3-0-Règle de justice et de vérité

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Ascèse et abstinence-Praxis

Les fondamentaux de l’ascèse

Il faut toujours garder à l’esprit que la religion est, chez les cathares, à la fois une approche doctrinale intellectuelle et une mise en pratique conforme. Sur ce point il y a totale conformité avec les philosophes grecs qui ne concevaient pas la philosophie comme un simple exercice intellectuel. Les temps ont malheureusement bien changé avec les néo-philosophes romains, la scolastique judéo-chrétienne et la sophistique moderne.
Chaque point doctrinal dispose donc d’un pendant pratique ainsi que nous allons le voir maintenant.
Comme toujours, pour des personnes vivant dans un monde de surabondance aliénatrice, c’est la privation — l’abstinence — que nous retenons avant tout. Mais l’ascèse peut avoir aussi une pratique positive. Le détachement, le lâcher-prise sont des formes d’ascèse positive qui mènent à l’ataraxie.

Le détachement

En fait, il y a totale divergence de vue entre l’analyse que fait le croyant avancé et le novice, en attendant d’avoir l’avis d’un Consolé, et celle du reste de la population moyenne. La volonté de vivre nous pousse à vouloir accaparer en vue de périodes difficiles, comme nous le faisons depuis l’aube de l’humanité. Notre organisme est programmé pour cela, ce qui explique les problèmes liés à l’abondance permanente que nous connaissons (obésité, égocentrisme, ostracisme, violence, pauvreté).
Or, la solution est à l’opposé de cela, mais elle demande de bien vouloir faire une pause dans sa frénésie survivaliste pour en comprendre les mécanismes et l’aliénation qu’elle provoque. Notre société, confrontée aux dangers climatiques et aux conflits qu’ils vont provoquer, se divise de fait en trois groupes :

  • la décroissance extrême visant à l’extinction volontaire de l’humanité (VHEM) par l’abstention de toute reproduction humaine ;
  • la décroissance raisonnée visant à réduire l’empreinte humaine sur la planète ;
  • le refus de considérer le risque global au profit de solutions individuelles (survivalisme).

En raison de ses conceptions doctrinales, le cathare ne peut se positionner dans les deux catégories extrêmes (extinction et survivalisme), mais la décroissance étant un fourre-tout extrêmement varié, il va y puiser une attitude spécifique pas toujours bien comprise. Le détachement est l’objectif absolu du cathare, car il permet de dissocier — au moins partiellement — la part mondaine qui nous contraint de la part spirituelle qui est notre être profond. Tout ce que fait, pense et dit le cathare vise au détachement qui est le passage nécessaire du salut.

L’abandon de la possession

La propriété répond au concept du conflit mimétique, comme l’a si bien expliqué René Girard[1]. Comme les autres animaux nous voulons posséder ce que possède l’autre, mais nous avons poussé le concept encore plus loin. En effet, l’homme est le seul animal à vouloir posséder ce que l’autre rêve de posséder !
Cela conduit à une frénésie de possession sans fin qui nous conduit à l’asservissement. Pour posséder il faut disposer de moyens de plus en plus importants et, à terme, il n’y a qu’une issue possible : la frustration, car un système sans fin ne peut être satisfaisant.
Le cathare a fait le deuil de la possession, car il veut se libérer de cet asservissement. Comme les tenants de la décroissance raisonnée, il évalue ses besoins réels et se contente du strict nécessaire à les pourvoir. De cette façon il est dans l’humilité. C’est ce que j’appelle la pauvreté choisie[2] par opposition à la misère subie. En outre il est conscient que posséder plus que le nécessaire est indirectement une façon de priver les autres du nécessaire. C’est donc une forme de violence qui leur est faite.
La possession n’est pas seulement matérielle. La compréhension qu’a le cathare de sa position strictement égalitaire et l’entendement qu’il a du caractère malin de l’apparente division de l’Esprit qu’il observe dans la diversité humaine, lui confirme qu’il n’est qu’une part identique aux autres de cette unité qui n’aspire au final qu’à se reconstituer. Cette compréhension renforce son humilité et lui rend impossible toute volonté de possession d’un pouvoir sur les autres. Il fuit tout ce qui pourrait s’apparenter à une prise de contrôle des autres et tout ce qui pourrait tenter de prendre le contrôle sur lui. Les relations internes à la communauté évangélique des Bons-Chrétiens est basée sur une organisation unanimement désirée et l’obéissance tient à ce pacte. En désignant une hiérarchie horizontale, c’est-à-dire strictement fonctionnelle, les cathares organisent ce qui nécessite de l’être dans ce monde imparfait, mais ne cèdent en rien leur certitude d’être un tout parfaitement unifié. Le catharisme ne peut en aucune façon être soumis à des gourous ou des papes.

La sensualité

C’est un point essentiel. Le cathare considère qu’il est prisonnier dans ce monde, créé ou organisé, par le démiurge pour maintenir prisonnière la part de l’Esprit — que j’appelle les esprits-saints —, émanant de Dieu, qu’il a dérobé pour animer durablement sa création vide d’Être. Cet emprisonnement n’est possible que si les esprits-saints ne sont pas conscients de leur emprisonnement, sinon ils mettraient tout en œuvre pour s’échapper à tout prix. Vous trouverez le détail de ce point dans mon travail sur la chute d’Adam le premier esprit tombé[3].
La prison est le corps dont le geôlier est l’âme humaine qui lutte en permanence pour maintenir l’esprit-saint dans l’ignorance de son état. L’appât qu’elle utilise est la sensualité, dans son acceptation la plus large, c’est-à-dire le recours aux cinq sens qui viennent « récompenser » les comportements jugés acceptables. Une jolie musique nous met en marge des soucis quotidiens, un bon repas nous fait oublier ceux qui meurent de faim, un vêtement soyeux nous faire croire que nous sommes au-dessus du lot, etc. Bien entendu, le summum de la sensualité est ce qui satisfait nos cinq sens en un seul acte : l’acte sexuel ! Et si cet acte bénéficie d’une telle récompense c’est tout simplement parce qu’il remplit la fonction la plus essentielle voulut par le démiurge : la génération de corps destinés à remplacer ceux qui se délitent et meurent, en raison de leur imperfection, afin de garantir de maintenir en prison les esprits-saints qui ne peuvent demeurer dans l’oubli sans ce système.

Le lâcher-prise[4]

Loin de l’image un peu new age qui lui est attribuée, le lâcher-prise est un élément fondateur du catharisme. En effet, Dieu étant étranger et absent de ce monde, l’homme n’a pour seuls rapports avec lui que les informations transmises par son message : Christ. Or, ces informations ont été parfois mal comprises, parfois malmenées et toujours falsifiées, interpolées, pour aboutir au final à un salmigondis de données très difficiles à saisir. Mais le croyant va comprendre que pour être en état de spiritualité avancée, la solution n’est pas dans la recherche ou la reconnaissance d’un texte authentique — il n’y en a plus depuis longtemps —, mais dans la compréhension du message qui nous a été transmis. Si Jésus n’a pas laissé de trace évidente et indiscutable c’est pour la bonne raison que la solution ne vient pas de l’extérieur, mais de l’intérieur. C’est en faisant mourir la part mondaine en nous et en accueillant l’émergence de la part divine qui est notre fonds spirituel que nous pourrons avancer vers le salut. La mort de l’Adam, premier esprit tombé dans la matière faisant ressusciter en nous le christ trop longtemps maintenu dans l’incapacité d’agir, va permettre la mise en œuvre des conditions de notre salut.
Mais il y a loin de la coupe au lèvres, et l’image de l’homme accroché à sa bouée qui l’entraîne vers le tourbillon mortel montre bien comme il est difficile de lâcher ce qui nous semble tangible pour oser partir à l’aventure. Or, c’est le quotidien du cathare. Car ce monde, auquel il se confronte — contrairement aux moines reclus qui l’évitent —, est à l’opposé de cette démarche. C’est là que les cathares nous montrent combien ils étaient dans la clairvoyance, car en vivant une expérience moniale tout en acceptant l’opposition mondaine, ils avaient la possibilité de décrypter les pièges du monde et de différencier ce qui relevait de la réalité et ce qui venait de la « matrice » mondaine que le démiurge leur opposait.

La praxis cathare

La continence sexuelle

S’il est un point qui relève le plus de l’humilité c’est bien celui de la continence sexuelle. En effet, ayant compris que le démiurge avait la volonté de nous forcer à procréer, ils savaient qu’ils devaient y résister. Mais leur grande humilité les conduisait à considérer que résister au démiurge sur un point aussi essentiel pour lui était à la limite de l’impossible pour des créatures aussi fragiles et diminuées dans leur emprisonnement. Aussi avaient-ils mis en place tout un ensemble de procédures extrêmement strictes visant à empêcher tout faux pas.
Non seulement ils se refusaient à pratiquer tout acte sexuel, ce qui est le moins, mais ils évitaient aussi tout contact avec une personne de l’autre sexe, et poussait le bouchon jusqu’à prohiber toute promiscuité.
Ainsi, les cathares refusaient de toucher une personne de l’autre sexe, en l’occurrence dans les textes qui nous sont parvenus, des femmes, mais ils allaient jusqu’à refuser de s’asseoir sur le même banc ou de rester enfermés dans la même pièce sans témoin.
Dans les pratiques rituelles, le livre sacré du Nouveau Testament était utilisé comme barrière entre un cathare et une femme lors du baiser de paix. Lors des Consolations, les mains des Bons-Chrétiens qui officiaient ne touchaient pas la tête de novice, à la fois pour éviter ce contact entre sexes opposés, mais aussi pour signifier qu’ils ne conféraient rien de leur part, étant simplement des intermédiaires entre le demandeur et le paraclet.
Logiquement ils s’associaient à un compagnon, appelé socius chez les hommes et socia chez les femmes, de même sexe en raison de la grande proximité que leur vie évangélique imposait. Pour autant ce n’était pas du fanatisme, car les sexes se mélangeaient sans ostracisme dans les réunions et les prêches.
S’il est évident que l’abstinence est toujours d’actualité en matière de relations sexuelles, puisque les motivations sont les mêmes pour les couples hétérosexuels, elles s’appliquent également aux couples homosexuels pour les motivations liées à la sensualité qui éloignent du spirituel au profit exclusif du temporel. Bien entendu, je ne parle là que des Consolés ; les croyants, les sympathisants et les autres ne sont nullement concernés.

Concernant la continence dans la proximité, il faut la maintenir dans les périodes rituelles, car ces périodes nécessitent un investissement total que la moindre distraction viendrait compromettre. Par contre, notre époque et notre culture occidentale ont largement détendu les relations quotidiennes entre les sexes, au point que voir une femme en jupe courte ou un homme torse nu, ne risque plus de provoquer de troubles à l’ordre public. Il est donc cohérent de considérer que s’asseoir à proximité d’une personne d’un sexe différent ou même demeurer dans une même pièce pendant quelques instants ne sauraient être considérés comme des fautes. Cela doit être adapté à chaque culture, car les mouvements de population nous montre qu’il existe encore des problèmes dans les relations entre les femmes et les hommes.

L’alimentation

L’abstinence alimentaire des cathares pose plusieurs problèmes. Il y a la volonté de vivre dans l’humilité en ne prenant à l’environnement que le strict nécessaire à la vie du corps qui nous enferme. Et pour déterminer ce strict nécessaire le corps est entraîné par la pratique des jeûnes qui montrent que la volonté d’appropriation de la nourriture, héritée des temps préhistoriques, est une marque mondaine que rien de spirituel ne peut justifier. La nourriture, malheureusement nécessaire, ne doit donner lieu ni à la violence, ni à l’excès susceptible de flatter la vanité et l’orgueil.
Nous le voyons, trois plans d’analyse s’ouvrent à nous :

  • le choix alimentaire qui vise à contenir la violence d’une part, et à choisir des aliments qui ne puissent pas favoriser l’exaltation des passions mondaines d’autre part ;
  • l’abstinence alimentaire visant à entraîner le corps à accepter ce qui lui est strictement nécessaire ;
  • l’organisation rituelle des prises alimentaires qui permet de contenir ce temps mondain dans un temps spirituel plus large.

Les choix alimentaires

Les cathares du Moyen Âge ne consommaient aucune nourriture issue des animaux dont la procréation nécessitait un coït. Ce choix était pour eux lié au fait que ces animaux étaient de la même nature que nous, puisque les hommes se reproduisaient aussi par ce biais. Ils considéraient donc ces animaux comme appartenant à un niveau élevé de la chaîne de la vie terrestre. Les connaissances scientifiques de l’époque en terme de biologie étaient telles que, faute d’avoir compris les différents phénomènes de reproduction animale, les hommes considéraient beaucoup d’espèces comme n’étant pas animales, mais d’une certaine façon plutôt végétales. C’est notamment le cas des espèces vivant dans l’eau. La reproduction dans l’eau n’étant pas comprise, l’apparition d’alevins s’apparentait pour eux à certaines formes de reproduction végétales, notamment celles des algues. Les poissons, les crustacés et les fruits de mer, selon leur accès étaient donc mangés sans le moindre doute. Par contre, des produits animaux indirects étaient rejetés, car contenant de la matière grasse animale responsable d’un apport énergétique excessif préjudiciable à la bonne tenue du corps. Nous avons tous en tête ce prêche de Prades Tavernier, Bon-Chrétien du dernier sursaut cathare au 14esiècle[5]. C’est pourquoi les cathares rejetaient les œufs, d’une part parce qu’à leur époque poules et coqs vivaient ensemble et les œufs étaient donc fécondés, pais aussi parce que les œufs contiennent une matière grasse animale fortement proscrite. L’interdit alimentaire de toute nourriture animale était si fort — ce qui veut dire que la crainte qu’en avaient les cathares était si forte —, que le transgresser faisait perdre le statut de Consolé à celui qui commettait cette faute.
Contrairement aux bogomiles notamment, les cathares n’interdisaient pas formellement le vin. Il faut fortement relativiser cela. En effet, à l’époque le vin était de mauvaise qualité. C’est pour cela qu’il était courant de l’aromatiser pour en masque le mauvais goût. Cette tradition s’est perpétuée, même le vin s’est énormément amélioré et l’hypocras d’aujourd’hui — dont les recettes sont très nombreuses — en est la survivance. Malheureusement l’eau n’était pas plus agréable quand on n’avait pas la chance de vivre à la campagne. Elle était puisée dans des récipients à l’hygiène discutable et croupissait de longues heures à température ambiante avant d’être consommée, ce qui devait lui donner un goût douteux, même pour les palais médiévaux. Donc l’idée de mettre un peu d’eau dans le vin ou plutôt un peu de vin dans l’eau était logique. L’un et l’autre atténuaient les désagréments communs. Et c’est bien cela qu’il faut retenir, car les témoignages devant l’Inquisition sont clairs : la consommation de vin exigeait qu’il soit très largement étendu d’eau, au point qu’il eut à peine le goût du vin, nous dit même un déposant.

Aujourd’hui, il faut éviter de tomber dans le dogmatisme d’imitation. La connaissance scientifique nous apprend que la vie animale est bien plus large et que nous devons donc nous abstenir de toute forme de produit d’origine animale. Cela correspond au régime végétalien. On peut même ajouter qu’il faut ‘abstenir autant que faire se peut de produits d’origine animale dans notre vie courante, comme le font les végans. L’industrie commence à s’adapter et nous permet généralement de choisir des produits qui n’ont pas recours au monde animal, contrairement aux médiévaux qui n’avaient pas ce choix. Concernant la boisson, la qualité de l’eau ne justifie plus l’usage de vin ni d’aucun autre alcool dont les effets néfastes sont contraires à la vie quotidienne des cathares.

Les jeûnes

Il existe trois formes de jeûnes chez les cathares.

  1. le jeûne de carême, permet de restreindre dans l’alimentation ce qui produit de l’énergie et qui peut favoriser l’expression de la volonté du corps, empêchant par là l’expression spirituelle.
  2. le jeûne strict, pratiqué trois fois par semaine (lundi, mercredi et vendredi) ainsi que toute la première semaine et les cinq premiers jours de la dernière semaine des carêmes, vise à contenir la volonté mondaine du corps en ne lui apportant qu’un strict nécessaire sous la forme de pain, de liquides clairs (thé, café, eau, jus clairs, bouillon, etc.).
  3. l’endura, qui est un jeûne absolu limité à trois jours et trois nuits, qui ne se pratique qu’à la suite d’une Consolation, afin de maintenir le nouveau consolé dans l’état de pureté que vient de lui conférer ce sacrement. Cela lui permet également de se concentrer de façon absolue sur son nouvel état spirituel.

Comme je viens de le dire les jeûnes sont des restrictions alimentaires modérées (à l’exception de l’endura) qui amoindrissent le régime végétalien en lui retirant les produits gras ajoutés (huile, margarine) et en restreignant les produits à haute valeur énergétique, comme les sucres rapides ajoutés ou les produits festifs.
Le jeûne strict limite encore plus l’alimentation, mais en apportant suffisamment de nutriments pour ne pas mettre le corps en carence. Sa fréquence élevée est un véritable entraînement du corps qui apprend ainsi à revoir ses prétentions.
L’endura est un point très particulier, même s’il a fait l’objet de nombreuses spéculations et affirmations hasardeuses de la part des historiens. Cette privation volontaire de trois jours (trépassement), assimilée à tort à un suicide, est au contraire un rituel de purification. Sa durée très limitée ne mettait pas le corps en danger ; au contraire, on voit dans les témoignages que parfois elle ranimait un mourant en lui imposant un jeûne salutaire. Sans doute la médecine de l’époque avait-elle du mal à définir la gravité d’un patient et certains abus de chair ont-ils été considérés comme une agonie.

Les carêmes

Le christianisme des origines respectait trois carêmes par an : celui de l’Avent qui se terminait au solstice d’hiver, associé à des fins politiques à la naissance de Jésus, celui précédant Pâques, qui reprenait une pratique juive, et celui suivant la Pentecôte, le seul en fait qui était vraiment chrétien en cela qu’il visait à maintenir les disciples dans la pureté que venait de leur conférer la réception du baptême de feu, la Consolation.
Si les chrétiens orthodoxes ont conservé les deux premiers, il semble que les autres judéo-chrétiens ne respectent plus que celui précédant Pâques dont ils ont fait leur fête principale, la seule qui conforte leur vision sacrificielle du christianisme.

Éric Delmas, novice cathare


[1]Des choses cachées depuis la fondation du monde– René Girard – Éditions Grasset et Fasquelle 1978
[2]La pauvreté choisie, in Catharisme d’aujourd’hui – Éric Delmas
[3]Adam, le premier esprit tombé, in Catharisme d’aujourd’hui – Éric Delmas
[4]Lire aussi l’article correspondant dans : Catharisme d’aujourd’hui, le christianisme cathare du premier siècle à nos jours, Éric Delmas — Éditions Catharisme d’aujourd’hui.
[5]« Mais le Fils de Dieu dit aux bons chrétiens, quand il fut de retour au ciel : “ […] Il y a trois chairs, l’une est celle des hommes, l’autre celle des bêtes, la troisième est celle des poissons, qui se fait dans les eaux. Vous autres, mes petits enfants, ne mangez que de celles qui se font dans les eaux, car elles sont sans corruption ; mais les autres se font avec la corruption, et elles rendent la chair fort orgueilleuse.” »

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Ascèse et abstinence

Privation ou élévation ?

Quand on les voit de l’extérieur, les règles monastiques ont en commun d’être considérées comme des privations, parfois assorties de punitions, mais le plus souvent vécues comme des sacrifices. Cette vision tient au fait que les observateurs ignorent un fait essentiel qui leur fait défaut : l’engagement spirituel qui inverse le paradigme animal, qui domine toutes les espèces, au profit d’un paradigme spirituel qui éloigne tout ce qui est animal.
Du coup le terme de privation devient erroné et doit être compris comme une forme d’éducation, tant spirituelle que charnelle. Cette éducation concerne en premier lieu la part mondaine de notre être qui est habitué à tout régir et à imposer sa loi, qui vise à la survie et à la domination. Cette éducation va utiliser les règles d’abstinence pour formater le corps et l’intellect — qui sont de nature mondaine —, au paradigme spirituel, qui inverse les rôles et les primautés. Le corps va devenir le support, inerte et obéissant, de l’esprit saint qu’il renferme, pour que ce dernier puisse se déployer du mieux possible, en vue de son évasion qu’il prépare, avec l’aide du paraclet, et qu’il réussira par la grâce du principe du Bien.
Il devient dès lors évident que ce qui apparaît, du point de vue du paradigme mondain, comme une privation, est en fait, du point de vue du paradigme spirituel, une élévation.

L’ascèse et l’abstinence sont liées, car la seconde permet la réalisation de la première. Elles sont à la fois doctrinales dans leur formulation et leurs motivations, tout en relevant de la praxis dans leur mise en œuvre. De même, elles relève des deux fondamentaux que nous avons déjà étudiés, eux-mêmes strictement dépendants du commandement christique de Bienveillance.

L’ascèse sur le plan doctrinal

D’un point de vue strictement littéraire et encyclopédique, il s’agit d’une technique de discipline du corps en vue d’une libération spirituelle. Bien entendu, les cathares avaient approfondi ce concept.

Aucun des auteurs que j’ai consultés n’a semblé en avoir saisi toute la dimension. Dans son ouvrage[1], René Nelli règle en quelques lignes le sujet et conserve l’approche sacrificielle liée au judéo-christianisme. Jean Duvernoy, dans sa somme[2], nous détaille très bien les différents éléments de l’abstinence, mais conserve lui aussi un regard extérieur imprégné de judéo-christianisme. Michel Roquebert, malgré un ouvrage[3]dédié à l’approche religieuse du catharisme, n’aborde jamais les éléments doctrinaux et la praxis des cathares, préférant se cantonner à des considérations théologiques très intéressantes mais détachées du fond de cette religion. Anne Brenon, même si elle en a donné une image précise et détaillée dans le second tome de son ouvrage[4], n’aborde pas la profondeur de ces pratiques ascétiques. S’il est un auteur qui semble s’être approché un peu plus de la profondeur de l’ascèse cathare, c’est sans doute Philippe Roy[5], qui nous rappelle combien cette pratique importante était avant tout un choix personnel et spirituel et non une démarche sacrificielle ou punitive.

L’ascèse chez les cathares est donc une discipline à la fois morale et physique, portée par une démarche spirituelle.

L’ascèse morale

Sur le plan moral elle touche aux deux fondamentaux. En effet, on peut classer ses applications en deux catégories : celles qui cherchent à ne nuire à personne et celles qui cherchent à développer l’humilité en nous.

Essayons de les lister. L’ascèse morale consiste à se retirer du monde et donc à ne plus participer à ses luttes de pouvoir. Le refus de juger les personnes, le refus d’affirmer quoi que ce soit, le refus de prêter serment, le refus de mentir. Forcément cela ouvre la porte à ceux qui veulent au contraire exercer leur pouvoir et affirmer leur vérité. Mais, pour les cathares ce n’est pas grave, car c’est en suivant leur règle avec fermeté et constance qu’ils démontrent la validité de leur foi, quand d’autres triturent les textes et modifient les règles dans le sens d’un allègement de leurs difficultés, afin de les rendre compatibles avec ce qu’ils veulent bien accepter comme contrainte. En effet, celui qui cherche à réduire les obligations d’une règle ment deux fois : d’abord en prétextant qu’on ne peut pas la suivre aujourd’hui, alors qu’elle était pratiquée en d’autres temps, et en affirmant qu’on peut la modifier, même si l’on n’a pas d’argument doctrinal à lui opposer. On peut par contre la modifier si elle s’appuie sur des éléments de la connaissance générale qui ont évolués au fil des siècle, mais c’est en général en la développant et non en la restreignant.

Le refus de juger

Contrairement à beaucoup, le cathare ne considère pas que son engagement spirituel le rend meilleur ou plus clairvoyant que les autres. Au contraire, il prend conscience de sa fragilité dans un monde qui cherche à lui faire croire qu’il dispose du libre-arbitre alors que c’est faux. Par conséquent, il s’interdit de porter un jugement sur la personne de qui que ce soit. Quand il constate des problèmes dans l’expression des autres, il les relève et argumente contre ces propos ; le cas échéant il peut montrer que les propos sont contraires à la connaissance que nous avons du catharisme, en utilisant les publications contrôlées ou en proposant des sources à l’appui de ses dires. Critiquer un propos n’est pas juger une personne. Par contre, catégoriser une personne pour dénigrer son propos est interdit. Si le cathare se trouve confronté à cela il ne peut que le faire remarquer et se retirer de la discussion.
Dans un autre domaine, le cathare ne veut pas prendre parti. Il ne participe pas aux votes pour désigner des représentants puisqu’il reconnaît ne pas avoir les compétences pour juger entre tel ou tel candidat. De même, s’il soutient ceux qui souffrent, il ne se positionne pas en représentant des autres, ni en cherchant à obtenir un mandat électif politique, ni en prenant des responsabilités de représentation professionnelle. S’il s’investit dans une activité sans retentissement sur la vie des gens, comme dans le cadre d’une association, il veille à ne pas être le seul à décider.

Le refus d’affirmer quoi que ce soit

Dans la droite ligne du point précédent, le cathare refuse de se mettre en situation d’avoir à affirmer ce qui est vrai et ce qui est faux. Il peut donner son opinion, non sans préciser par des circonlocutions appropriées, que ce n’est qu’un point de vue relevant d’une impression qui ne prétend pas être la vérité. Ce point est très important, car dans notre monde nombreux sont ceux qui, au contraire s’expriment à la va-vite au risque de se retrouver dans l’impasse de leur empressement. Un vieux dicton nous demandait de tourner sept fois la langue dans la bouche avant d’affirmer quoi que ce soit et le Président américain, Abraham Lincoln, avait eu cette remarque délicieuse : « Mieux vaut se taire au risque de passer pour un imbécile, que de s’exprimer à tout prix et de ne plus laisser le moindre doute sur ce point. ».
Ce point, directement lié au fondamental de l’humilité, pose également un problème vis-à-vis des autres. En effet, la tentation était forte pour les sympathisants et les croyants d’interroger le Bon-Chrétien disponible sur tout et sur rien. Or, ce dernier n’avait pas forcément la connaissance et la compétence pour répondre. Et si l’on insistait, il courait le risque de se mettre en faute sur ce point en disant quelque chose d’inexact ou qu’il n’avait pas pu vérifier. C’est pourquoi, les cathares insistaient sur le fait que les croyants devaient éviter de presser de question leur interlocuteur et attendre qu’il les ai dirigé vers un prédicateur plus à même de leur répondre.

Le refus de prêter serment

Comme toujours, la doctrine cathare et la règle de justice et de vérité qui en découle, s’appuient sur l’exemple de christ. Ce dernier prohibe clairement le serment, comme cela est dit dans l’Évangile selon Matthieu : « Et moi je vous dis de ne pas jurer du tout, ni par le ciel, parce qu’il est le trône de Dieu, ni par la terre, parce qu’elle est le marchepied de ses pieds, ni par Jérusalem, parce qu’elle est la ville du grand roi. Ne jure pas non plus par ta tête, car tu ne peux en rendre blanc ou noir un seul cheveu. Que votre parole soit : oui oui, non non ; le surplus est du mauvais. » (34-37). C’est encore un niveau supplémentaire par rapport à la loi mosaïque, qui est incomplète, puisqu’elle se limite à interdire le parjure.
Cependant, nos sociétés ont instauré une justice dite populaire, qui fait intervenir des jurés désignés d’office par tirage au sort. Il est impossible de se mettre hors de portée puisque le tirage se fait sur les listes électorales où chacun est obligé par la loi de s’inscrire dès sa majorité. Donc, si un cathare se trouve contraint par la loi de se présenter devant une instance qui va lui demander de prêter serment, il doit expliquer qu’il ne peut le faire, mais qu’il veut bien collaborer dans les limites de sa foi et de ses compétences. Si on lui demande de prendre parti malgré ses explications, il doit alors prévenir qu’il prendra la décision la moins pénalisante pour la personne concernée, ce qui peut être considéré comme une entrave par l’autorité qui veut le forcer à agir. Dans le meilleur des cas il sera récusé, au pire il pourra subir une condamnation aussi injuste que contraire à la Constitution qui reconnaît la liberté de conscience.

Le refus de mentir

Ce point est commun à beaucoup de milieux, religieux ou non. Chez les cathares, en application de la parole christique qui ne fixe aucune exception à ce critère, il est plus étendu que dans d’autres milieux. Ainsi, la société civile interdit le mensonge dans certains cas : sous serment, quand il engage une autre personne, etc. Mais elle l’autorise pour se protéger ou dans un cadre familial, pour protéger un proche. Les religions judéo-chrétiennes sont plus exigeantes : elle interdisent tous les mensonges dont nous avons connaissance, qu’ils soient volontaires, actifs ou passifs (par omission). Les cathares interdisaient tous les mensonges également et y ajoutaient ceux dont ils n’avaient pas conscience au moment où ils étaient commis. C’est pour cela qu’ils évitaient d’exprimer des propos trop affirmatifs, préférant les circonlocutions évasives.
Ce point ne relève pas du fondamental d’humilité, mais de celui de non-violence puisque le mensonge porte tort à celui qui en subit les conséquences.

L’ascèse sociale

Le retrait du monde

Comme je l’ai dit, les cathares ne cherchaient pas à paraître en société. Les points précédents montrent qu’à l’évidence ils ne pouvaient pas se mettre en avant ni répondre favorablement aux demandes pressantes des croyants qui voulaient en faire des exemples moraux, comme on le voit souvent dans les dépositions devant l’Inquisition.
Ils vivaient leur vie cénobitique selon leur règle, mais quand ils devaient se mêler au monde, ils le faisaient en respectant les règles de ce dernier. Quand ils craignaient qu’un choix les entraîne à devoir respecter des règles sociales contraires à leur règle morale, ils se tenaient à l’écart, y compris à leur détriment. Nous connaissons le cas de l’animal pris au piège qui est relaté dans la règle du Nouveau Testament occitan de Lyon. Dans un cas, le cathare passe sans intervenir face à l’animal trouvé dans le piège. Cela peut choquer qu’il choisisse de ne pas intervenir. En fait, deux cas peuvent l’expliquer : l’animal est déjà mort et le libérer ne changerait rien ou bien le cathare n’a pas la possibilité d’indemniser le chasseur. Dès lors, il reste en dehors de la société des hommes et n’intervient pas.

Les bases philosophiques

Cela fait penser un peu aux philosophes qui refusaient d’intervenir quand ils estimaient cela contraire à leurs conceptions philosophiques. On raconte notamment l’histoire de Pyrrhon d’Élée[6], philosophe cynique, dont le maître, Anaxarque, était tombé dans une mare et qui le laissa ainsi sans rien faire. Sujet aux reproches de la population, Pyrrhon fut défendu par son maître qui loua son indifférence au monde. Les Stoïciens, disciples de Zénon appelés ainsi en référence au Portique où il philosophait, étaient aussi détachés du monde, comme le montre cette anecdote. Épictète[7], esclave romain d’origine phrygienne, fut torturé par son maître dans sa jeunesse. Celui-ci lui tordait la jambe au point que l’esclave lui dit : « Tu vas me casser la jambe. » ; son maître ne l’écoutant pas, la jambe se brisa et le sage dit alors : « Je te l’avais bien dit ! ». Quoique de condition modeste, Épictète fut considéré par l’empereur Marc Aurèle comme son maître en philosophie. À bien des égards il philosophait comme les cathares. On retrouve dans le livre que je vous conseille en note, de nombreuses remarques qu’appliquaient ou que n’auraient pas reniés les cathares. Il n’est pas cité par Diogène Laërce, sans doute mort plusieurs siècles plus tôt.

L’ataraxie bienveillante

Le cathare vit dans un espace particulier où le monde interfère peu avec lui, en temps normal. Cet état de détachement s’appelle l’ataraxie, la paix des sens ! Cependant, quand ils étaient au contact des croyants, et plus encore à celui d’autres personnes, ils ne laissaient pas paraître cet état et le cachaient derrière leur bienveillance.
Nous avons l’exemple des cathares se délectant ostensiblement devant les croyants d’un plat que ceux-ci venaient de leur offrir. Bien entendu, que leurs sens n’étaient pas totalement abolis, mais pour autant peu leur important que la nourriture soit mangeable ou excellente. Mais pour manifester leur sensibilité à l’effort du croyant, ils faisaient en sorte qu’il soit satisfait.
Cela est important à comprendre, car nous avons trop peu de témoignages de revêtus pour saisir le détail de leur psychologie sociale. Comme de logique ils étaient plutôt centrés sur leur spiritualité que sur leur place dans ce monde. Et quand nous lisons les témoignages de croyants, de sympathisants, voire de témoins désireux de se dédouaner vis-à-vis de l’Inquisition, notre lecture est viciée par la compréhension forcément réduite qu’en avaient ces personnes ; compréhension également pervertie par notre empreinte mondaine.

Si j’emploie ce terme d’ataraxie bienveillance — presque un oxymore —, c’est qu’elle reflète les deux versants de l’état de Bon-Chrétien en ce monde : une part spirituelle détachée de tout et une part mondaine empreinte de cet Amour auquel nous convie christ.
Cela explique que les relations sociales des cathares étaient parfois incompréhensibles du commun des mortels qui en ont fait un rapport, forcément erroné, lors de leur interrogatoire. Par exemple, quand quand Pierre Authier[8], avant de se rendre en Italie pour y suivre son noviciat avec son frère Guilhem, régla ses affaires en vendant ses biens ou en les répartissant entre sa femme, sa maitresse et ses enfants, il n’hésita pas à vendre à perte car le profit n’était plus pour lui un objectif.

Je traiterai de l’ascèse dans la praxis dans un prochain article.

Éric Delmas, novice cathare


[1]La vie quotidienne des cathares du Languedoc au XIIIesiècle– Éditions Hachette 1969
[2]La religion des cathares, t. 1 Le catharisme– Éditions Privat 1976
[3]La religion cathare, le Bien, le Mal et le Salut dans l’hérésie médiévale– Éditions Perrin 2001
[4]Le choix hérétique, t. 2 Dissidence chrétienne dans l’Europe médiévale– Éditions La louve 2006
[5]Les cathares. Histoire et spiritualité – Éditions Dervy 1993
[6]Vies, doctrines et sentences des philosophes illustres, Diogène Laërce – Éditions Flammarion 1965</ br>
[7]Épictète, Gabriel Germain – Éditions du Seuil 1964</ br>
[8]Peire Autier Le dernier des cathares, Anne Brenon – Éditions Perrin 2006

Les fondamentaux de la doctrine et de la praxis cathare

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Les fondamentaux de la doctrine et de la praxis cathare

Structuration de la règle1

Les cathares nous ont donné l’image de penseurs structurés et cohérents. Appuyés sur la philosophie grecque, ils comprenaient la religion comme une pratique spirituelle simple, ouverte et compréhensible. Très loin des circonlocutions ésotériques et des constructions complexes du gnosticisme, ils voulaient comprendre ce que leur foi les poussait à mettre en œuvre, et ils voulaient que cela soit clair pour tous.
D’ailleurs, au Moyen Âge, même leurs opposants catholiques leur reconnaissaient cette lisibilité, au point que Dominique de Guzman en fera l’explication de l’échec de la campagne de prédication des légats pontificaux et conseillera d’imiter les cathares, dans leur comportement, pour être mieux perçus.

Le commandement nouveau

En venant « accomplir » la loi juive — ce qui veut dire, au sens littéral, y mettre un terme — christ propose de servir Dieu et non pas le démiurge dont les défauts et les vices sont si nombreux qu’on se demande comment des hommes ont pu le confondre avec Dieu. Et là, comme les premiers chrétiens détachés du judaïsme — et donc les cathares, l’avaient compris —, c’est la simplicité qui fait loi : « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés. » Si ce n’est fait, je vous invite à lire mon travail sur la Bienveillance, afin de comprendre cela en détail.
Mais ce commandement est une direction à suivre et, pas une carte ou une recette détaillée.
Même si toute la règle de justice et de vérité est soutenue par ce commandement, il n’en fait pas partie.

La praxis

Comme l’explique Aristote, dans Éthique à Nicomaque, l’état par lequel l’homme devient auto-suffisant à lui-même, et par conséquent, détaché du monde, qu’il appelle le bonheur et que nous nommons l’ataraxie, s’acquiert par la vertu et la pratique qui doit contenir en elle les mêmes critères que la vertu.
Il est donc nécessaire de pratiquer la vertu — que nous appelons la Bienveillance —, pour être complets dans notre démarche et atteindre l’ataraxie, état de stabilité absolue qui, tenant le monde à distance de nous, nous permettra le moment venu d’échapper à cet enfer.
Cette pratique autocentrée sur la Bienveillance s’appelle la praxis.

Les fondamentaux

Les fondamentaux du catharisme sont les éléments doctrinaux qui constituent la base de tous les éléments de la doctrine et de la praxis, mais qui de leur côté n’ont comme élément de référence que la Bienveillance. Ils ne dépendent pas les uns des autres et ne sont pas composés.
Après avoir étudié aussi sérieusement que je le peux le sujet, j’en retiens deux seulement : l’humilité et la non-violence.
En effet, ces deux éléments doctrinaux sont l’application directe de la Bienveillance, le premier à soi et le second aux autres. Par contre, ils sont à l’origine de tous les autres points doctrinaux sur lesquels s’appuie la praxis. Nous verrons, en les déclinant, qu’ils peuvent se combiner pour donner des éléments de la praxis où ils s’appliqueront, le premier aux autres et le second à soi.

L’humilité

La Bienveillance conduit naturellement à considérer les autres à l’aune de nous-même. La connaissance nous rappelle que nous ne sommes qu’une part d’un tout : l’Esprit unique émanant de Dieu, artificiellement divisé, et que les autres parties, prisonnières avec nous ou demeurées fermes, sont identiques.
Donc, contrairement à ce que la mondanité veut nous faire croire, nous ne sommes pas meilleurs que les autres ; dans la vérité nous ne sommes même pas différents des autres.
Cela les cathares l’avaient bien compris et faisait de ce point la base de leur doctrine. Leur Église n’était pas structurée hiérarchiquement de façon verticale. Chez les consolés, seules les compétences et les fonctions les amenaient à octroyer, par décision collégiale, une fonction ou une responsabilité à celui ou à celle dont ils pensaient que son avancement spirituel et ses qualités personnelles l’en rendaient capable, sans le mettre en difficulté dans son cheminement personnel.
L’humilité est d’abord un état intérieur et personnel qui signe la spiritualité, quand son opposé : la vanité signe la mondanité.
La personne humble est modeste dans la limite de la perception qu’elle a de ses compétences et de ses limites. Elle ne  mésestime pas ses compétences — ce qui la conduirait à refuser aux autres l’aide qu’elle serait en mesure de leur apporter —, mais elle ne se surestime pas au risque de priver le groupe d’une compétence plus utile. Contrairement à la parabole judéo-chrétienne, si elle ne s’assied pas devant (vanité), au risque d’être envoyée derrière, elle ne s’assied pas non plus derrière (fausse modestie) dans l’espoir d’être appelée devant.
Elle se donne le temps d’évaluer sa juste place — sans impatience —, sans céder aux sollicitations émanant de personnes moins au fait qu’elle de son avancement réel ; ce qui lui permet de se proposer là où elle sera utile à tous sans nuire à personne.
Nous verrons que, de l’humilité découle directement le refus de porter un jugement, d’affirmer avec certitude ou sous serment, de posséder plus que le strict nécessaire, etc.

La non-violence

La Bienveillance conduit à voir l’autre comme un autre soi-même. Nuire à l’autre est tout aussi désagréable que de subir une nuisance des autres. Donc, la règle de base envers les autres est de ne rien faire qui puisse leur nuire.

Or, nuire aux autres ne se limite pas à une neutralité non agressive ou à une défense proportionnée, car la non-violence n’est pas de l’anti-violence : il ne s’agit pas de s’opposer à la violence — personnelle ou extérieure —, mais d’évacuer tout concept de violence de sa nature spirituelle.
En fait, à chaque fois que nous agissons, nous devons nous interroger sur l’interaction que nous risquons de produire, à tous les niveaux de conséquences qu’elle pourrait avoir, et apprécier si elle est susceptible de nuire à qui que ce soit. Si aucune échappatoire n’est possible, nous devons veiller à ce que notre action soit neutre ou protectrice envers les autres formes de vie consciente selon une graduation qui s’évalue à l’aune de ce que la connaissance nous apprend. Une vie végétale doit bénéficier d’une meilleure protection qu’un élément minéral — a priori dépourvu de vie — ; une vie animale doit être favorisée au détriment d’une vie végétale — a priori dépourvue de conscience — et au sein du monde animal, ceux qui disposent d’une conscience — a priori apte à la spiritualité —, doivent être mieux protégés que les vies animales moins développées en ce domaine.
La non-violence s’applique dans la plupart des éléments de la règle que nous étudierons, tant dans les relations inter-humaines, que dans la pratique de vie la plus simple (alimentation, déplacements, etc.). En effet, nous devons être sensible à ce que le fait d’agir en bien pour les uns ne soit pas un mal pour les autres. La possession est donc à la fois un problème vis-à-vis de l’humilité, mais aussi de la non-violence, car l’excès dont bénéficie l’un est un manque dont souffre l’autre.

Ces fondamentaux posés, nous allons pouvoir dérouler la règle, point par point.

Éric Delmas, novice cathare.


  1. Gardons toujours à l’esprit que la règle est une ligne de conduite librement et volontairement choisie par les chrétiens cathares consolés (ayant reçu le baptême d’esprit) et qu’elle ne s’applique qu’à eux. Les croyants, tout comme les sympathisants, peuvent y voir une forme de conduite morale à suivre de façon plus ou moins complète et plus ou moins approfondie, mais rien d’autre.
    Ce travail d’étude et de présentation se veut une première démarche en vue de la mise en place d’une structuration de l’Église cathare moderne, comme l’Église cathare que nous connaissons par les sources était celle des bonshommes de l’époque médiévale.

La Bienveillance

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La Bienveillance

« Aimez-vous les uns les autres »

« Je vous donne un commandement nouveau : vous aimer les uns les autres comme je vous ai aimés, vous aussi vous aimer les uns les autres. Par là, tous sauront que vous êtes mes disciples, si vous avez de l’amour les uns pour les autres. » Évangile selon Jean (13, 34-35)

Ces phrases, anodines de nos jours, étaient presque anarchiques à leur époque. D’abord par la présentation qui en est faite. Présentée comme un commandement nouveau, elle affirme qu’une telle proposition est nouvelle, donc que la Torah et ses dix commandements sont incomplets puisqu’ils ne prévoient pas ce cas. Or, on y trouve pourtant, dans l’Exode et le Deutéronome[1], l’amour dû à Dieu et, dans le Lévitique[2], l’amour du prochain.

La loi mosaïque

Le prochain, pour les juifs, désigne celui dont on était proche d’un point de vue ethnique et spirituel ; le congénère et le coreligionnaire. L’amour filial étant dans les dix commandements, il ne peut s’agir d’une redite.

En effet, dans les dix commandements : la loi mosaïque, dite également loi positive, il y a plusieurs points fixant des obligations préférentielles :
1 – Obligation d’avoir Iahvé comme seul Dieu puisqu’il a libéré le peuple juif d’Égypte ;
2 – Interdiction de toute idolâtrie et, également iconoclasme (image), car Iahvé est un Dieu jaloux se vengeant sur les fils des fautes des pères ;
3 – Utilisation parcimonieuse et justifiée du nom de Iahvé ;
4 – Observation du septième jour, le Sabbat, totalement réservé à honorer Iahvé en souvenir de la libération d’Égypte ;
5 – Respect envers les parents ;
6 – Proscription du meurtre, sans précision ;
7 – Proscription de l’adultère ;
8 – Proscription du vol ;
9 – Proscription du faux témoignage contre le prochain ;
10 – Proscription de toute atteinte aux biens du prochain, y compris en pensée.

La loi du talion

La loi du talion[3]prévoit également une réciprocité équivalente envers celui qui cause un tort à son semblable. Cela va du remboursement d’une bête tuée sous les coups (âme pour âme) à la mise à mort pour un meurtre, en passant par la réciprocité des blessures (fracture pour fracture, œil pour œil, dent pour dent). Il semble que la loi du talion adoptée par les juifs soit héritée des mésopotamiens puisqu’on la trouve dans le code d’Hammurabi[4]prône la réciprocité : «  § 196 : Si quelqu’un a crevé un œil à un notable, on lui crèvera un œil. § 197 : S’il a brisé un os à un notable, on lui brisera un os. § 200 : Si quelqu’un a fait tomber une dent à un homme de son rang, on lui fera tomber une dent. »

La non-violence absolue

Christ se positionne clairement en opposition à ces lois positives, comme cela nous est rapporté chez Matthieu et Luc :
Matthieu (5, 43-44) : « Vous avez entendu qu’on a dit : Tu aimeras ton proche et détesteras ton ennemi. Et moi je vous dis : Aimez vos ennemis, priez pour ceux qui vous poursuivent ; alors vous serez fils de votre père qui est aux cieux, car il fait lever son soleil sur les mauvais et sur les bons et pleuvoir sur les justes et les injustes. »
Luc (6, 27-28) : « Mais je vous le dis, à vous qui m’écoutez : Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous détestent,  bénissez ceux qui vous maudissent, priez pour ceux qui vous insultent. »

Luc et Matthieu ajoutent même une partie qui fait penser à une loi du talion inversée :
Luc (6, 29-30) : « Celui qui te tape sur une joue, présente-lui aussi l’autre ; et celui qui te prends ton manteau, ne l’empêche pas non plus de prendre ta tunique. »
Matthieu (5, 38-41) : « Vous avez entendu qu’on a dit : Œil pour œil, dent pour dent. Et moi je vous dis de ne pas vous opposer au mauvais. Mais quelqu’un te gifle sur la joue droite, tends-lui aussi l’autre ; et celui qui veut de faire juger pour prendre ta tunique, laisse-lui aussi le manteau. Quelqu’un te requiert pour un mille, fais-en deux avec lui. »

Il ne fait aucun doute qu’il s’agit bien d’un commandement nouveau. Il a deux sens connexes. D’abord, il signe une absence dans les lois antérieures. La Torah est donc une loi incomplète. De ce fait, il indique que la loi d’Amour vient prendre le pas sur la loi mosaïque. Cela ne nous étonne pas puisque la loi mosaïque est accomplie sans qu’on ne lui retire ne serait-ce qu’un iota, c’est-à-dire comme toute action que l’on a accomplie, elle est terminée et manifestement incomplète, voire contraire à la loi que vient édicter christ.

L’amour demandé n’est pas rien. En effet, il se base sur l’exemple de celui que christ à offert à l’humanité ; c’est donc un amour absolu, sans limites et sans la moindre attente de retour. Ce corps de phrase est d’ailleurs intéressant, car il fait la bascule entre les deux autres à qui il sert de conclusion et d’entame. La première partie est une demande normale, alors que si l’on commence la lecture avec : « comme je vous ai aimé », elle devient forte et insistante.
En fait, cette phrase marque la séparation entre le judaïsme et le christianisme. Le premier prône l’amour et la soumission à son Dieu quand le second met en avant l’amour universel. Mélanger les deux pose problème.

On voit bien que celui qui veut suivre christ est obligé d’effacer les lois antérieures pour repartir sur une seule loi : la loi d’Amour, c’est-à-dire la Bienveillance ou, comme le dit Paul, la charité qui le seul Évangile de christ.

Le commandement des cathares

Il est désormais bien clair que les cathares, hautement respectueux d’appliquer à la lettre cet unique commandement de christ, ne pouvaient qu’en faire la pierre d’angle, le faîte de leur doctrine.
C’est pourquoi ils vont organiser leur doctrine en veillant à ce que chaque point la constituant respecte absolument ce commandement.

La Bienveillance était effectivement considérée comme le signe que son porteur était sur le bon chemin, celui qui le mènerait vers sa bonne fin. On le voit bien dans les dépositions faites devant l’Inquisition. Par exemple, Arnaud Sicre[5], fils d’une bonne croyante, décidé à dénoncer et faire capturer des bons-chrétiens, indique dans sa déposition qu’arrivé à San Mateo, en Aragon, il rencontre une femme qui se dit de Saverdun, mais qu’il identifie comme étant de Prades ou de Montaillou. Il s’agit de Guillemette Maury, dont la tête est mise à prix. La première chose qu’elle lui demande est : « As-tu “Entendement de Be ?” », ce qui signifie l’entendement (la connaissance) du Bien. Par extension, elle propose à Arnaud de rencontrer le Be (Bien), c’est-à-dire un bon-chrétien, en l’occurrence, Guillaume Bélibaste.
Il est donc clair que, pour les cathares, le Bien est le point suprême de leur foi et de leur doctrine.

Je vous présenterai en détail tous les éléments de la doctrine, avec un maximum de références, afin que chacun puisse vérifier la validité de mes propos.

En attendant et pour conclure, je voudrais confirmer que nous ne pouvons pas envisager la résurgence du catharisme, si nous ne mettons pas nous aussi la Bienveillance en tête de la doctrine, non pas comme élément fondamental, mais bel et bien, comme fondement.

Il ne saurait y avoir d’Église cathare de France qui accepte la moindre entorse à ce sujet.

Éric Delmas, novice cathare.


[1]Décalogue : Exode (20, 1-17) et Deutéronome (5, 6-21)

[2]Lévitique (19, 18) : « Tu ne te vengeras pas, tu ne garderas pas de rancune envers les fils de ton peuple, mais tu aimeras ton prochain comme toi-même. »

[3]Lévitique (24, 17-21) et Deutéronome (19, 21)

[4]Roi de Babylone qui a régné de 1792 à 1750 avant notre ère.

[5]Version française de Jean Duvernoy du Registre d’Inquisition de Pamiers devant Jacques Fournier. Déposition 65, tome 3, pp 751 et suivantes.

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