Catharisme et activité séculière

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Comme vous le savez très bien, le catharisme associe une vie spirituelle et une vie mondaine dont la forme varie selon que l’on choisit de demeurer un croyant, avec les conditions de vie mondaine semblables à celles du reste de la population, ou que l’on s’oriente vers une vie chrétienne de noviciat visant à atteindre un jour les conditions d’un consolamentum, fut-il purement spirituel faute de bons-chrétiens en vie aujourd’hui.
Dans ce dernier cas, le novice va choisir une vie que l’on appelle vie évangélique car elle s’apparente fortement à la vie menée par Jésus et ses disciples, même si elle s’adaptera forcément aux particularités de notre monde moderne.
La vie évangélique se partage en deux moments qui, bien que toujours un peu mêlés n’en conservent pas moins leurs temps propres. Ces deux moments sont rythmés par les activités liées directement à la spiritualité, que l’on dit régulières — c’est-à-dire liées à une règle —, et celles liées directement à la vie mondaine, que l’on dit séculières — c’est-à-dire liées à ce siècle.
Ce sont ces activités séculières que je souhaiterais évoquer dans ce document, et plus particulièrement les activités destinées à assurer les besoins de la communauté.

 Statut des novices et bons-chrétiens vis-à-vis du monde

Les novices qui choisissent de vivre en communauté régulière se trouvent vis-à-vis du monde dans l’un des deux états suivants : soit en activité professionnelle, soit hors du monde du travail pour des raisons diverses. Ce qui est certain c’est que la règle de vie évangélique prévoit que le membre de la communauté doit exercer une activité, non seulement pour assurer sa propre subsistance, mais aussi pour demeurer en contact avec le monde car l’isolement est mauvais pour la spiritualité et l’immersion mondaine est nécessaire à l’accomplissement du travail de détachement spirituel. N’oublions pas non plus que l’activité, quelle qu’elle soit, maintient le novice et le bon-chrétien en contact avec son entourage et entretien la volonté d’agir alors que l’oisiveté peut isoler et inciter à la paresse tant physique qu’intellectuelle.
Donc, si au Moyen Âge et a fortiori au premier siècle la question ne se posait pas, aujourd’hui il existe un cas particulier qui est celui du novice ou bon-chrétien retraité. D’une certaine façon on pourrait le comparer à celui des hommes et des femmes nantis qui au Moyen Âge choisissaient la vie chrétienne. Dès lors, leur statut privilégié n’existait plus et ils devaient s’activer au même titre que les autres.
Cela veut dire que tous doivent travailler mais cela ne précise pas quelle sorte de travail ils doivent exercer ni si ce travail doit être forcément rémunérateur.

Particularité du travail des novices et bons-chrétiens

On le sait, la priorité d’un novice ou d’un bon-chrétien vivant en communauté évangélique est la vie spirituelle. Il était donc très important que l’activité séculière ne vienne pas contrecarrer la vie régulière.
Pour autant, il arrivait aux bons-chrétiens d’avoir des activités professionnelles qui ne garantissaient pas forcément une totale liberté. Comment pouvaient-ils donc s’organiser ?
Cela est important car, aujourd’hui encore les croyants en activité professionnelle ne sont pas forcément libres de leur organisation durant leur période de travail. Faut-il pour autant s’interdire des activités prenantes ? Je ne le crois pas.

À mon avis, il revient à l’organisation régulière de prévoir que certaines plages horaires sont susceptibles d’obliger le novice et le bon-chrétien à se consacrer à son activité mondaine et donc de les réserver à cet usage. Même au Moyen Âge les bons-chrétiens exerçaient des activités parfois prenantes qui pouvaient les amener à différer une activité spirituelle régulière. Nous avons des cas de bons-chrétiens employés qui pouvaient difficilement refuser le travail que leur employeur leur donnait et même un médecin dont on imagine mal qu’il abandonne un malade pour aller prier.
Aujourd’hui, le novice devra donc s’organiser pour que la période d’activité professionnelle puisse être libre de toute autre obligation. Par contre, rien n’empêche d’y intercaler une période spirituelle quand une plage de repos est prévue. Je crois qu’il ne faut pas confondre le principe de la liberté du croyant vis-à-vis du monde avec celui de son engagement mondain séculier.
Le cas particulier des bons-chrétiens qui assumaient des fonctions régulières plus lourdes, comme celles de diacre ou d’évêque, est à considérer à part, d’une part parce qu’il ne se posera pas avant assez longtemps certainement et, d’autre part parce qu’il était alors considéré comme une forme d’activité professionnelle qui venait en soustraction des obligations séculières de celui qui les exerçait.

En fait il faut donc choisir les activités séculières que l’on peut exercer, non pas en fonction de la prégnance qu’elles peuvent exercer sur la vie du novice, mais plutôt en fonction du risque spirituel qu’elles peuvent lui faire courir.
En effet, certaines professions viennent opposer des obligations mondaines incompatibles avec l’engagement spirituel du novice qui les exercerait. On peut citer à titre d’exemple — même si chaque cas doit être examiné individuellement — les professions qui amèneraient le croyant à porter atteinte à la vie animale, à commettre des péchés comme le serment ou le mensonge, ce qui peut toucher à des domaines parfois surprenants.

Travailler dans le domaine financier doit être pris avec prudence tant il est vrai que dans ce domaine il est courant de ne pas toujours dire au client tout ce qu’il faudrait lui dire pour lui garantir un traitement totalement équitable. Pourtant, on trouve des bons-chrétiens exerçant dans le domaine financier — notamment le prêt — en raison de la confiance que leur état inspirait à leurs clients. Cependant, les documents disponibles semblent faire de cette activité une activité non professionnelle car ils semble qu’ils s’interdisaient le prêt à usure, donc ils ne pouvaient espérer aucun bénéfice financier.
De même les métiers d’art peuvent poser problème. Par exemple comment être acteur sans mentir ? À moins de ne jouer que son propre rôle, c’est impossible. Comment se détacher du monde si l’on se plonge en permanence dans la sensualité artistique ?
Ce n’est certainement pas par hasard si les cathares exerçaient des activités subalternes et souvent comme sous-traitants. Ainsi ils n’avaient pas à engager leur esprit dans des démarches mercantiles. Souvent d’ailleurs on observe qu’ils travaillaient au sein d’un groupe tenu par des croyants non réguliers qui, eux, n’avaient pas les mêmes contraintes.
Ces croyants assuraient le lien entre la communauté et le monde extérieur. Ils organisaient alors le travail des bons-chrétiens, ce qui permettait de leur laisser les plages de repos nécessaires à leur activité spirituelle et à ne pas les impliquer dans les relations contractuelles avec des non croyants.
Quand cette organisation n’était pas possible le bon-chrétien louait ses bras à un patron, dont on observe que souvent il n’hésitait pas à l’exploiter. Ainsi Guilhem Bélibaste s’est-il retrouvé à effectuer des travaux des champs ou à confectionner des peignes d’os nécessaires à l’élevage ovin.
De nos jours, la position d’employé est toujours possible dans bien des cas et le développement du secteur tertiaire ne doit pas être un frein. Un employé de bureau n’est pas moins en phase avec son engagement spirituel qu’un artisan ou qu’un ouvrier.
Cependant, il serait intéressant de garder à l’esprit pour l’avenir la possibilité de mettre sur pied des activités dont la gestion serait assurée par des croyants non engagés en vie évangélique et qui donneraient à des novices, et pourquoi pas bientôt à des bons-chrétiens, la possibilité d’exercer une activité professionnelle compatible avec leur vie évangélique.
Dans les écrits médiévaux nous trouvons la mention selon laquelle le bon-chrétien gagne son pain « de ses mains ». Contrairement à ce que l’on pourrait croire il ne s’agit pas de dire qu’il doit exercer uniquement un travail manuel.
D’abord la notion de travailleur manuel est une notion moderne qui n’avait pas cours à l’époque où 90% de la population était composée de travailleurs manuels de fait. Cela se confirme quand on examine les 130 métiers en usage au XIIe siècle. En outre, parmi les professions non manuelles, beaucoup sont l’apanage des clercs, donc ne concernent pas le peuple.
Il est donc peu probable que l’on ait voulu distinguer les travailleurs manuels des autres, ce qui aurait constitué, peu ou prou, une sorte de pléonasme.
Ensuite, la classe nobiliaire, et d’une façon plus marginale la classe des bourgeois, disposait de terres qui étaient mises en fermage (tenures) ou qui étaient directement cultivées pour le compte du maître par des serfs (réserve). Par le biais de diverses taxes en argent et en nature le propriétaire vivait donc du travail des autres et non de celui de ses propres mains.
C’est pourquoi je considère qu’il faut comprendre que gagner sa vie de ses mains indique la nécessité de travailler pour gagner sa propre subsistance sans recourir à des intermédiaires.
Pour autant on ne peut exclure, ni à l’époque, ni aujourd’hui, le fait que l’exercice de professions non manuelles reste possible comme cela est avéré au Moyen Âge et comme le secteur tertiaire en propose de nos jours.

Particularité des novices et bons-chrétiens retraités ou chômeurs

Notre époque a créé une situation qui n’existait pas antérieurement, celle de la retraite. Autrefois le bon-chrétien dont l’état de santé ou l’âge rendait l’exercice d’une activité physique impossible, en était dispensé d’autant plus facilement que son espérance de vie mondaine était alors fortement réduite. Aujourd’hui que faire d’un retraité ou d’un chômeur ?
Pour ce qui est des retraités le problème est un faux problème en fait. Comme je l’ai dit plus haut leur statut s’apparente à celui des nantis médiévaux qui embrassaient la vie chrétienne. La seule différence tient au fait qu’ils n’ont pas de fortune à offrir à la communauté pour se retrouver dans la même position mais que leurs biens leur sont attribués de façon ponctuelle et tout au long de leur vie.
Alors, pour rester en cohérence avec la règle communautaire, il me semble qu’il leur faut exercer une activité bénévole au service de la communauté ou de la société environnante et qu’ils peuvent disposer du surplus de leur pension comme ils l’entendent, y compris en faisant bénéficier l’église cathare qui n’est pas soumise au vœu de pauvreté, contrairement à ses membres. Cet apport financier régulier et stable pourrait même constituer une sorte de fond de roulement pour la communauté afin de financer certaines caisses de prévoyance et d’assurer le quotidien de ceux qui seraient empêchés de contribuer à la hauteur nécessaire pour financer leur part de dépense.
Cela permettrait de couvrir les besoins d’entretien et de culture qu’une telle communauté générera afin de vivre aussi modestement que possible.

Finalement, on le voit, une communauté apparemment hétérogène, composée de retraités, de travailleurs et également de personnes inemployées ou inapte à une activité professionnelle, voire simplement handicapées, s’avérerait en fait parfaitement complémentaire et permettrait de donner à tous la liberté nécessaire aux nécessités de leur vie spirituelle tout en garantissant au groupe un fonctionnement homogène et pérenne.
C’est là encore la démonstration de la modernité du système ecclésial cathare qui peut, à toute époque, s’adapter à son environnement mondain sans rien abandonner de ses principes réguliers et spirituels.
Cela me conforte dans l’idée que nous ne devons pas couper les cheveux en quatre pour savoir si nous voulons ou pas tel ou tel aménagement communautaire qui pourrait générer des contraintes quotidiennes. En fait, ces apparentes contraintes n’en sont pas si l’on voit les choses de façon globale au lieu de ne les considérer qu’au niveau de chaque individu.
Au contraire, une organisation visant à favoriser, autant que faire se peut, une part d’autarcie permettra au groupe de réduire ses besoins financiers extérieurs sans créer de contrainte insurmontable et lui donnera ainsi la capacité à mieux s’adapter à de probables vicissitudes que le monde extérieur ne manquera pas de faire peser sur lui.

Article initialement publié le 22 septembre 2011.

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