L’éveil et les sens

La sensualité est considérée comme l’état supérieur de l’être humain.
L’être sensuel est celui qui embrasse toute la création. La maîtrise des sens est d’ailleurs magnifiée à l’envi.
Ce constat évident me revient à l’esprit en regardant une émission de musique classique où l’on voit un pianiste dirigeant une petite formation et dont on peut dire à l’évidence qu’il est « habité » par la musique qu’il joue.

Les sens sont l’expression du prolongement de notre propre matière, l’interface avec le monde sensible, visible ou non. Les sensations sont la nourriture de l’âme, dit-on.

Mais moi, qui ambitionne de retrouver mon Moi profond, non pas mon âme mais mon esprit profondément tenu prisonnier dans mon corps de matière, comment dois-je appréhender les sens  et les sensations.
D’une certaine façon, je les vois comme les ancres ou les boulets qui maintiennent mon esprit prisonnier en cela qu’ils flattent ma matérialité en cherchant à imiter ce qu’il y a de moins matériel en moi, mon esprit.
En effet, nous transcendons ce qui touche aux émotions, persuadés que nous sommes que les émotions sont l’expression de notre moi profond.
Or comment croire que le parfum d’une fleur, la vue d’une œuvre d’art ou l’écoute d’une musique soient autre chose qu’une valorisation de la matérialité ?
Comme la sensualité suprême — celle qui touche au sexe — ces ressentis sensuels sont uniquement destinés à tuer dans l’œuf toute tentation d’introspection et de réflexion profonde.
En réalité, cela obéit à un dessein subtil et maléfique, maintenir notre esprit dans sa gangue et l’empêcher de s’exprimer par une saturation d’émotions, un peu comme ces enfants qui se mettent à crier en se bouchant les oreilles pour ne pas entendre ce que leur mère essaie de leur dire.

Voilà où me mènent mes réflexions que je vous livre tout de go.
L’éveil de l’esprit est antinomique à celui des sens.
Les sens sont la base de l’humain dès sa conception et le mène par le bout du nez jusqu’à ce qu’il soit capable de conceptualiser ce qu’il ressent. Et, à ce moment, on lui apprend à placer la sensualité en haut de l’échelle de ses valeurs intellectuelles.
L’éveil de l’esprit est, lui, sans cesse contrecarré afin d’empêcher le « roseau pensant » de comprendre la différence entre ces deux concepts, le ressenti et le pensé.

L’esprit s’éloigne des sens comme il se retire du monde tout en leur restant partiellement soumis.
Il s’en éloigne en nommant les choses au lieu de se laisser guider par elles. Il sait ce qui lui arrive quand la sensualité tente de s’emparer de son corps et il peut alors l’analyser, ce qui la ramène à son état basal, une simple excitation de capteurs sensoriels analysés par un complexe neuronal, c’est-à-dire un tout charnel.
Un peu comme Hermès prenant les traits de Sosie pour protéger les coupables activités de Zeus, nos sens aident notre âme à se faire passer pour notre esprit afin de protéger le créateur de ce monde de l’effondrement de sa création, qui ne manquerait pas de survenir si nous pouvions tous comprendre la supercherie dont nous sommes victimes.

Aussi, la suprême ruse est celle d’un Peyre Authier qui se régale d’un pain de poisson sans être dupe des tenants et aboutissants de cette sensation agréable.
Comme lui, je veux ne laisser à mes sens que la part congrue de mes sentiments, eux-mêmes guidés par mon esprit — certes prisonnier — mais conscient de son état et prêt à jaillir quand l’occasion se présentera.

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