Du libre arbitre

Ce traité est issu de l’œuvre de l’évêque cathare de Desenzano, Jean de Lugio de Bergame, chef de file du courant doctrinal appelé Albanenses, qui porte le titre de « Livre des deux principes » (Liber de duobis principiis). Le présent document est une traduction de René Nelli publié dans le recueil « Écritures cathares » publié par les éditions du Rocher dans une édition actualisée et augmentée par Anne Brenon en 1995. Pour respecter le droit des auteurs je ne vous livrerai ni la préface, ni les notices que vous trouverez dans le livre dès que celui-ci sera de nouveau édité. J’espère qu’en ne publiant que la traduction et les notes de bas de page je ne causerai aucun tort à personne et je permettrai à tous d’accéder à cet ouvrage essentiel à la compréhension de la doctrine cathare.

DU LIBRE ARBITRE

De l’ignorance de beaucoup.

Comme beaucoup de gens, enveloppés dans les ténèbres de l’ignorance, affirment que tous les hommes, tant ceux qui sont sauvés que ceux qui ne le seront pas, ont eu la « puissance » d’être sauvés et « auraient pu » faire leur salut, j’ai dessein de réfuter, par des arguments tout à fait véridiques, leur très vaine opinion. Je demande d’abord aux ignorants de répondre à cette question : peut-on faire, à quelque moment, ce qu’on n’a pas fait, ce qu’on ne fait pas, ce qu’on ne fera jamais ? S’ils répondent : non, ils admettent donc, par là même, qu’il est impossible que ce qui ne peut avoir lieu en aucun temps ait lieu un jour. Je leur propose alors ceci : voici un homme qui n’a jamais fait le bien de façon à être sauvé, qui ne le fait point présentement et ne le fera jamais. D’après ce que nous venons de dire, il est impossible qu’il ait jamais pu faire le bien de façon à être sauvé ; donc la puissance de salut n’a jamais été en lui, et il n’a jamais eu le libre arbitre grâce auquel il aurait été sauvé, puisque la puissance de salut ne fut jamais en lui. Selon l’opinion des ignorants, il doit être jugé par Dieu, mais sur quoi Dieu le jugera-t-il, si jamais il n’y eut en lui possibilité de salut, ni pouvoir de faire le bien de façon à être sauvé, comme nous venons de l’admettre ? On voit par là combien est fragile la théorie de ceux qui prétendent que tous les hommes, ceux qui sont sauvés comme ceux qui ne le seront jamais, ont reçu le salut en puissance, et auraient pu être sauvés, comme il a été dit plus haut.
Mais les ignorants peuvent me répondre : cet homme aurait pu faire le bien, s’il avait voulu, quoiqu’il ne l’ait pas fait, ne le fasse pas aujourd’hui et ne doive jamais le faire ; seulement, il n’a pas voulu. Et c’est bien là, en effet, ce que disent les ignorants. Comme je l’ai fait pour la « puissance », je les interroge maintenant sur la volonté : soit, par exemple, un homme qui n’a jamais eu la bonne — celle de faire le bien en vue d’obtenir son salut —, qui ne l’a point actuellement et qui ne l’aura jamais. Qu’ils me disent si jamais cet homme a été en puissance d’avoir la bonne volonté en conséquence de laquelle il eût été sauvé. S’ils me répondent : non, puisqu’il n’a jamais montré cette volonté et qu’il ne la montrera jamais, selon ce qui a été dit précédemment de la puissance, et comme c’est la vérité, ils doivent admettre, du même coup, que, s’il n’a jamais eu en puissance la bonne volonté qui lui eût permis d’être sauvé, sans nul doute il n’a jamais eu, non plus, la puissance de faire son salut, car, sans bonne volonté, nul ne peut être sauvé. Donc, il n’y a jamais eu en lui ni possibilité de vouloir le bien ni possibilité de faire le bien pour être sauvé.
Toujours de la même façon, je les interroge au sujet de la connaissance. Voici un homme qui n’a jamais eu la faculté de discerner le bien du mal, le vrai du faux, faculté qui aurait pu le sauver ; il ne l’a pas actuellement et il ne l’aura jamais. Et sans nul doute, ils sont nombreux, dans le monde, à être dans ce cas. Si les ignorants m’accordent, comme ils l’ont fait pour la puissance et la volonté, qu’il n’a jamais eu et qu’il n’aura jamais cette science du bien et du mal grâce à laquelle il eût pu être sauvé, ils doivent reconnaître aussi qu’il n’a jamais été en puissance de l’avoir. Par conséquent, il n’a jamais eu le pouvoir d’être sauvé, parce que sans ce discernement, nul ne peut l’être. Ainsi donc, selon ce qui a été établi plus haut, il n’y a jamais eu, en cet homme, ni possibilité d’être sauvé, ni possibilité de vouloir et de connaître le bien, de manière qu’il fût sauvé et par ce raisonnement se trouve éliminée la théorie de ceux qui pensent que Dieu jugera les hommes sur le libre pouvoir (qu’ils auraient) de discerner le bien du mal ; et que ceux-là mêmes qui ne seront pas sauvés ont, cependant, en eux, le salut en puissance.
Que si, tous à la fois, les ignorants s’écrient : « L’homme a bien reçu le pouvoir de faire ce que, pourtant, il ne fait pas, n’a pas fait et ne fera jamais. Il a bien reçu cette volonté qu’il n’a pas eue, qu’il n’a pas et qu’il n’aura jamais ; et aussi, cette science du bien et du mal, qu’il n’a pas eue, qu’il n’a pas, et qu’il n’aura jamais », je ne puis que leur répondre : eh bien ! s’il en est ainsi, rien ne nous empêche d’affirmer que l’on peut faire d’un bouc un pape de l’église de Rome ; ni de changer tout l’impossible en possible. Avec une telle façon de raisonner on peut bien prêter à l’homme le désir de brûler dans le feu éternel, de souffrir tous les maux ou les pires dommages ; rien ne s’oppose à ce qu’on lui accorde la sagesse parfaite du vrai Dieu, complètement et absolument, telle qu’il la possède lui-même… Mais ce sont là paroles folles et vaines imaginations ! Car, en vérité, si ce qui n’a jamais été, n’est pas, et ne sera jamais, « pouvait » accéder à l’être, et existait en puissance, absolument et essentiellement, il s’ensuivrait, sans nul doute, que les anges et tous les saints pourraient devenir des démons, les démons des anges de gloire ; que le Christ pourrait devenir Diable ; et le Diable, le Christ glorieux. Tous les « impossibles » pourraient être, tous existeraient en puissance : il faudrait être bien menteur pour affirmer pareille chose, et bien sot pour la croire.
En voici la raison : il est exact qu’un homme a bien, en effet, le « pouvoir » de faire tout ce qu’il a fait, tout ce qu’il fait, tout ce qu’il fera dans le futur. Cela a été ou est présentement en puissance en lui. Mais ce qu’il n’a pas fait, ne fait pas, et ne fera jamais, il n’est pas « possible » qu’il le fasse : en aucune façon cela n’est — ou n’a été — potentiellement en lui. Car ce qui ne passe jamais à l’acte, nous ne pouvons pas dire, en bonne logique, qu’il est de quelque manière en puissance.

Seconde notule1

Pour amener à l’existence tous les êtres qui furent, sont ou seront, je pose que deux conditions sont nécessaires : à savoir : la nécessité d’être et l’impossibilité de ne pas être ; et cela est vrai, au suprême degré, pour la pensée divine qui connaît absolument, depuis l’éternité, tout le passé, tout le présent et tout l’avenir. Si Dieu sait, en effet, que quelque chose doit arriver, avant qu’elle soit, il est impossible qu’elle n’arrive pas. Et même, il ne pourrait pas savoir qu’elle doit arriver, s’il était possible qu’elle n’arrivât point. Si — par exemple — l’on sait, alors que Pierre est encore en vie, qu’il doit mourir aujourd’hui, il faut nécessairement qu’il meure aujourd’hui, car il est impossible qu’il soit en situation de mourir aujourd’hui et qu’il ne meure point. Parce qu’avant qu’il ne meure, agissaient déjà en lui la nécessité de mourir et l’impossibilité de ne pas mourir. Il a donc été toujours nécessaire que Pierre meure aujourd’hui et impossible qu’il ne meure pas aujourd’hui, pour celui qui connaît absolument toutes les raisons qui le font mourir aujourd’hui.

Autre argument (contre le libre arbitre)

Beaucoup de gens croient que Dieu a créé ses anges bons et saints. Savait-il ou ne savait-il pas, avant qu’ils existassent, qu’ils deviendraient des démons ? S’il ne le savait pas, Dieu n’est pas parfait, puisqu’il ne connaît pas tout le futur. Mais aucun sage ne croira cela possible. Dieu savait donc, sans nul doute, avant même qu’ils fussent, que ses anges deviendraient des démons, parce que le Premier Facteur est intelligence parfaite et qu’il connaît exactement ce qui doit arriver en tant qu’il est possible qu’il arrive, comme le prouve Aristote, au Troisième Livre de la Physique2, où il dit que toutes choses sont présentes pour le Premier Facteur. Donc, une nécessité d’être et une impossibilité de ne pas être ont déterminé les anges avant leur création. Dès lors, il a toujours été impossible, absolument, qu’ils ne devinssent pas des démons, surtout pour la sagesse de Dieu en qui tout ce qui fut, est et sera, demeure éternellement présent, comme nous venons de le dire. Par quels arguments, et de quel front, les ignorants peuvent-ils soutenir que lesdits anges auraient pu rester bons et saints éternellement, avec leur Seigneur, alors que cela avait toujours été impossible en Dieu qui connaît toutes choses avant qu’elles soient faites, comme le dit Suzanne, au livre de Daniel : « Dieu éternel, qui pénétrez ce qui est de plus caché et qui connaissez toutes choses, avant même qu’elles soient faites » (Dan., XIII, 14). Il faut en conclure, sans nul doute, que tout est créé nécessairement dans le Premier Facteur. Les choses qui existent sont celles qui ont reçu de lui l’être et la puissance d’être, et au contraire, les choses qui n’existent pas sont celles qui n’ont pas reçu l’être et qui ne peuvent, en aucune façon, accéder à l’être. Et cela ruine la théorie de ceux qui ont soutenu que les anges avaient eu à la fois le pouvoir de pécher et celui de ne pas pécher.

Le libre arbitre est inconciliable avec la création de nouvelles âmes et le Jugement dernier

À vrai dire, la théorie susdite3 ne saurait, à mon avis, s’accorder avec les idées de ceux qui croient qu’il n’y a qu’un seul principe principiel, et cela parce4 qu’ils pensent que de nouvelles âmes, ou esprits, sont créés chaque jour, et que le Seigneur doit juger, sur ce qu‘ils auront fait par libre arbitre, les bons et les mauvais, les grands et les petits5. [Je le prouve :] Qu’ils répondent à ma question : toutes les nations seront-elles, comme ils le croient, rassemblées devant Dieu ? Si cela est vrai, il y aura là une multitude innombrable d’enfants de toutes les races, âgés de quatre ans ou de moins de quatre ans, et aussi une étonnante foule de muets, de sourds, de simples d’esprit, qui n’ont jamais été à même de faire pénitence et qui n’ont jamais reçu du Seigneur le moindre pouvoir de pratiquer la vertu, ni la moindre connaissance de ce qu’est le Bien. Comment — et pour quelle raison — le Seigneur Jésus pourra-t-il leur dire : « Venez, vous qui avez été bénis par mon Père ; possédez le royaume qui vous a été préparé dès le commencement du monde. Car j’ai eu faim, et vous m’avez donné à manger ; j’ai eu soif, et vous m’avez donné à boire, etc. » (Matth., XXV, 34-35), alors qu’ils n’auront absolument pas eu le pouvoir d’agir de la sorte, qu’ils n’auront rien fait de tel ; et qu’ainsi les paroles du Christ seraient totalement fausses, s’appliquant à eux ? Nos adversaires diront peut-être : ils seront damnés pour l’éternité. Mais je leur répondrai : cela ne se peut pas, selon votre conception même du libre arbitre. Comment, en effet, le Seigneur pourrait-il leur dire : « Allez loin de moi, maudits, au feu éternel, qui a été préparé pour le Diable et pour ses anges. Car j’ai eu faim, et vous ne m’avez pas donné à manger, etc. » (Matth., XXV, 41-42) ? Ils pourraient se défendre avec raison, en invoquant précisément le libre arbitre6 : nous n’avons rien pu faire — diraient-ils — de ce que vous attendiez de nous, parce que vous ne nous avez donné, à aucun degré, ni la puissance de faire le bien, ni la connaissance du Bien. Et c’est ainsi que la théorie du libre arbitre est contredite par ce que pensent, par ailleurs, nos adversaires.
J’ai entendu soutenir une autre théorie épouvantable. Certains d’entre eux croient que les enfants qui meurent le jour même de leur naissance, et dont les âmes ont été — d’après eux — nouvellement créées seront condamnés à subir des supplices qui dureront éternellement, jusqu’ la fin des siècles et dont ils ne pourront jamais se libérer. C’est vraiment une chose étonnante qu’ils osent enseigner que le Christ doit venir juger les hommes sur ce qu’ils auront fait par libre arbitre, alors qu’il est manifeste — comme nous venons de le montrer — qu’il n’y a absolument pas de libre arbitre7.

1. Cette « notule » résume brièvement l’un des arguments contenus dans le premier traité du Libre arbitre.

2. Cette théorie est bien d’« inspiration » aristotélicienne, mais elle ne figure pas, sous cette forme, au livre III de la Physique. Elle a dû être empruntée à Avencebrol (Ibn Gebirol), Fons viate, m, 57, qui dit que « toutes choses sont arrêtées (fixa) dans la science divine ».

3. Celle du libre arbitre.

4. Dondaine : qui ; corr. quia.

5. Magnos et parvos : les jeunes et les vieux ?

6. Entendez : le libre arbitre que les autres ont reçu, mais que eux n’ont pas eu (en raison de leurs infirmités ou de leur jeune âge).

7. Au moins pour certains d’entre eux.

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