À l’instar de toutes les religions — qu’elles l’admettent ou non — le christianisme cathare utilise la mythologie pour donner à comprendre sa doctrine. Cette approche mythologique est d’autant plus prégnante dans le cadre exotérique puisqu’il faut alors s’adresser à des personnes qui ne maîtrisent pas la logique propre à la spiritualité concernée.
Il arrive cependant que dans beaucoup de spiritualités le recours à la mythologie soit maintenu dans le cadre ésotérique car il permet de réduire la part d’élévation de conscience des membres de la communauté.
Le support classique du mythe est l’exemple puisé dans la vie quotidienne, comme les paraboles, mais peut aussi donner lieu à des récits fantastiques ou des contes.
Chez les cathares les mythes servent à proposer des explications pour des points doctrinaux qui ne sont pas vérifiables et qui servent de support à la foi et pour simplifier des concepts religieux et philosophiques qui ne suivent pas la voie classique de la logique humaine de leur temps.
Les mythes sont donc à la fois, outils didactiques à visée exotérique et support de la pensée, aussi bien dans le cadre exotérique que dans le cadre ésotérique.
La mythologie cathare va donc proposer une présentation simplifiée pour essayer d’expliquer la logique doctrinale. Elle va proposer des possibles concernant la cosmogonie et, dans une certaine mesure, la « théogonie » — même si ce terme est plus usité dans les polythéismes — car le catharisme, s’il ne reconnaît qu’une seule entité divine supérieure, met en scène des entités inférieure a priori dotées ou non de pouvoirs autonomes.
Je ne prétends pas faire le tour de toute la mythologie de toutes les branches du christianisme cathare, dont je ne sais si elles ont toutes été mises à jour par les recherches historiques. Cet article reste donc ouvert à des évolutions.
Cosmogonie et « théogonie » cathares
Le principe du Bien
En sa qualité de monothéisme le catharisme ne reconnaît qu’une seule entité supérieure, éternelle, immuable et parfaite.
Cette entité peut avoir des noms différents, plus ou moins empreints d’anthropomorphisme, comme Principe du Bien (ou bon principe), Dieu, Père, Être suprême et parfois aussi des dénominations féminines comme déesse Mère.
Associé à ce Principe du Bien, on trouve sa création divine qui est consubstantielle, immuable et parfaite.
Le premier mythe vise donc à expliquer cette notion de consubstantialité, difficile à appréhender pour le commun des mortels. L’image utilisée chez les cathares est celle du soleil et de ses rayons1. Ainsi le lien et la séparation entre le Principe du Bien et les bons esprits trouvait une explication simple. De même, la relative autonomie de la création vis-à-vis du créateur se comprend mieux, comme la possibilité d’exil dans les corps d’oubli qui n’empêche pas le maintien d’un lien indéfectible avec le créateur.
Cela permet de comprendre également le rapport complexe entre le créateur et sa création qui ont, apparemment les mêmes qualités ou compétences (éternité, immuabilité et perfection). C’est la primauté dans la cause ou la nature qui différencie le bon principe des bons esprits.
On le voit, ce mythe est d’une extrême utilité pour aborder ce fondement essentiel de la doctrine.
Le principe du Mal
Il en est un autre tout aussi important, car nécessaire à l’explication d’un constat évident pour tout être humain, l’existence du mal.
En effet, en faisant du bon principe une entité parfaite et immuable et en donnant à sa création les mêmes qualités, on crée un hiatus avec l’image que renvoie le monde matériel qui est imparfait, corruptible et partagé.
Le recours à la philosophie grecque va aider à résoudre cet apparent dilemme.
Cette résolution va être à la base du dualisme qui caractérise le monothéisme cathare.
En s’appuyant sur Aristote — qui lui-même développe les théories socratiques —, les cathares vont émettre une série de concepts :
- « … pourquoi certains êtres sont-ils corruptibles et d’autres non, s’il est vrai qu’ils sont formés des mêmes éléments ? [...]… les principes ne sauraient être les mêmes. »2
- « … ces principes seront-ils incorruptibles ou corruptibles ?[...]… tout ce qui périt revient aux éléments dont il est formé…[...]… comment les êtres corruptibles existeront-ils si leurs principes sont supprimés ? »3
- « Les contraires se ramènent à des principes : l’être et le non-être, l’un et le multiple. »4
Donc si le bien et le mal visibles ici-bas sont contraires l’un à l’autre, c’est qu’ils dépendent de principes eux-mêmes contraires l’un à l’autre. Le bien et le mal ne peuvent provenir de la même source. En outre, ils ne peuvent disposer tous deux de l’être, c’est-à-dire de l’unité.
Ces contraires ont un point commun, l’incorruptibilité. Ce qui fait donc la différence, c’est l’être (l’unité). Le principe du Bien en dispose contrairement au principe du Mal. Cela explique que le premier produise une création incorruptible quand l’autre ne peut produire que du corruptible.
Mais tout le monde ne peut pas forcément lire et comprendre Aristote.
Donc les cathares expliquent qu’à la formation de la création divine (c’est-à-dire de toute éternité), apparaît le principe du Mal ou mauvais principe. Il est donc lui aussi éternel mais situé hors du champ du principe du Bien et de sa création, donc privé de l’Être.
Pour confirmer cette conception cosmogonique, ils vont s’appuyer sur le prologue de l’évangile de Jean — vraisemblablement lu à partir d’une copie de la Septante et non de la Vulgate romaine — dont l’interprétation diffère radicalement de celle des judéo-chrétiens romains ou orientaux.
Pour finir d’exonérer le principe du Bien et sa création de toute responsabilité dans le Mal, ils vont aussi utiliser l’évangile de Matthieu : « Le bon arbre ne peut porter de mauvais fruits, ni le mauvais arbre de bons. » et : « toute plantation que n’a pas plantée Mon Père céleste sera arrachée. » (Matth. 7. 18 et 15. 13).
Je n’ai pas trouvé de mythe relatif à cette séparation des principes et à la conception de l’Être et du Néant, aussi en ai-je imaginé un pour expliquer à nos contemporains ce qui semble a priori impossible.
Je propose d’imaginer un récipient contenant tous les ingrédients nécessaires à la fabrication du pain (farine, levure, sel et eau) en considérant qu’ainsi rempli il ne reste plus aucune place disponible.
À supposer que le boulanger parvienne à pétrir ces ingrédients, sans en perdre et sans en conserver sur ses mains, le résultat de ce pétrissage consistera en l’obtention d’une pâte dont le volume total est inférieur au volume du récipient. Il y a donc un nouvel élément dans le récipient : du vide !
De la même façon, la création divine provoque l’apparition hors d’elle et hors du principe du Bien, d’un élément co-éternel, le principe du Mal. Et c’est à partir de ce principe que pourront apparaître les éléments de ce Mal.
La chute des bons esprits
S’il est un point qui a donné lieu à un grand nombre de représentations mythologiques, c’est bien celui chargé de faire comprendre comment des éléments incorruptibles et parfaits ont pu devenir un mélange de bien et de mal.
Bien entendu, s’agissant d’événements qui se sont produits avant que les bons esprits soient enfermés dans les corps d’oubli, il est évident que nous ne disposons d’aucun témoignage, pas même celui du Christ qui ne s’est pas étendu sur ce sujet qui n’était pas l’objet de sa mission.
Par conséquent, la voie est largement ouverte à l’hypothèse et la volonté cathare d’argumenter dans la logique et la cohérence interdit de fermer la porte à une proposition argumentée.
Grosso modo nous avons les hypothèses suivantes :
- Le principe du Mal séduit les bons esprits qui vont le suivre de leur propre volonté (le libre arbitre) avant de s’apercevoir de leur erreur et d’être emprisonnés pour ne pas chercher à retourner auprès du bon principe.
- Le principe du Mal séduit le bon esprit le plus proche du bon principe (Lucifer ou Lucibel) et le charge d’aller séduire à son tour les autres bons esprits et de les emprisonner. Ces derniers sont l’objet d’une tromperie ou d’un rapt et donc exempt de tout libre arbitre.
- Le principe du Mal dispose d’un fils (Lucifer ou Satan) et d’anges avec lesquels il attaque la création divine et y dérobe une partie des bons esprits.
Pourquoi les mythes cherchent-ils à nous expliquer la façon dont les bons esprits furent séparé de la création divine ?
Tout d’abord c’est pour nous expliquer la motivation qui préside à l’existence de la création maligne. En effet, pourquoi le principe du Mal s’en prend-il à la création divine ? Le choix est laissé libre. Soit c’est pour se mesurer au principe du Bien, soit c’est pour lui nuire.
Le Mal est considéré comme créateur potentiel ou pas selon les courants cathares, mais de toutes façons, s’il est créateur c’est avec une telle imperfection qu’il ressent la nécessité d’incorporer une partie de la création divine pour pérenniser sa propre création.
Cela n’est pas très bien expliqué dans les textes à ma disposition, aussi ai-je proposé une image pour mieux le faire comprendre.
Un peu comme dans un œuf frais, le Bien et le Mal se différencient. Le Bien dispose de l’Être qui le rend existant comme le jaune est clairement visible dans l’œuf. Le Mal qui ne dispose pas de l’Être est quasiment invisible comme le blanc de l’œuf frais. Donc, le Mal s’assure une certaine stabilité (du moins à sa création car il est incorruptible en tant que principe) en se mélangeant à une partie de la création divine, comme le blanc acquiert une certaine “visibilité” en se mélangeant au jaune.
L’imagerie médiévale fait le reste, allant même jusqu’à nous montrer Dieu (le bon principe) alerté de la chute des bons esprits qui va poser son pied sur le trou afin de faire cesser l’hémorragie.
La lecture des textes et des dépositions montre qu’il y a trois sortes d’esprits. Ceux qui ne sont pas tombés, ceux qui ont suivi Lucifer convaincus par ses arguments et ceux qui furent entraînés contre leur gré au moment où Dieu intervient pour faire cesser l’hémorragie d’esprits.
Cette approche mythique est intéressante car elle semble vouloir préserver partiellement la compréhension judéo-chrétienne de cet événement. En effet, quoique niant le libre arbitre, ces esprits qui suivent volontairement Lucifer sont considérés comme les démons agissant ici-bas et tellement acquis au Mal qu’il ne fut pas nécessaire de les emprisonner dans des corps d’oubli. Et dans la mythologie cathare, ces esprits ne doivent pas être sauvés.
Cela va aussi un peu à l’encontre de l’Apocalypse qui nous montre Satan combattant avec ses anges. Cela voudrait donc dire qu’il y avait déjà des “démons” auprès de Satan avant la chute des esprits.
