose en proie à ceux qui voient dans son attitude une remise en cause intolérable de leur propre choix de vie.
C’est donc sur lui que vont se focaliser les tensions et se réaliser l’application du concept de victime émissaire destiné à soulager les rivalités mimétiques susceptibles de détruire la construction sociale traditionnelle.
Car il faut garder à l’esprit que la victime émissaire ne doit pas être considérée comme appartenant au groupe, sous peine de stresser les autres membres du groupe, et doit permettre de soulager les tensions mimétiques, donc d’être reconnue comme seule coupable de son sort funeste.
Et oui, dans ce monde il n’y a pas de position stable et calme. Soit on lutte pour conquérir le pouvoir et ensuite pour le conserver, soit on refuse de lutter et l’on s’expose en proie vis-à-vis de ceux qui luttent et pour qui l’on devient une victime facile et apaisante.
C’est ce qui arrive à Socrate, à Jésus et à Gandhi. Leur élimination est inscrite dans l’ordre des choses et leur message n’est audible qu’à condition qu’ils ne demeurent pas trop longtemps parmi nous dans cette démarche anarchiste.
L’autre intérêt de cette élimination définitive est qu’elle garantit contre leur éventuel retour. Le passage du livre de Dostoïevski** concernant la réaction du grand Inquisiteur face à celui qu’il identifie au Christ est éclatante de ce point de vue.
Rappelons ce point crucial de la Genèse ; après Noé, Iahvé décide de limiter la vie des hommes à cent vingt ans (Gen. VI-3).
Si la durée de vie auparavant était la marque de la puissance de Iahvé comme les neuf cent soixante neuf ans de Mathusalem, désormais la limite de cent vingt ans marquera la qualité spirituelle de l’homme. Plus il est conforme aux ordres de Dieu, plus il vit vieux.
C’est pour cela que la longévité est si importante pour les hommes ; elle marque l’onction divine.
Mais attention, il s’agit de l’onction du démiurge, ce n’est rien d’autre que la longueur de la laisse qui nous contraint.
Le bon chrétien n’attache donc aucune importance à la durée de sa vie terrestre.
Ce qui lui importe c’est de s’extraire de ces règles iniques et son choix de pauvreté matérielle au profit de l’abondance spirituelle marque le choix qu’il fait de la gouvernance qu’il reconnaît.
Au démiurge il préfère le Principe du Bien.

La pauvreté aujourd’hui

Comment ne pas penser à tout cela aujourd’hui où nous voyons comment sont traités ceux qui dérogent à la règle d’uniformité ?
On constate même des amalgames puissants fait entre des communautés sans rapport au simple motif que leur choix de vie est considéré comme en opposition avec la norme.
Et ces personnes d’essayer d’échapper à ce jugement qu’elles savent délétère en manifestant bruyamment leur appartenance au corps social.
Quand les gens du voyage — français de souche vivant de façon nomade — sont assimilés à des immigrants d’Europe de l’est, regroupés sous le terme volontairement méprisant de “Roms”, qui n’ont aucune envie de vivre un quelconque nomadisme ni d’être parqués dans des bidonvilles mais qui subissent une pauvreté non désirée, ils protestent de leur identité française et insistent sur leur différence avec ceux qui sont considérés comme étant un cran en dessous d’eux dans l’échelle sociétale. Ainsi, ils pensent pouvoir sortir de leur statut habituel de victime émissaire des français sédentaires qui les accusent systématiquement de tous leurs maux.
Et ces bons français sédentaires ou étrangers intégrés d’en remettre une couche en protestant simultanément de leur esprit chrétien tout en rejetant cette misère à leur porte en prétextant qu’ils ne peuvent déjà pas nourrir les français qui sont dans la peine.
Comme on est loin de la parole du Christ qui détruit les cloisonnement sociaux classiques : « Qui est ma mère ? Et qui sont mes frères ?… quiconque fait la volonté de mon père qui est dans les cieux, celui-là est mon frère, ma sœur, ma mère. » (Matth. XII 48-50).
Bien entendu ces excuses sont sans fondement de la part d’une population victime de la surabondance et dont les pathologies, comme les maladies cardio-vasculaires, le diabète et l’obésité, sont à l’opposé de celles dues à la dénutrition.
Par contre, elles marquent clairement l’imprégnation mondaine de ceux qui voient dans le partage et l’accueil un risque de perte d’un statut jugé comme privilégié et que l’on veut conserver, même au prix de toutes les turpitudes.
Il est vrai que le croyant cathare n’est pas forcément un interventionniste forcené vis-à-vis de ces populations misérables. Nous l’avons déjà étudié dans le mythe de l’animal pris au piège. Pour autant, même s’il se considère comme impuissant à changer ce monde où s’affrontent finalement les classes misérables et les classes moyennes sous le regard amusé des classes riches, il refuse de participer à cette lutte et se maintient à l’écart sans se faire d’illusion ; quand ces trois classes sociales retrouveront un peu de répit, c’est contre lui qu’elle s’uniront afin de faire de leur modèle social la seule référence admissible.
Une fois cette considération comprise et admise, il n’est pas étonnant que ce soit parmi ceux qui se considèrent comme le plus en accord avec leur idée de la spiritualité que l’on trouve les plus acharnés à l’immolation de ceux qui veulent simplement vivre autrement.
Les inquisiteurs dominicains et franciscains médiévaux étaient logiquement les plus à même de massacrer les cathares puisqu’ils se croyaient eux-aussi des serviteurs modestes de Dieu.
Aujourd’hui il ne manque pas de candidats susceptibles de disputer à ces religieux, toujours aussi rigoureux, le droit de sévir contre ceux qui manifesteront le choix d’une spiritualité différente. La mondialisation économique s’est doublée d’une mondialisation spirituelle où les diversités se retrouvent sur un point : l’intolérance envers ce qui prétend ne pas suivre leur voie.
Il y a moins de divergences entre les extrémistes des religions actuelles qu’il n’y en a entre un pratiquant modéré et un croyant cathare dont le choix d’une pauvreté choisie constitue une remise en cause intolérable d’un mode de vie que l’aveuglement de la facilité prétendait compatible avec le royaume de Dieu.

* – « Des choses cachées depuis la fondation du monde » aux éditions Grasset et Fasquelle.
** – « Les frères Karamazov », chapitre V du livre V (Le grand Inquisiteur).

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