Yves Maris

yves-lumiere.jpgVoici un peu plus de deux ans, au printemps, je venais sur mon scooter à Roquefixade.
J’y venais car j’avais lu peu avant quelques textes sur un site internet : chemins cathares.
J’y venais car, après avoir étudié l’histoire de Carcassonne et du Midi pendant un an – depuis que je m’y étais installé -, je commençais à me dire que ces cathares du Moyen Âge proposaient une spiritualité assez proche de l’idée que je me faisais de la religion depuis près de trente-cinq ans que j’avais rompu les ponts avec l’église catholique.
J’y venais car j’étais surpris d’avoir découvert qu’un homme de nos jours se réclamait de cette spiritualité que tous les livres que j’avais étudié disaient morte et enterrée.
J’y venais car j’étais inquiet et que je voulais essayer de savoir à quoi il ressemblait et vérifier si, par hasard, il n’était pas l’initiateur d’une sorte de secte.

Aussi, me voilà au pied du chemin raide qui mène à la Bastida dels Catars, que j’ai souvent gravi depuis. J’hésite, mais comme la maison n’est pas bien visible d’en bas, je décide de monter, espérant que personne ne me verra.
Quand j’arrive en haut, devant le tas de bois, j’hésite encore. Yves m’aperçoit et ouvre la porte à poignée en forme de croix occitane et entame la discussion. Je lui explique que j’ai lu quelques textes de son site et que je suis venu en curieux.
Il m’invite alors à entrer en me mène à la terrasse devant la grande baie vitrée. Assis sur une chaise de jardin nous discutons de choses et d’autres. J’essaie de rassembler mes trop rares souvenirs de ma terminale pour essayer de soutenir son discours philosophique et, finalement, je laisse ma pensée s’exprimer hors de tout cadre, au risque de passer pour un imbécile.

Je ne vous mentirai pas, je n’ai pas de souvenir précis des mots prononcés par l’un et l’autre.
Je sais seulement que sa parole et son attitude m’ont convaincu de la justesse de sa parole et de son honnêteté intellectuelle.
Je sais seulement que je suis reparti heureux de cette discussion et réfléchissant déjà aux quelques mots que j’allais envoyer, comme je venais de m’y engager, pour alimenter sa chronique « Notre Consolation ».
Je sais seulement… que je ne savais pas alors que je venais d’entrer en catharisme.

Depuis, le temps a passé comme un éclair.
Ma timide consolation publiée, Yves m’a conseillé de contacter un autre intervenant qu’il appréciait beaucoup, Ruben. Je l’ai fait et de notre rencontre sont nés une amitié et ce site. Je me suis replongé dans la philosophie grecque, que j’avais un peu négligé depuis pas mal d’années. Et je revenais, seul ou avec Ruben, pour discuter avec Yves.
Au début nos contacts étaient espacés, mais ils sont devenus plus important et plus nombreux après la controverse de Castres en juin 2008. Nous discutions de sujets où nous avions des divergences et nous commencions à envisager une future communauté cathare du XXIe siècle.
Yves s’intéressait au succès de notre site dont l’audience rattrapant le sien lui permettait d’envisager un élargissement de la communauté de sympathisants.
Et puis, lors d’une de ces rencontres solsticiale ou équinoxiale, je ne sais plus, il lança l’idée de la première Rencontre de la diversité cathare.
Avec mon bagage de membre de l’équipe de communication de la coordination infirmière, j’ai tout de suite vu à quel point cette rencontre allait être utile à la promotion d’un catharisme moderne. Ce serait la fin d’une approche contrite et docte d’un catharisme mort, comme s’époumonent à le qualifier certains, comme si le reconnaître vivant pouvait leur retirer leur légitimité.
Cette idée reçu un accueil mitigé mais Yves y croyait dur comme fer et mon soutien lui donna l’espoir de pouvoir l’organiser rapidement. Et ce furent de longs mois de réflexion et de préparation. Soucieux jusqu’à la manie de ne pas apparaître comme cherchant à récupérer quoi que ce soit et qui que ce soit, il multipliait les précautions et insistait beaucoup sur le caractère « anarchique » de l’organisation. C’est d’ailleurs amusant de constater qu’à la fin, il était devenu plus prudent que moi et qu’il commençait à s’inquiéter d’un manque d’organisation que je revendiquais.

Vous connaissez la suite.
Compte tenu de mon métier, il s’était ouvert à moi de ses problèmes de santé et m’avait fait l’historique de ses maladies. Relisez « L’écharde dans la chair » et vous en saurez presque autant que moi. Comme je lui manifestais mon inquiétude de le voir soumis à ces aléas dans un corps qu’il mettait à rude épreuve par son alimentation et ses conditions de vie, j’essayais de l’inquiéter un peu et de lui proposer des aménagements. Mais, Yves n’est pas qu’un esprit sur un plan spirituel ; il l’était aussi dans sa vie mondaine. Et les petites contraintes du quotidien ne le retenaient pas longtemps face à l’attrait d’un problème intellectuel.
Je l’entendais tousser au téléphone, je le voyais encore plus fragile lors de mes visites que j’ai multiplié avant le mois de mai. Puis est venu le vendredi 29 mai. Conscient de sa faiblesse, il se reposait sur moi pour l’organisation et avait décidé de se rendre à la clairière en voiture.

Comment vous décrire cette méditation organisée autour de la lecture d’un texte apocryphe de Jean qu’il avait intitulé « La danse des disciples » ?
Je ne suis pas un méditatif. Aussi ai-je passé cette méditation assis derrière lui, regardant son dos, apparemment massif, et imaginant ce qui se passait à l’intérieur. Les longues minutes défilaient et je me demandais de quoi demain serait fait.
Je fus vite informé. Nous dormions à la Bastida, Ruben à l’étage dans une chambre d’hôte à côté de Yves et moi dans celle du rez-de-chaussée. À trois heures du matin, je fus réveillé en sursaut par des coups frappés à ma porte et la voix de Yves m’interpellant. Le temps de sauter de ma couche, je le trouvais dans les WC de l’autre côté de la machine à tisser crachant son sang dans une quinte de toux incessante. J’évaluais la quantité de sang perdu et, considérant la gravité de la situation, je lui dis que j’appelais le SAMU. Il acquiesça.
Une fois le régulateur en ligne, j’obtins l’envoi d’une ambulance que nous attendîmes de longues minutes, dans le salon. Yves s’était allongé sur son canapé défoncé et commençait à récupérer son souffle. Je faisais des aller-retours avec sa chambre, sa salle de bain et le salon afin de récupérer quelques affaires, un sac, des médicaments, des papiers. Il commençait à se sentir mieux et à regretter l’appel mais, devant ma détermination il ne résista pas longtemps.
Il me laissa, non sans faire de multiples recommandations pour la Rencontre qui débutait dans quelques heures et partit à l’hôpital du Val d’Ariège vers quatre heures du matin. Je fis un peu de ménage dans sa salle de bain et les WC du rez-de-chaussée, ce qui me permit d’évaluer la quantité de sang perdu. Puis je me recouchais, inquiet pour son état et un peu aussi de la responsabilité qui venait de m’échoir.

La suite, vous la connaissez.
La Rencontre, littéralement habitée par Yves, fut un succès comme peu l’auraient imaginé. Les semaines qui suivirent furent ponctuées de visites hospitalières. À Rangueil d’abord, puis à Purpan où son état s’améliorait malgré l’arrêt des traitements destiné à identifier le germe cause de son infection.
Je retrouvais alors sa fille Olympe que j’avais entrevue lors de sa convalescence à l’occasion de l’intervention qui avait permis de lui installer sa prothèse aortique ascendante. Puis un jour elle m’appela pour m’annoncer que Yves avait eu un grave accident cardiaque, possiblement dû à une migration d’un amas de germes dans une artère nourricière du cœur.
Je compris alors que les choses prenaient un tour extrêmement grave. Je ne cachais pas à Olympe que Yves risquait de ne pas surmonter cette dernière épreuve. Elle me proposa alors de venir en réanimation pour le voir et discuter avec elle et son frère Barthélémy.
Nous nous sommes manqué dans le couloir faisant office de salle d’attente et Yves fut transféré en hospitalisation.
J’y venais deux fois par semaine, selon mon planning professionnel et afin de ne pas trop le fatiguer. La première visite fut inquiétante. Yves avait été emmené de sa chambre pour la pose d’une voie veineuse centrale. L’attente fut longue dans le couloir avec Olympe et Barthélémy qui nous rejoignis au bout d’un moment. Quand Yves revint, je constatais l’extrême confusion de son état. Était-ce dû à l’épuisement lié à l’accident cardiaque et au passage en réanimation ou à une possible atteinte cérébrale concomitante et de même nature ? Impossible de se prononcer avant quelques jours.
Quelques jours plus tard, je le vis transformé. Il avait récupéré intégralement sur le plan intellectuel mais se fatiguait vite. Je ne restais qu’une petite dizaine de minutes et repris ma route vers Carcassonne.
Ces trajets furent l’occasion de cogitations profondes. Finalement la décision de ré-opérer Yves fut annoncée et il fut transféré en hospitalisation de chirurgie. J’allais le voir et nous discutions de tout et de rien. Son prochain livre, la prochaine Rencontre, les uns et les autres, les petits soucis relationnels dont je ne lui cachais rien sans leur donner un relief excessif.
Sa fille m’appela pour m’annoncer l’avancement de la date d’intervention et je décidais donc de lui rendre visite la veille afin de lui communiquer un peu de force, lui qui avait complètement décidé d’engager ce nouveau combat contre ce démon qu’il avait déjà terrassé une fois.
Je le trouvais seul dans sa chambre, regardant la télé. Nous discutâmes encore à bâtons rompus, tant il est vrai qu’il n’y avait plus grand chose à dire sur l’intervention. J’insistais, comme toujours sur son alimentation, et le passage de l’aide-soignante chargée de son plateau repas fut l’occasion de lui faire réchauffer un plat de quinoa à la tomate apporté par sa fille. Il commençait à manger quand Olympe, Barthélémy et Maria sa femme entrèrent. Nous restâmes tous là quelques minutes puis je les laissais en famille.
Le lendemain, étant de repos avant ma garde de jeudi, j’attendais en décomptant les temps que je me remémorais de mes années de chirurgie cardiaque. Huit heure, il doit être au bloc. On l’endort, on prépare le champ opératoire. Neuf heures et demi, l’opération commence. Elle est annoncée comme devant durer six heures. Je n’aurai donc pas de nouvelles avant dix-huit heures, le temps de faire les pansements et de le mettre en unité de soins intensifs. Vers quinze heures je reçois un appel de Barthélémy et là, je m’effondre.
L’incroyable s’est produit.
Autant je m’attendais à perdre Yves d’un instant à l’autre quinze jours plus tôt, autant je n’entrevoyais absolument pas cette issue à ce moment.

Yves, cette fois c’est le démon qui a eu le dernier mot concernant ton enveloppe charnelle, mais tu lui a joué un sacré tour.
Il croyait te terrasser, il n’a fait que te libérer.
J’en connais un qui me dirait que c’est une réminiscence de mon côté catho – et il n’aurait pas tort – mais j’espère bien que tu ne vas pas te prélasser, maintenant que tu es revenu à la maison.
Je compte fort sur toi pour venir me donner un coup de main ici-bas (comme on dit) afin que je puisse continuer à avancer sans ton soutien direct. Et n’oublie pas les autres non plus.
Hier, nous avons conduit ta tunique de chair au cimetière, comme le faisaient nos ancêtres cathares – parfois même au nez et à la barbe du curé – et nous avons essayé de représenter ta spiritualité devant tous ces gens dont beaucoup n’y comprennent rien.
J’ai lu un petit texte composé par Gérard à partir de tes remarques dans ta thèse. J’ai regretté de n’avoir pas mémorisé correctement le premier chapitre de la prière cathare afin de la dire pendant qu’ils récitaient le Notre Père judéo-chrétien. J’ai apprécié la lecture de l’entretien de Jésus et Nicodème dont je ne sais combien ont perçu le vrai sens cathare. J’ai trouvé de la chaleur en la présence d’amis venus réconforter les proches. Nous étions une bonne dizaine à avoir pu nous libérer à cette occasion.
Après le cimetière j’ai retrouvé ta famille charnelle avec Gérard et nous avons discuté un peu devant un verre de jus d’orange et un assortiment de quiches végétariennes.
Puis, comme j’allais partir, Olympe et Barthélémy ont tenu à me dire qu’ils allaient conserver la Bastida en essayant de la rentabiliser dans le principe de chambre d’hôte afin de ne pas être obligés de s’en séparer. Ils voulaient me dire qu’ils allaient faire appel à ses amis proches pour cette transformation afin de lui conserver ta mémoire.
J’ai beaucoup parlé à Olympe ces derniers mois et je l’adore. Mais mes derniers échanges avec Barthélémy m’ont troublé. Tu serais surpris Yves si je te disais que je commence à m’interroger sur le « genus hereticum » dont Annie Cazenave, présente elle aussi, nous parlait au printemps à Mazamet.
J’ai aussi discuté avec Sarah, ton amie de Montségur. Nous allons correspondre régulièrement, même si la discussion doctrinale n’est pas son fort. Elle m’a dit dans un souffle combien tu avais été attristé de notre brouille avec Ruben. Je lui ai promis que je ferai mon possible pour qu’elle soit aussi courte que possible.

À bientôt Yves, et ne m’oublie pas.