Le Pater, prière des Cathares – 1

Information


565 vue(s)

Le Pater, prière des Cathares – 1

Introduction

Après plus d’un an de noviciat, je crois possible de commencer à étudier sérieusement ce texte qui est un élément extrêmement important de la liturgie cathare et qui demande une approche prudente, sérieuse et respectueuse, faute de pouvoir disposer de l’aide de Bons Chrétiens pour nous guider.

Nous allons voir ensemble combien le Pater est un texte particulier et combien les Cathares le traitaient avec respect et circonspection.

Bien entendu, il n’est toujours pas question pour moi de le pratiquer, car un an de noviciat fait tout juste de moi un novice relativement éveillé, mais je ressens le besoin de prendre le temps d’une étude approfondie et aussi inspirée que possible, pour éviter toute dérive qui, en ce domaine, serait très grave et préjudiciable à mon parcours.

Que savons-nous du Pater ?

Ce texte apparaît dans les Évangiles et montre déjà qu’il est issu d’une tradition humaine et non pas d’une transmission directe de Jésus ou de Christ, puisque les deux transcriptions diffèrent légèrement. Cela veut donc dire qu’il s’est mis en place et transmis dans la tradition orale avant d’être couché par écrit bien plus tard.

Contexte du Pater

Chez Matthieu, le Pater vient après le sermon sur la montagne, dans le cadre d’un enseignement dont on ne sait s’il se fait à la foule ou aux disciples. Il fait partie d’un ensemble de recommandations concernant la vie quotidienne, telle qu’elle doit être vécue par ceux qui veulent aller vers Dieu. Au passage, Jésus invalide plusieurs éléments de la Loi juive au profit de dispositions plus contraignantes. Le fil rouge de ce chapitre semble être l’humilité qui apparaît en début de chapitre avec les conditions de la prière et de l’aumône et qui se poursuit par les règles du jeûne, de la possession matérielle, des biens de la vie quotidienne (aliments et vêtements) et des soucis de l’avenir.

Matthieu propose donc cette prière comme un élément de la vie quotidienne de celui qui veut vraiment être dans la voie qui mène à Dieu. On peut donc penser qu’il s’adresse à une partie de la communauté et non pas à tous les croyants.

Cela est renforcé par la version de Luc. Là, ce sont les disciples qui demandent une prière à Jésus, afin de se sentir comme les disciples de Jean le baptiste. Jésus accède à la demande et propose un texte très succinct suivi d’un enseignement sur le don à l’autre et la Bienveillance.

Donc, initialement, cette prière n’est pas destinée à toute la population mais uniquement à ceux qui se consacrent à suivre la voie ouverte par Christ. Malheureusement, la tradition judéo-chrétienne faisant le choix d’un baptême des nouveau-nés, la confusion s’est installée laissant croire que cette prière était à la disposition de tous.

Le Pater des évangiles

Matthieu (VI, 9-13) le présente comme un contrepoint à la prière rabâchée par les païens :


« Vous donc, vous prierez ainsi : Notre père qui es dans les cieux, que soit sanctifié ton nom,
que vienne ton règne, que soit faite ta volonté sur terre comme au ciel.
Donne-nous aujourd’hui notre pain de la journée1 ;
remets-nous nos dettes comme nous remettons aussi à nos débiteurs ;
et ne nous fais pas entrer en épreuve mais délivre-nous du mauvais. »

Luc (XI, 2-4) en fait la réponse à une requête des disciples :

« Il leur dit : Quand vous priez, dites : Père, que soit sanctifié ton nom ; que vienne ton règne ;
donne-nous chaque jour notre pain de la journée ;
et remets-nous nos péchés, car nous remettons nous aussi à tous ceux qui nous doivent ;
et ne nous fais pas entrer en épreuve. »

Remarquons les points communs :

Le terme Père est commun aux deux textes et veut renforcer la reconnaissance d’une appartenance à une même « famille ». Ensuite, nous trouvons des éléments communs non négligeables : sanctification du nom, attente du règne, demande du pain du jour, remise des fautes (dettes) commises et subies et protection contre les épreuves.

Nous pouvons dire qu’il s’agit là d’une ossature qu’il convient d’étudier.

Matthieu propose un texte un peu plus étoffé. Le père est clairement désigné comme celui de ceux qui prient et il est localisé dans les sphères supérieures, hors de la terre. On peut y voir un relent de judaïsme qui voulait que Dieu ait un peuple préféré et qu’il l’observe d’en haut. La notion de sanctification est spéciale. Cela veut dire que le nom de Dieu doit être considéré comme saint, mais aussi que ceux qui le prononcent doivent respecter son caractère saint. Pour être plus clair, il me semble qu’il faut comprendre que l’usage du nom de Dieu doit être réservé à celles et ceux qui sont dans une démarche de sanctification, de purification et qui le sont en pleine conscience. En clair, l’usage de cette prière ne peut être de pure forme mais nécessite un engagement total. Cela vient conforter en moi la justification du fait que le Pater était réservé à un certain niveau d’avancement dans le Christianisme. Celui qui prononce la prière reconnaît le caractère saint de Dieu et en reçoit l’onction purifiante de sa propre démarche. La phrase suivante est un appel à l’intervention divine auprès de ses créatures émanées sous la forme de la volonté et du pouvoir (règne) de Dieu en ce monde, qui est en fait l’apport de sa grâce.

Arrive la phrase qui fait toujours couler beaucoup d’encre. Le pain de ce jour, au dessus de la substance, est bien entendu ce qui va nourrir notre foi et notre démarche de croyant désireux d’avancer sur la voie de Christ. Dieu n’est pas une cantine où l’on viendrait retirer un plateau repas gratuit chaque jour. Il faut être englué dans un anthropomorphisme béat pour imaginer autre chose. Or, ce qui nourrit la foi est ce qui nous aide à nous tenir éloigné des contingences de ce monde. On le voit dans l’entourage des deux textes, c’est l’humilité, la modestie, la Bienveillance, la disponibilité aux autres et l’ascèse. Il est clair que là aussi nous avons un indice sur les personnes concernées par cette prière. Un simple croyant ne pouvait pas la dire sans se trouver en porte-à-faux entre son engagement et sa vie quotidienne faite de luttes et de violences.

Les deux textes sont en plein accord sur la formulation qui suit. Il ne s’agit pas de pardon des fautes commises ou subies mais bien de remise. Les termes sont importants. Remettre une dette c’est faire comme si elle n’avait jamais existée. C’est l’oublier, ne plus en tenir ; considérer l’autre comme totalement vierge de toute créance et nous considérer de même vis-à-vis de Dieu. D’ailleurs, là encore, nous voyons cela chez les Cathares quand, lors du sacrement de la Consolation, le novice demande la remise de ses fautes passées et que les Bons Chrétiens la lui accorde. Il devient un homme nouveau, vierge de toute faute. Il faut donc oublier la notion de pardon et bien préciser que cette remise est une absence de prise en compte. Le terme latin dimitte correspond à la seconde personne du singulier le l’impératif présent. Il s’agit donc bien d’une prière adressée à quelqu’un de proche, puisqu’on le tutoie. Son sens exact est : abandonner, renoncer. Ce n’est qu’au 4e siècle que la Vulgate — traduction latine du Nouveau Testament — proposera de le traduire par pardonner. Il faut donc faire fi de cette vision typiquement judéo-chrétienne, à la limite sacrificielle, qui ne rend pas le sens exact du terme. Il s’agit bien d’un abandon des charges, d’un renoncement à poursuivre, ce qui est très différent d’un pardon qui n’oublie pas et qui place celui qui pardonne en position de supériorité par rapport à celui qui est pardonné.

Enfin, les deux textes se termine par une demande de protection face à l’épreuve, précisée comme émanant du mauvais par Matthieu. Là aussi, il faut oublier l’idée de certaines versions modernes qui parlent de soumission à la tentation. Il ne peut être question que Dieu puisse avoir un rôle actif dans le Mal. Au contraire, ce que le Bon Chrétien demande c’est de l’aide dans l’épreuve qu’il vit au quotidien, aide que Dieu lui apporte par son soutien spirituel, car il ne peut agir que sur ce qui relève de lui, à savoir la part spirituelle de notre être mondain.

Le Pater des Évangiles, un texte assez clair

Nous voyons qu’en revenant à la source il nous est possible d’avoir une meilleure lecture de ce texte que des siècles de tradition judéo-chrétienne ont largement perverti.

Ce qui demeure est un sentiment d’anthropomorphisme assez important dans l’emploi de termes comme Père, règne, etc. Cela n’est pas forcément surprenant compte tenu de l’époque de sa diffusion. En effet, ces relations d’autorité existaient dans le langage courant d’un royaume existant au sein d’un empire et dans une société fortement hiérarchisée. Cela sera d’ailleurs toujours d’actualité au Moyen Âge, ce qui explique que ces points ne furent pas modifiés alors. Aujourd’hui, conserver cette terminologie n’aurait aucun sens et contribuerait au contraire à entretenir une confusion mentale invitant à un asservissement qui n’est absolument pas le propos de cette prière.

Il est donc clair que ces deux textes sont d’origine humaine, créés et construits pour les esprits de leur époque et qu’ils n’ont rien de sacrés d’un point de vue textuel, donc qu’ils peuvent être adaptés dans leur forme.

Par contre, la similitude du fond entre les deux textes ne saurait nous échapper. La première partie qui fait rappel de notre rapport à Dieu et la reconnaissance de son état divin ; la deuxième qui précise nos rapports avec le monde qui nous contraint et Dieu qui nous apporte le nécessaire et la troisième où nous recherchons la bienveillance et l’aide divine sont clairement exposées dans les deux textes et doivent donc être conservées.

La version latine ajoute une doxologie qui renforce le caractère anthropomorphique et qui n’a donc aucun intérêt.


Note :

1 – Dans l’édition de la Pléiade il est précisé en note que la Vulgate (traduction latine) le mot « de la journée » est traduit par supersubstantialis chez Matthieu alors qu’il l’est par quotidianus chez Luc.

Leave a comment

Message
Name
E-mail
URL

18 + un =

0