Les carêmes et les jeûnes

Introduction

Les carêmes et les jeûnes sont des éléments qui ont été largement mis en avant par les historiens du catharisme.
Il faut reconnaître que ces pratiques sont spectaculaires pour ceux qui vivent leur quotidien et dans un monde où le manque de nourriture touche la moitié de la population mondiale.
C’est aussi une marque d’ascèse très forte puisqu’elle se positionne en opposition avec les conceptions les plus fortes de la nature humaine en matière de préservation de la vie. Le fait de refuser de s’alimenter est vécu comme anormal et revendicatif. C’est même la dernière cartouche qu’utilisent ceux qui ne parviennent plus à se faire entendre. C’est une pratique hautement dangereuse aux yeux de la population et le “suicide” des indépendantistes irlandais, à la suite de leur député Bobby Sands, a largement participé à rappeler la violence des grèves de la faim.
Dans le même temps, le refus d’alimentation a aussi une image positive grâce à Gandhi qui en fit, non seulement un outil de revendication face à la puissance occupante anglaise, mais aussi pour amener le peuple indien à faire cesser les luttes entre hindouistes et musulmans, sans pour autant empêcher la partition entre Inde et Pakistan et les massacres que cette partition a généré.
Chez les cathares les choses sont très différentes ; essayons de faire le point.

Jeûne et carêmes chez les bons chrétiens

Tout d’abord, et c’est indispensable de le rappeler, les jeûnes et carêmes ne concernent que les bons chrétiens, c’est-à-dire ceux qui ont fait le choix de la vie ascétique et qui ont reçu le consolament ainsi que les novices en cours de préparation à cette vie.
Il doit donc être très clair que ces pratiques ne concernent absolument pas l’immense majorité des personnes qualifiées de “cathares” qui sont des croyants dont le mode de vie ne diffère en rien de celui du reste de la population.
Il faut donc se rappeler que l’approche que nous avons des jeûnes et des carêmes est fortement biaisée par le fait que nous ne sommes pas des bons chrétiens et que nos concepts et échelles de valeurs sont sans rapport avec les leurs.
Les sources nous renseignent relativement bien sur le rythme des jeûnes et des carêmes ainsi que sur leurs modalités précises.
Ce qui est peut-être un peu moins facile à comprendre, de notre point de vue, c’est la justification des jeûnes et le pourquoi des carêmes.
La doctrine de bienveillance, y compris envers soi-même, semble en opposition avec ce concept de privation d’alimentation qui ne peut que faire souffrir notre corps. En fait, les choses sont un peu différentes.
D’abord, celui qui fait ce choix est dans une démarche spirituelle qui nous est un peu étrangère et son objectif n’est pas de satisfaire tous les désirs de son corps mais d’aider son esprit à “exister” malgré ce corps qui le contraint et l’emprisonne jusqu’à lui interdire toute capacité d’expression.
Un peu comme cela arrive quand on remplace des chaussures fortement usées et douloureuse à l’usage par des chaussures neuves qui font un peu mal aux pieds avant de devenir de vrais chaussons, la privation alimentaire finit par apporter un bien-être que l’on ne peut soupçonner tant qu’on ne l’a pas expérimentée.
Les jeûnes et carêmes cathares sont particuliers et parfaitement décrits.
Il y a trois carêmes annuels, le premier situé avant Pâques, le deuxième après Pentecôte et le dernier avant Noël. Leur durée est de quarante jours d’après les textes mais on y parle aussi de cinq semaines.
Tout au long de l’année, les bons chrétiens jeûnent au pain et à l’eau trois jours par semaine, le lundi, le mercredi et le vendredi, ainsi que tous les jours de la première et de la dernière semaine des carêmes. Pendant les trois autres semaines de chaque carême ce jeûne strict est maintenu pour les jours concernés.
Les autres jours des carêmes le jeûne concerne l’abstention de matières grasses (huile, poisson, etc.) et de vin, qui est consommé habituellement largement étendu d’eau pour lui retirer toute capacité perturbatrice sur le mental.
En jeûne strict il est précisé que l’on peut se préparer un bouillon d’eau à peine enrichi d’une infusion obtenue à partir d’une noix.

Quelle alimentation de base aujourd’hui pour un bon chrétien ?

Il semble superflu de parler de ce sujet de nos jours en l’absence de bons chrétiens identifiés. Effectivement, une telle pratique ne pourra s’envisager que de la part de bons croyants désireux de se mettre en situation de noviciat au sein d’une communauté de vie.
Néanmoins, je vais essayer de mettre en avant certains éléments qui me semblent intéressants, sans prétendre être une référence en ce domaine.
Tout d’abord, comme je l’ai déjà dit à plusieurs reprises, la règle de vie des bons chrétiens (et non des croyants je le rappelle) prévoyait l’abstention de deux sortes de produits alimentaires. Ceux issus du meurtre d’animaux à sang chaud qui étaient considérés comme suffisamment proches de nous pour être épargnés au profit de sources alimentaires plus éloignées dans l’échelle de la conscience, telle qu’elle existait à l’époque. Le statut zoologique des poissons, des crustacés, des grenouilles et des escargots était flou semble-t-il. Leur mode de reproduction n’ayant pas été déterminé, la croyance était qu’ils se reproduisaient par scissiparité, c’est-à-dire par division directe à la façon des cellules lors de la mitose. Cela confortait l’idée qu’ils n’étaient pas des animaux conscient à proprement parler et pouvaient donc être consommés. La plupart des autres animaux à sang froid était directement issus du malin (serpents, etc.) et ne pouvaient donc être consommés. Étaient également proscrits les produits issus de la reproduction coïtale, comme le lait et les œufs. Certains témoignages montrent une autre approche aboutissant au même résultat qui était de ne pas consommer d’aliment gras. Cette obligation semble être limitée au carême car le poisson et l’huile, consommés par ailleurs, appartiennent bien à cette catégorie.
Aujourd’hui, nos connaissances scientifiques ont beaucoup avancé dans la connaissance de la biologie animale et dans la gestion des aliments.
Le refus de tuer un animal ou de consommer un produit issu de la procréation sexuée écarte tous les animaux de l’assiette du bon chrétien ou du croyant désireux de se préparer à un éventuel noviciat. De même les produits résultant du coït doivent être écartés. C’est le cas des produits laitiers animaux en général et des embryons ou œufs fécondés ainsi que des produits obtenus en forçant le cycle naturel des animaux et donc susceptibles de leur causer un dommage.
La méthode d’élevage des poules pondeuses permettrait d’utiliser une toute petite partie des œufs produits. En effet, les œufs consommables sont obtenus par séparation des poules et des coqs afin d’éviter toute fécondation génératrice de traces sanguinolentes dans les œufs qui déplaisent fortement aux consommateurs. Ces “ovules” non fécondés sont donc consommables a priori. Malheureusement, la plupart des élevages de poules pondeuses sont violents envers les poules et réduisent fortement leur durée de vie naturelle. Seuls les élevages bio satisfont à un cahier des charges conforme à notre approche bienveillante.
Certes, une fois finie la période de fécondité, les poules partent à l’abattage mais c’est sans rapport avec la production d’œufs, donc cela n’entache pas la consommation de ces œufs.
Dans l’idéal, la consommation d’œufs serait néanmoins à abandonner en raison du caractère particulièrement riche de cet aliment. Par contre, il pourrait être autorisé dans certains cas de problèmes de santé ou de carence liée à une malnutrition liée à un régime végétalien non maîtrisé.
Parmi les produits restant certains sont gras (œufs, margarine, huile) et doivent donc être écartés lors des jeûnes et carêmes.

Les jeûnes et carêmes aujourd’hui

Concernant les jeûnes, il me semble que les choses sont assez simples. En période normale, les aliments autorisés à l’exception de ceux cités ci-dessus sont consommables de façon frugale et raisonnée. En période de jeûne simple (trois semaines centrales des carêmes), les aliments gras sont retirés de l’alimentation. En période de jeûne strict, seuls le pain et l’eau sont maintenus ainsi que les bouillons dont la nature mérite d’être précisée.
Si la noix était utilisée c’est certainement en raison de sa nature huileuse qui permettait d’apporter un peu d’énergie à des corps soumis aux efforts du travail manuel et des privations. Aujourd’hui, le recours à des bouillons clairs (eaux de cuisson des légumes) enrichis là aussi de l’huile naturelle de fruits secs me semble raisonnable eu égard aux particularités de notre spécificité biologique actuelle.
Concernant les dates à envisager, si les jeûnes hebdomadaires ne posent pas de problème (lundi, mercredi et vendredi), celles des carêmes est plus problématique. En effet, faut-il faire le choix des quarante jours (en référence au désert des évangiles) ou préférer les cinq semaines ? Dans le premier cas, cela amène à une certaine instabilité dans les dates et dans la gestion des premières et dernières semaines. Dans le second cas, cela va gêner la détermination précise des dates par rapport au événements n’intervenant pas un dimanche.
En outre, les calendriers modernes ont quelque peu perdu leurs repères et posent problèmes. Par exemple si l’on prend la référence du carême catholique de printemps (du mercredi des cendres au samedi de Pâques inclus), l’année 2010 en fait un carême de quarante-six jours !
Je suis personnellement assez favorable à un système adaptatif. Cinq semaines quand le jour de référence (Pâques et Pentecôte) tombe sur un dimanche et quarante jours pleins quand il tombe sur un jour variable (Noël).
Pour 2011, à titre d’exemple, cela donnerait :
- du dimanche 20 mars au samedi 23 avril inclus, ou du vendredi 18 mars au samedi 23 avril inclus pour partir d’un jour de jeûne strict ;
- du lundi 13 juin au lundi 18 juillet inclus ;
- du 15 novembre au 24 décembre inclus.
On a donc au total : 110 jours de jeûne au minimum et 114 au maximum si l’on part du vendredi pour le premier carême et si les bornes du dernier tombent sur un jour de jeûne strict.

La charge physique liée à ces pratiques ne doit pas être minimisée et il faut envisager des complémentations en oligo-éléments et vitamines pendant le carême pour éviter des carences graves qui viendraient s’opposer au principe de bienveillance envers notre corps. N’oublions pas que l’espérance de vie est très différente de celle du moyen âge tout comme l’est aussi la sélection naturelle des individus les plus résistants au cours de la croissance.

Les dates des carêmes

Concernant les dates, il y a forcément des rapprochement à faire avec les dates majeures de tous les chrétiens, même si elles ne sont pas forcément interprétées de manière identique.
Le carême de Pentecôte est celui du consolament. Les disciples reçoivent le Saint Esprit et jeûnent ensuite pour favoriser le « mariage mystique » qui peut éventuellement se comprendre entre l’esprit saint que nous portons en phase de développement et le Saint Esprit consolateur qui lui sert de guide. D’ailleurs je trouverais logique que les consolament aient lieu préférentiellement à la Pentecôte.
Le carême de Pâques — conservé par l’église catholique — est le carême de la désolation. Pendant cette période l’esprit matérialise l’apparente victoire du Mal sur le Bien et l’apparente incapacité des esprits à comprendre le message christique. Il prend fin au moment où le Christ donne à voir que même au moment de la fin inéluctable, le Bien reste plus fort que le Mal.
Le dernier carême de l’année est celui de la régénération. Il est symboliquement situé au plus fort de la période noire de l’année, juste avant le solstice d’hiver. Que les catholique aient fait du solstice d’hiver la date de naissance de l’enfant-Dieu est d’ailleurs symbolique de cette volonté de faire coïncider deux événements majeurs : la renaissance de la vie dans ce monde (avec le commencement de la victoire du jour sur la nuit) et la renaissance de l’espoir pour l’humanité avec l’arrivée du messager divin.
Je pense donc que les cathare l’ont gardé pour cette idée.
On a donc au final, un carême pour préparer la période faste de la reconquête du Bien sur le Mal (la lumière sur les ténèbres), un carême pour préparer la célébration de la victoire du Bien sur le Mal après l’apparente défaite de la passion et un carême pour finaliser la préparation des esprits saints prisonniers de ce monde une fois éveillés à la Vérité divine.

Un petit mot sur l’endura

Ce terme qui apparaît tardivement, me semble-t-il, dans l’histoire du catharisme, désigne un jeûne purificateur qui suit le consolament.
Il faut rappeler que pour se garantir d’une quelconque impureté susceptible d’invalider ce sacrement, les bons chrétiens et les croyants impliqués jeûnaient avant d’administrer ou de participer à cet événement et l’impétrant jeûnait aussi après.
En période normale, ce sacrement intervenait habituellement après une longue période de préparation qui permettait au novice de s’habituer aux effets des jeûnes. Il n’en souffrait donc pas particulièrement.
Par contre, quand il s’agissait de l’administrer à un mourant, le décès de ce dernier pouvait être imputé à ce jeûne et passer pour un suicide, à tort puisque l’état initial du récipiendaire ne laissait aucun espoir. On a même quelques cas où le jeûne s’avérait salvateur et la victime ayant repris vie avait alors le choix entre continuer une vie de bon chrétien ou rompre son vœu en consommant un aliment interdit : un bouillon de poule le plus souvent.
En période de répression, les choses ont changé et certains consolament furent donnés après une période très réduite de préparation. Il est possible qu’alors, les jeûnes préparatoires et le jeûne suivant le consolament aient pu être compris par certains participants comme des suicides, ce qu’ils n’étaient pas.
De même, le langage populaire a étendu ce terme d’endura aux jeûnes stricts qu’observaient certains bons chrétiens lorsqu’ils étaient fait prisonniers. Cette pratique pose question. Il semble que la plupart du temps, elle fut observé lorsque le bon chrétien qui la pratiquait avait la possibilité de se faire consoler avant de mourir car le fait de forcer l’Inquisition à le brûler au plus vite de peur qu’il ne meure de faim pouvait être considéré comme un péché. Quelques cas semblent montrer des pratiques isolées de ce genre qui donnent à penser que certains bons chrétiens ne se sentaient pas concernés par les choix de l’inquisiteur, quand bien même ces choix résultaient de leur comportement.

Conclusion

Voilà ce qui me semble clair aujourd’hui concernant cet élément essentiel de la vie ascétique.
Je rappelle clairement qu’il ne concerne qu’une infime minorité de la communauté cathare et qu’aujourd’hui personne ne me semble en situation de s’y adonner.
Ce point de vue personnel n’engage que moi, dans ma grande imperfection, et chacun pourra nous éclairer de sa propre vision dans le forum, ce qui pourra enrichir les discussions ayant déjà eu lieu à ce sujet.

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