La mythologie cathare 5 – Le fer à cheval

Avant tout j’aimerai faire un petit récapitulatif de terminologie afin que nous soyons certains de bien nous comprendre.
La métempsycose est une doctrine selon laquelle une même âme peut animer successivement plusieurs corps humains ou animaux.
La réincarnation est l’incarnation dans un nouveau corps. Cela sous-entend le transfert de l’individu dans une nouvelle enveloppe, c’est-à-dire la permanence du psychisme et des souvenirs.
La transmigration est le passage d’une âme d’un corps à un autre. Cela exclut donc, a priori, le passage dans un corps animal.
Je rappelle également que j’appelle habituellement âme l’élément animateur du corps mondain et esprit l’âme spirituelle prisonnière du corps d’oubli.

Si la croyance en la transmigration apparaît dès le début du catharisme, celle en la métempsycose animale est notée vers le milieu du XIIIe siècle. Néanmoins, cette incarnation animale semble limitée aux animaux à sang chaud à une exception près qui est considérée comme une erreur du témoin.

L’idée de ce passage dans un corps animal est sous-tendue par la croyance selon laquelle l’incarnation de l’esprit après la mort d’un corps non consolé, doit se faire au plus vite en raison des tourments que lui inflige Satan dès lors qu’il n’est plus enfermé.
L’urgence de cette nouvelle incarnation prime donc sur la qualité du corps choisi.

Dans l’histoire qui nous intéresse, l’esprit sorti d’un corps non consolé s’incorpore dans un cheval. À l’occasion d’une poursuite, ce cheval perd un de ses fers entre deux rochers. Ensuite, à la mort du cheval, l’esprit se retrouve dans le corps d’un homme qui devient un bon chrétien.
Un jour passant au même endroit où il perdit son fer dans sa vie antérieure, il en eut le souvenir et demanda à son compagnon de l’aider à chercher ce fer qu’ils finirent par trouver entre les deux rochers où il s’était coincé.
Le registre de Jacques Fournier précise même qu’une des déposantes fit la remarque que cette histoire fit rire l’assistance.

Quels sont les motifs de la métempsycose animale ?

Pour les déposants elle serait le fruit d’une vie humaine empreinte de vice. Une forme de punition donc.
Pourtant cela se heurte logiquement à deux problèmes :
- comment être incarné en animal peut-il permettre à l’esprit de s’améliorer ?
- si l’incarnation est sous la responsabilité de Satan, pourquoi punirait-il un comportement vicieux et récompenserait-il un comportement vertueux ?

Dans ce récit, le passage de l’homme au cheval ne semble s’accompagner d’aucune mémorisation rétrograde, alors que le passage du cheval à l’homme permet la conservation intégrale de la mémoire de l’événement à l’origine de la perte du fer. Cela ressemble beaucoup à ce qui se passe dans la réincarnation bouddhiste. C’est le seul cas que je connaisse où la mémorisation est relatée par des témoins.
C’est en complète opposition avec la pensée cathare qui veut que les tuniques de chair soient des corps d’oubli.

À mon avis la motivation profonde de cette histoire est double.
D’abord elle permet de faire passer le message que l’esprit est indépendant du corps, ce qui permet à l’extrême d’envisager une incarnation animale. Cependant, cette idée semble incommoder suffisamment les témoins pour qu’elle soit limitée à des animaux considérés comme supérieurs dans le règne animal.
Cette liberté du corps vis-à-vis de l’esprit est cependant problématique car il ne faut pas qu’elle se prolonge.
D’où cette idée d’urgence absolue qui, en l’absence d’un nouveau-né disponible, envisage d’investir un corps non humain.
Dans un monde à population connue réduite, l’incarnation animale était un pis-aller à la non simultanéité des décès et des naissances.

La seconde traduit l’imprégnation judéo-chrétienne de l’époque.
On voit apparaître la notion de binômes faute/punition et repentir/récompense, le corps animal étant considéré comme une zone de pénitence. Pour autant rien n’indique comment une incarnation animale agirait dans un objectif de rédemption.

Enfin, il reste le point crucial que tout cela est sous le contrôle du démiurge qui agirait donc à l’opposé de ses intérêts.
Dernière hypothèse, les métempsycoses se feraient au hasard et sans rapport avec le degré d’éveil de l’esprit.

La transmigration, phénomène passif ou actif ?

Comme souvent dans ces témoignages on est gêné par le fait que les déposants de cette époque où le catharisme est moribond sont détenteurs de données fortement interpolées.
Mais si l’on réfléchit de façon logique on peut essayer de comprendre comment les bons hommes ont pu envisager cette étape de transmigration.

Tout d’abord, la transmigration est jugée nécessaire en raison de deux phénomènes liés à l’incompétence du démiurge et à la faiblesse des esprits éloignées de la création divine.
Le démiurge est si peu compétent dans son action que certains des corps créés ne vont pas bénéficier d’une vie terrestre d’une durée suffisante pour envisager d’atteindre l’éveil. En outre, certains sont prisonniers de corps affaiblis par la maladie ou une infirmité qui rend tout éveil impossible.
Ensuite, les corps d’oublis sont si efficaces que les esprits ont du mal à conserver la mémoire de leur origine et des moyens de retourner à la bonne création.
Plusieurs vies humaines sont donc nécessaires pour atteindre l’objectif de l’éveil.

Si l’on peut admettre qu’un esprit profondément amnésique de son état puisse passer dans n’importe quel corps sans que cela lui cause une quelconque perte, il est difficile d’admettre qu’un esprit qui aurait débuté une phase de compréhension, voire d’éveil, puisse tout perdre lors d’une transmigration.
Je pense que le début de l’éveil donne à l’esprit une compétence susceptible d’orienter sa transmigration lors de la mort du corps.
Ainsi, à terme les esprits suivraient une voie menant à l’éveil et à la vie évangélique avant de finir par s’échapper quand leur émancipation corporelle s’avérera suffisante.
Cela donnerait à la transmigration un caractère actif pour certains esprits et passif pour les autres qui constituent la majorité du tout.

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