La glose du Pater – 3

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La glose du Pater– 3

La glose

Le terme de glose désigne les commentaires annexes à un texte en vue de l’expliquer plus clairement, peut aussi être considéré de façon péjorative comme un discours oiseux. Il me revient donc de veiller à demeurer dans le premier sens sans tomber dans le second.
Proposer des interprétations d’un texte est à la portée du premier venu. Cependant, si on veut s’y risquer avec un texte philosophique ou religieux, il convient de faire preuve d’une grande prudence. Et si l’on veut le faire avec le texte essentiel du Christianisme, la prudence ne suffit plus ; il faut y adjoindre une grande humilité et une foi à toute épreuve.
Autant dire que je suis très conscient de la difficulté de mon entreprise, ce qui explique je veuille avancer sous le contrôle de tous pour limiter les risques de dérive.

Principes

Pour chacun des termes que je vais proposer je vous énoncerai ceux qui ont prévalu auparavant et j’expliquerai — avec si nécessaire des références — pourquoi j’ai choisi celui-là. Cela va donc demander du temps, mais il faut toujours avancer prudemment dans ces sujets et veiller à disposer d’appuis solides et bien repérés.
Pour me servir de base de réflexion, j’utiliserai le texte des Cathares médiévaux tel que l’indique Jean Duvernoy1, c’est-à-dire :

Notre père qui es dans les cieux,
Que soit sanctifié ton nom,
Que vienne ton règne,
Que soit faite ta volonté sur terre comme au ciel.
Donne-nous aujourd’hui notre pain au-dessus de toutes choses ;
Remets-nous nos dettes comme nous remettons aussi à nos débiteurs ;
Et ne nous fais pas entrer en épreuve mais délivre-nous du mauvais.2

« Remets-nous nos dettes comme nous remettons aussi à nos débiteurs.
Et ne nous fais pas entrer en épreuve mais délivre-nous du mauvais. »

Sources

Matthieu : remets-nous nos dettes comme nous remettons aussi à nos débiteurs. Et ne nous fais pas entrer en épreuve mais délivre-nous du mauvais.
Luc3 : et remets-nous nos péchés, car nous remettons nous aussi à tous ceux qui nous doivent, et ne nous fais pas entrer en épreuve.
Marcion4 : remets-nous nos péchés comme nous remettons aussi à nos débiteurs et ne nous laisse pas succomber à la tentation.
Didachè5 : Pardonne-nous notre offense, comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensé, et ne nous soumets pas à la tentation, mais délivre-nous du mal.
Rituel latin de Dublin6 : Et dimitte nobis debita nostra sicut et nos dimisimus debitoribus nostris Et ne nos inducas in temptationem sed libera nos a malo
Rituel occitan de Lyon7 : E perdona a nos los nostres deutes, aisi co nos perdonam als nostres deutos. E no nos amenesen tentatio mas deliura nos de mal.
Simone Weil8 :Et remets-nous nos dettes, de même que nous avons aussi remis à nos débiteurs. Et ne nous jette pas dans l’épreuve, mais protège-nous du mal.
Yves Maris9 : remets-moi sur la voie qui mène vers toi. Ne me laisse pas dans l’épreuve, mais délivre-moi du Principe mauvais.
André Chouraqui10 : Remets-nous nos dettes, puisque nous les remettons à nos débiteurs. Ne nous fais pas pénétrer dans l’épreuve, mais délivre-nous du criminel.
Jean-Yves Leloup11 : Libère-nous de nos dettes comme nous-même libérons nos débiteurs. Ne nous laisse pas emporter par l’épreuve, libère-nous du pervers.

Critique

« Remets-nous… »

J’ai trouvé que ce verbe était à la fois une traduction littérale du verbe dimitte, mais qu’il porte également un sens spirituel car il respecte l’idée que nous nous faisons des relations dans un cadre de Bienveillance. En effet, si nous mettons la Bienveillance au-dessus de tout, il serait impensable d’imaginer que Dieu n’en soit pas le principe et qu’il n’en use pas, selon la théorie des principes déjà évoquée.

Un sens littéral
Pour ce qui est de la traduction, le Gaffiot®propose plusieurs compréhensions. Tout d’abord le fait de disperser quelque chose, de le répandre ici et là, comme par exemple pour un message. Puis le fait de le dissoudre, comme pour une armée ou une assemblée, avec comme extension le fait de disperser une troupe en unités plus petites. Enfin, deux sens m’ont particulièrement intéressé. Le premier est l’idée de renvoyer quelqu’un sain et sauf, c’est-à-dire de ne lui faire aucun tort ni de lui laisser aucune séquelle. L’autre était de renoncer à son droit, d’abandonner les charges et les poursuites, ce qui donne dans le sens chrétien, remettre les dettes, pardonner les péchés.

Un sens spirituel
Je reviens encore sur la parabole du fils prodigue dans laquelle on observe le comportement du père lors du retour du fils venu quémander une place de serviteur en compensation de sa faute et en raison de l’extrême dénuement dans lequel son erreur l’a conduit. Le père ne considère qu’une chose : le fils qu’il pensait perdu revient, donc il le rétablit dans son état antérieur sans rien demander et sans rien retirer. Cela pose d’ailleurs un problème au fils demeuré auprès de lui. C’est exactement ce que nous savons pouvoir obtenir de Dieu. Dieu, en tant que principe du Bien, est également origine absolue de la Bienveillance. Logiquement, il ne peut y avoir de sa part la moindre possibilité d’altération de cette Bienveillance dans sa relation à nous, quoi que nous ayons fait. Du moment où nous faisons notre part de cheminement, nous nous mettons à la portée de sa Bienveillance dans son absolue totalité, car Dieu peut tout ce qu’il veut et veut tout ce qu’il peut. Mais comme ce pouvoir ne s’exerce que dans le Bien, nous devons revenir tant soit peu vers le Bien pour que sa Bienveillance soit possible.
De cela il découle logiquement que Dieu ne peut ni ne veut pardonner, car cela implique de sa part d’avoir pris en compte la réalité d’une faute commise. Le pardon laisse une trace de la faute initiale, comme un délit amnistié laisse l’empreinte d’avoir existé un jour. Là il s’agit de faire comme si la faute n’avait jamais existée. C’est un peu comme dans un prêt sur gage. Une fois le prêt remboursé, le prêteur rend l’objet ayant servi à cautionner l’emprunt au débiteur de telle sorte que ce dernier recouvre sa situation antérieure sans que rien ne vienne marquer qu’elle ait été perturbée à un moment ou un autre. Donc, Dieu nous remet également ce qui avait altéré un temps notre relation, de façon à ce que cette dernière retrouve la totale limpidité de son état antérieur. On retrouve également cette idée dans le passage de Jean 1, 29 : « Le lendemain il regarde venir Jésus et il dit : Voici l’agneau de Dieu qui enlève le péché du monde. ». Cette terminologie est reprise dans la liturgie catholique avec le mot latin tollis. Il s’agit bien de déplacer, de retirer sans laisser de trace.

« … nos dettes… »

Nos dettes, nos péchés, nos offenses ; à l’exception notable de Yves Maris qui demande la remise sur le bon chemin, tous les auteurs s’attachent à définir ce qui est remis.

La nature du problème
Il me semble important de définir exactement de quoi nous voulons parler. En quoi avons-nous modifié la relation de Bienveillance absolue qui nous fait cheminer sur la voie qui mène à Dieu ? La réponse me semble être : en tout ! En effet, du fait de notre emprisonnement charnel, il ne se passe pas un moment que nous ne commettions un acte, une pensée, une remarque qui ne soit entachée d’imperfection. C’est notre situation de mélange qui nous l’impose. Sinon, nous pourrions rechercher une position de confort dans ce monde où nous pourrions demeurer sereinement. Les Bons-Chrétiens le savaient et le disaient. Eux seuls, qui avaient la connaissance du Bien pouvaient pécher et ils péchaient au point de dire qu’ils étaient les plus grand pécheurs existant.
Donc, il ne s’agit pas seulement de péchés au sens habituel du terme, car cela limiterait nos fautes à une liste définie qui écarterait de la situation fautive tout ce qui n’y figure pas. Cela vaut également pour le terme dette qui circonscrit ce qui relève à ce qui est dû. Pareil pour offenses. L’offense concerne un jugement moral sur ce qui est inacceptable dans le respect dû à autrui de tous les autres comportements qui sont acceptables.
Non, notre problème est que nous n’atteignons jamais le but visé, la Bienveillance, parce que notre nature de mélange, dans laquelle le Bien est en nous supplanté par le Mal, nous fait manquer sans cesse la cible dans tout ce que nous faisons, disons, pensons espérons.
C’est bien cela que nous demandons à Dieu de ne pas nous compter comme dette.

« … comme nous remettons aussi à nos débiteurs. »

Un point essentiel !
Comme je viens de le dire, le fait que Dieu nous remette nos manquements, et même nos fautes, est sans discussion, car c’est sa nature, pour peu que nous entrions dans son champ d’action. Donc, cette phrase n’est pas importante pour cela, mais elle l’est pour les moyens que nous mettons en œuvre afin d’entrer dans le cheminement qui nous conduira au salut.
C’est l’exacte compréhension de la parabole du débiteur impitoyable (Matth. 18, 23-35). En effet, comment pourrions-nous imaginer être sur le cheminement qui mène au salut si nous conservons un rapport de créancier avec nos frères d’esprit ? Plus encore, nous ne pouvons même pas envisager de demander la remise de nos manquements si nous ne nous sommes pas déjà purifiés en abandonnant toute charge envers quiconque pourrait éventuellement être notre débiteur. Car alors nous serions en faute envers l’Esprit. En cela la formulation de Simone Weil me semble la plus juste et mérite même d’être amplifiée pour plus de clarté.

Une formulation apaisée
La formulation choisie est inappropriée car elle maintient les éléments négatifs de remise de dette et de rapport hiérarchique entre créancier et débiteur. Il faut donc trouver des termes qui, comme dans la première partie, permettent de gommer ces éléments qui s’éloignent trop de la Bienveillance. Il faut aussi que cela ait l’allure d’un comportement allant de soi et non d’un effort. D’où la justification d’une formulation qui s’approche du concept de l’évidence plus que de l’affirmation venant renforcer la demande initiale.

« Et ne nous fais pas entrer en épreuve… »

Une aberration !
À l’exception, forcément notable, de Marcion, Yves Maris et de Jean-Yves Leloup, toutes les sources sont tombées dans le panneau de tenir Dieu pour responsable de notre sort, voire de l’imaginer assez pervers pour nous y maintenir.
Comment imaginer, si l’on considère Dieu comme étant le principe parfait du Bien, qu’il soit possible de quoi que ce soit d’inférieur à cette perfection principielle ? Il faut en finir avec cette approche schizophrène d’un Dieu dispensant le bien et le mal avec un égal talent. De même, à vouloir éviter le panneau du judaïsme, il ne faut tomber dans celui du judéo-christianisme qui, incapable d’imaginer Dieu dans un seul rôle, s’est senti obligé de rejeter ses fautes sur l’homme qui n’en peut mais. L’homme, inconscient de ce qui le dépasse largement n’est pas plus responsable que Dieu du mal dont il est surtout victime.
C’est pourquoi on doit rejeter cette phraséologie victimaire qui nous permet de nous complaire dans un malheur dont nous hésitons à savoir s’il nous vient du péché originel ou de Dieu, mais dont nous voulons croire que l’endurer nous garantira le salut à tout coup.

Un sens à imaginer
Marcion, Yves Maris et Jean-Yves Leloup, s’il ont bien compris que Dieu ne nous veut pas de mal, on cédé néanmoins à l’idée qu’il pouvait nous y soustraire. Or, nous le savons, Dieu n’a pas d’action sur ce monde puisqu’il n’est pas du monde et qu’il n’a aucun mal à opposer au Mal. Tout ce que nous savons pouvoir attendre de lui, c’est qu’il nous aide à supporter les difficultés en nous soutenant dans notre action. C’est un peu comme avec une bicyclette à assistance électrique : si vous ne pédalez pas, elle n’avance pas ; si vous pédalez, votre effort est largement soutenu par le moteur et vous forcez moins.
C’est cela que nous pouvons demander à Dieu, même si nous savons que cela nous est forcément acquis de sa part car le berger n’abandonne pas la centième brebis.

L’épreuve
S’il me semble juste d’employer le mot épreuve, car c’est bien ce que nous sommes amené à vivre en ce monde depuis que nous y sommes tombés, il est tout aussi évident que nous n’y sommes pas entrés mais que nous y avons été précipités contre notre gré. En fait, ce qu’il faut exprimer c’est l’idée de l’épreuve qui est la nôtre, sans que nous sachions quand nous en sortirons, même si nous sommes convaincus d’en sortir un jour.
Ce n’est donc pas le problème d’être entrés dans cette épreuve que nous demandons à Dieu de résoudre, mais de nous aider dans nos efforts pour en sortir. Car tel est bien le problème ; comme nous l’avons dit plus haut, ce n’est pas Dieu qui nous évitera de retomber dans une nouvelle incarnation, comme Sisyphe voyant son rocher rouler au bas de la montagne qu’il croyait avoir enfin gravie. C’est à nous d’œuvrer, avec le soutien de Dieu, par l’intermédiaire du Saint-Esprit paraclet, mais à la seule force de notre engagement spirituel et de notre cheminement respectueux de la Bienveillance.
C’est pourquoi il me semble impossible de conserver le verbe entrer, puisque la question est exactement à l’opposé. Mais comme nous ne sommes pas assurés de sortir de l’épreuve en cette vie mondaine, il faut nous garder de toute vanité et de toute certitude présomptueuse. Avançons prudemment, pas à pas, et demandons ce qui nous est nécessaire ici et maintenant : l’aide de Dieu. Même si nous subissons une épreuve, ce terme est un peu restrictif à mes yeux.

« … mais délivre-nous du mauvais. »

mais
Ce qui me gêne dans ce terme c’est qu’il résonne comme une injonction, surtout après la remarque précédente. À croire que l’homme intime à Dieu l’ordre de ne pas agir en mal (en le faisant « entrer en épreuve »), mais qu’en outre il lui rappelle ses obligations.
Bien entendu, cela n’est pas possible. Même si ce n’était pas l’intention des rédacteurs initiaux, il est impossible de laisser subsister une telle supposition. En fait, compte tenu de ce que nous avons dit plus haut, c’est-à-dire que l’homme admet que sa part est première et que l’aide de Dieu vient en soutien, ce qu’il faut viser ici c’est une expression qui marque le but et non le moyen.

délivre-nous
Oui, l’objectif est bien là. Nous recherchons la délivrance et nous ne pouvons y parvenir par notre seul effort. Mais au lieu de demander cela comme s’il s’agissait d’une injonction immédiate, il me semble plus approprié de le faire en le signalant comme un objectif à terme.

du mauvais
Les termes ne manquent pas pour désigner l’ennemi. Celui-là est peut-être un peu trop vague. Le mauvais quoi ? Je pense qu’il serait peut-être bon d’être un peu plus précis, car nous sommes victimes d’un maître et de son disciple en quelque sorte. En effet, si c’est bien le démiurge (le diable si l’on veut) qui nous a enfermé ici-bas, il l’a fait sur l’injonction de son maître, le principe du Mal. C’est donc lui aussi qu’il nous faut fuir.

Proposition

« Remets-nous nos fautes et nos manquements… »

Maintenir un rapport direct, même au plus profond de la nuit
Cette formulation vise deux objectifs : préciser notre fragilité qui nous rend dépendants de la grâce divine, et confirmer que Dieu est tout puissant sur ce qui relève de son émanation.
Comme toujours l’adresse est directe, même si nous savons que la relation ne l’est pas, Dieu étant étranger et inconnu en ce monde. C’est donc le Saint-Esprit paraclet qui nous sert d’intermédiaire. Elle s’exprime au pluriel et c’est très important. Nous ne demandons pas à titre individuel et égoïste, mais au nom de tous ceux qui sont avec nous. La Bienveillance ne peut être recherchée dans l’égoïsme.
Comme pour l’ensemble de cette prière, les demandes sont en fait une sorte de récitation de ce que nous savons déjà. En effet, Dieu ne va pas réagir à nos demandes puisque, du fait même de sa nature, il connaît nos besoins et les a déjà anticipé de tous temps. Tout cela vise à nous donner un moyen simple de ressasser ces évidences afin de nous mettre dans un état favorisant notre cheminement. Je dirais que l’on peut comparer cette prière au cri que pousse celui qui réalise un effort important (han !). Le fait de ahaner, accompagne l’effort que fait celui qui est à la limite de ses capacités. De même, nous émettons cette prière pour accompagner notre effort et aussi pour nous donner du courage. Cela nous donne l’illusion d’un rapport direct dont nous savons cependant qu’il est impossible dans cette matière.

Rappeler l’évidence de l’effacement de toute marque négative
Pour rester au plus près de l’esprit et respecter les critères doctrinaux de la Bienveillance, il convient d’employer des termes les plus neutres possibles.
Ensuite, « fautes » et « manquements » me semblent être les termes les mieux appropriés. En effet, si j’ai choisi de dissocier deux termes au lieu de n’en employer qu’un, c’est pour signifier que rien n’est inaccessible à la Bienveillance divine. Les cathares signifiaient qu’il y avait deux formes de péchés et que, si le premier pouvait être remis au nom de Dieu, le second lui, ne pouvait l’être que par Dieu lui-même en raison de sa gravité. Pour expliquer cela ils se référaient à Matthieu (XII, 31) : « C’est pourquoi je vous dis que tout péché ou blasphème sera remis aux hommes, mais le blasphème contre l’Esprit ne sera pas remis. » Cela ne signifie pas que certaines fautes sont inaccessible à la grâce divine, mais que nous devons comprendre qu’il y a les manquements, qui sont inhérent au mélange qui nous maintient prisonniers et, les fautes qui relèvent de notre refus de reconnaître notre état d’esprits saints. Or, si nous refusons de reconnaître l’Esprit dont nous sommes partie, nous sommes inaccessibles à la grâce et personne n’y peut rien. C’est une faute et nous avons de nombreuses occasions de la commettre. Par contre, quand nous sommes croyants et que nous commettons des écarts de conduite, des manquements à la façon dont nous devrions agir, notre éloignement n’en est pas affecté. C’est pour cela que j’ai voulu préciser ces points.

« … comme pour nos frères nous en faisons autant, … »

Une démarche préalable
Contrairement à la parabole, nous ne demandons pas à être absous alors que nous serions toujours porteurs de la tare d’être les créanciers de nos frères. C’est un élément récurrent dans le Catharisme qui veut qu’un acte rituel soit exécuté par une personne digne, sous peine de disqualifier l’acte. C’est ainsi que l’on voit régulièrement des Cathares se faire re-Consoler par un Bon-Chrétien dès qu’un doute apparaît sur la pureté de celui qui leur a donné le sacrement précédent. De la même façon, il me semble plus qu’important de signaler que nous avons apuré toute source potentielle de rapport négatif avec nos égaux dans l’Esprit. Ce corps de phrase sonne comme un rappel et non comme une revendication égotique. Nous demandons la remise de nos fautes et manquements parce que cela est un comportement naturel pour nous.

Un rappel des fondamentaux
Celui qui prie ainsi affirme sa connaissance de ce point essentiel qu’il ne peut y avoir de début de cheminement si l’on conserve, comme un boulet au pied, un reste de contentieux avec quiconque. On le voit très souvent dans les témoignages, celui qui veut entrer en noviciat doit commencer par apurer ses dettes — fusse à son détriment exclusif — pour être en mesure d’espérer quoi que ce soit. C’est donc bien notre démarche d’abandon de tout contentieux qui doit être préalable à quelque demande que ce soit.
Là encore, il s’agit bien d’un rappel que nous nous faisons à nous même. Comme cela nous est précisé dans Matthieu (5, 23-24), si l’on s’apprête à faire une offrande mais que l’on se souvient d’un contentieux pendant avec un frère, il faut abandonner la cérémonie et aller d’abord se réconcilier avant de revenir la terminer.

« … Et soutiens-nous dans les difficultés… »

Une demande modeste et limitée à nos capacités réelles
Cette proposition de rédaction vise à préserver le fond, à savoir que dans notre état de grands pécheurs, nous ne demandons rien de définitif à Dieu, car nous savons que nous n’en sommes pas dignes, vu qu’il nous est impossible de faire le bien que nous voudrions faire et qu’il nous est tout aussi impossible d’éviter de faire le mal que nous ne voudrions pas faire. C’est à la fois le sens du terme soutiens, qui indique une assistance forcément limitée, et de difficultésqui précise bien qu’il s’agit de tout ce qui nous pousse à la faute.
C’est donc humblement que nous sollicitons, non pas l’aide de Dieu pour réaliser notre objectif, mais seulement son soutien — sous la forme qu’il voudra bien lui donner — et plein de l’espoir que ce soutien nous permettra de surmonter notre mondanité, au profit de ce projet qui nous habite tout entier : revenir auprès de celui dont nous procédons et en finir enfin avec cet enfer.

« … afin de nous délivrer du Mauvais. »

afin
Nous sommes, avec ce terme, dans le fonds. En effet, si notre demande de soutien est modeste car nous savons que le travail nous incombe, le salut, lui, relève de Dieu et de lui seul. Ce petit mot est donc le rappel que nous le savons et que ne nous illusionnons pas sur nos compétences.
En reconnaissant cela nous manifestons notre confiance en Dieu (notre foi donc) et notre patience, tout en reconnaissant la part qui relève de nous. Notre salut est assuré, certes nous n’y prenons pas de part active ; mais, bien que serviteurs inutiles, notre participation vise simplement à confirmer ce que nous sommes vraiment : des éléments séparés d’un tout unique, l’Esprit !

de nous délivrer
L’idée ici est de manifester à la fois notre confiance et notre patience. Oui, le soutien de Dieu va réussir à faire échouer le projet du Mal, mais cela peut intervenir à tout moment et nous n’en savons rien. On retrouve ici les paroles des évangiles sur l’incertitude du moment (jeunes filles à la lampe, etc.).
L’emploi de l’infinitif détache l’action de son moment. Cela peut être au présent ou au futur, nous n’en savons rien. Ce qui importe, c’est que nous savons que cela doit se produire.

du Mauvais
Je fais le choix ici de cibler l’auteur réel de notre infortune. Le démiurge m’indiffère car je sais qu’il n’agit pas de sa volonté mais sous l’influence de celui qui est avant tout et au-dessus de tout dans le Mal : le mauvais principe.
Cependant, je joue un peu sur la formulation. En conservant mauvais isolé de principe, on peut penser que je parle du démiurge, mais en y mettant une majuscule, c’est bien son maître principiel que je vise.

Choix de formulation

Par conséquent, je propose d’utiliser la formulation suivante :

« Remets-nous nos fautes et nos manquements,
Comme pour nos frères nous en faisons autant
Et soutiens-nous dans les difficultés,
afin de nous délivrer du Mauvais. »

La doxologie finale

Sources

Didachè : Car c’est à toi qu’appartiennent la puissance et la gloire dans les siècles.
Rituel latin de Dublin : Et Quoniam Tuum est Regnum et Virtus et Gloria in Secula, Amen

Critique

Ce que je reproche à cette phrase est à la fois lié à son style et à sa nécessité.
Le style est marqué par la vision juive, je dirais presque essénienne, du rapport au sauveur. C’est un messie davidique, tout couvert de gloire et de puissance, qui est évoqué. Cela est totalement contraire à notre vision.
Comment évoquer la gloire et la toute puissance, sans autre explication, alors que tout le texte rappelle que cette gloire et cette puissance semblent contraintes dans le contexte que nous vivons ? Parler des siècles est sans objet et ridicule. L’éternité ne se compte pas en siècles !
Quelle est la nécessité de cette phrase rajoutée tardivement dans la Didachè ? Aucune, en fait je trouve même qu’elle vient amoindrir la qualité de la fin du texte. Elle rompt l’équilibre général.

Par contre, Amen me semble intéressant.
C’est un terme commun à toutes les religions dites du Livre (Judaïsme, Christianisme, Islam) qui vient appuyer une affirmation. Elle peut se traduire de diverses façons : ainsi soit-il (Septante), fiat (Vulgate), en vérité (évangiles), Dieu en qui l’on place sa confiance (tradition rabbinique), Ô Dieu exauce et réponds (Coran), etc.
Dans le Christianisme ce terme conclut les prières et affirme la foi et la certitude de la réalisation de ce qui vient d’être dit.
C’est pourquoi je trouve approprié de la rajouter en terminaison de la plus importante des prières.

1 – La religion des cathares – Le catharisme t.1. Collection Domaine cathare – Éd. Privat 1976 (Toulouse)
2 – Évangile selon Matthieu, VI, 9-13. La Bible – Nouveau Testament – Bibliothèque de la Pléiade – Éd. NRF Gallimard 1971 (Paris)
3 – Évangile selon Luc, XI, 2-4. La Bible – Nouveau Testament – Bibliothèque de la Pléiade – Éd. NRF Gallimard 1971 (Paris)
4 – Évangélion, VII, 4. Tentative de restitution par A. Wautier.
5 – La doctrine des douze apôtres (Didachè). Éd. du Cerf 1998 (Paris)
6 – Le Rituel de Dublinin Écritures cathares– Éd. du Rocher 1995 (Monaco). Traduction et commentaires de Anne Brenon
7 – Le Nouveau testament, reproduction photolithographique du Manuscrit de Lyon – Éd. Slatkine reprints 1968 (Genève). Traduction de Jean Duvernoy.
8 – Attente de Dieu– Éd. Fayard 1966 (Paris)
9 – La résurgence cathare – Le manifeste – Éd. Le mercure dauphinois 2007 (Grenoble)
10 – Un pacte neuf – Éd. Brépols 1997 (Paris)
11 – Le « Notre Père » une lecture spirituelle – Éd. Albin Michel 2007 (Paris)

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