La mythologie cathare 3 – Le pélican

Le mythe qui suit semble prendre sa source dans diverses traditions chrétiennes interprétées de façons fort variables.
Dans le cas qui nous préoccupe, il vise à expliquer de façon moins laborieuse que ne le propose Isaïe, comment le Christ est venu porter la nouvelle aux esprits prisonniers de la matière.

10 novembre 1320 – Interrogatoire de Bernard Franque de Goulier (paroisse de Vicdessos) par Jacques Fournier, inquisiteur à Pamiers (tome I page 386).
Ces faits se seraient déroulés environ quarante ans plus tôt.
Il y a un oiseau qu’on appelle pélican, qui est lumineux comme le soleil, et qui accompagne le soleil. Cet oiseau eut des petits. Et comme il les laissait au nid, et allait accompagner le soleil ailleurs, il venait une bête, qui mutilait ces petits, et leur coupait le bec. Quand le pélican revenait à ses petits, trouvant qu’ils avaient été mutilés et qu’ils avaient perdu le bec, il les soignait. Comme cela avait lieu fréquemment, à la fin le pélican imagina de dissimuler sa clarté, et ceci fait de se cacher près de ses petits. Quand la bête viendrait, il la prendrait et la tuerait, afin qu’elle ne pût à l’avenir mutiler ses petits et leur enlever le bec. Ce qui fut fait. Et c’est ainsi que furent délivrés les petits du pélican de la mutilation que leur faisait subir cette bête, quand elle-même fut prise par le pélican.
Et, de la même manière, le dieu bon avait fait ses créatures, et le dieu mauvais les détruisait, jusqu’à ce que le Christ déposât ou cachât sa clarté quand il prit chair de la Vierge Marie. Et alors il prit le dieu mauvais et le mit dans les ténèbres de l’enfer, et depuis lors le dieu mauvais ne put détruire les créatures du dieu bon.

Le fait d’assimiler le Christ à un pélican est vraisemblablement une reprise de mythes antérieurs qui font également cette analogie dans un autre but.
Là, l’objectif est d’expliquer deux choses. Le déposant qui prêchait cet exemple voulait expliquer le dualisme cathare. Mais on y trouve aussi, sans qu’on sache bien si lui-même le comprenait, une mythologie de l’apparition du Christ et de son action.
Le Christ, de par sa nature divine, ne peut venir dans la création maléfique sans révéler son état et ainsi échouer dans sa mission. Il ne peut non plus, à l’instar des esprits tombés, abandonner son statut divin sous peine de se retrouver prisonnier et d’échouer là encore. Il va donc dissimuler son état sans pour autant en changer. Cette kénose ne doit pas être confondue avec l’adombrement en Marie qui visait à laisser croire à un enfantement.
Là, le Christ fait œuvre d’humilité en se mettant à notre niveau, condition essentielle à la réussite de sa mission.
Cette kénose ne se limite pas à cette situation. On en trouve une trace divine dans les évangiles quand le Christ indique que qui voit le Fils, voit le Père. Cela conforte l’idée de consubstantialité et d’identité de nature entre le principe du Bien et sa création. Il n’y a pas de hiérarchie dans la création divine. L’humilité y est la norme.
Il existe une troisième forme de kénose dans les évangiles. En effet, à la fin d’un repas, le Christ se ceint d’un tissu et lave les pieds des disciples qui s’en offusquent. Le maître se met en position de serviteur rappelant une fois encore que les hiérarchies mondaines sont vaines.

Les cathares avaient parfaitement compris cela et ne limitaient pas leur compréhension à la seule parabole illustrant la descente du Christ en ce monde.
L’humilité est un élément essentiel du cheminement du bon croyant et du chrétien.
Cela est si important qu’il nous est rappelé sans cesse qu’il faut toujours en faire preuve, non pas de manière à occuper la place qui nous revient mais à choisir une place encore plus modeste car il vaut mieux être invité à une meilleure place que d’être rétrogradé à une moindre par les autres.
Ce n’est donc pas notre jugement — aussi affûté que nous pouvons le croire — qui doit guider notre action, mais notre humilité qui nous permet de comprendre à quel point nous sommes pécheurs. Et si l’on nous relève en nous invitant à une meilleure place, il faut aussi accepter cet honneur en se rappelant qu’il est le fait de gens qui surévaluent nos qualités faute d’avoir atteint un niveau d’appréciation valable. En effet, entre chrétiens il n’y a pas de classement, pas d’évaluation ; tout le monde occupe la dernière place.

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