La doctrine chrétienne cathare

Introduction

La doctrine chrétienne cathare fut élaborée et confortée tout au long des cinq siècles pendant lesquels ce christianisme s’est développé, tant en occident qu’en orient.
Ceux qui l’ont développée se sont appuyé pour le faire sur d’autres chrétiens qui les avaient précédé et qui avaient eux aussi proposé cette conception du christianisme.
Les bons chrétiens médiévaux étaient des érudits maîtrisant les textes chrétiens et d’une grande compétence dans son exégèse, ce qui explique à la fois le mal qu’il ont donné aux défenseurs de l’orthodoxie catholique ainsi qu’aux autres chrétiens divergents de leur époque et la qualité de leur argumentaire, même si ce dernier ne nous est parvenu — directement ou non — que partiellement.
Tout comme Marcion de Sinope avant eux, les cathares ne prétendaient pas détenir l’ultime vérité mais considéraient que la qualité de leur exégèse et la force de leur argumentaire proposaient une voie de Salut tout à fait cohérente et logique.
On peut se rendre compte de la qualité de cet argumentaire à la lecture du Traité cathare anonyme et des extraits qui nous sont parvenus du Livre des deux principes.
Cette doctrine peut se lire de la façon suivante : des fondamentaux doctrinaux communs à tous les courants du catharisme et des éléments doctrinaux propres à un ou plusieurs courants mais non unanimes au sein de la communauté cathare.
Je rappelle que l’on inclus dans cette communauté les chrétiens évangéliques qui adoptent ces fondamentaux quels que soient les noms qui leur furent donné dans les différentes régions où ils apparurent, se développèrent et furent le plus souvent pourchassés.

Les bases de la doctrine cathare

Sources

La doctrine cathare prend sa source dans le christianisme évangélique. Elle en suit les développement apportés par Paul auxquels elle applique les éléments doctrinaux de Marcion, eux-même adapté au fil du temps. Ses apports gnostiques sont réels — notamment pour ce qui est de la révélation de la nature du monde et de la place de l’homme en son sein — mais ils restent marginaux par rapport à l’ensemble des doctrines gnostiques et ils diffèrent nettement de ceux que l’on peut retrouver dans d’autres religions gnostiques, chrétiennes ou non (gnosticisme, manichéisme, valentinisme, etc.) ainsi que dans les religions judéo-chrétiennes – au sens de leurs sources – classiques (catholicisme, religions réformées et christianisme orthodoxe), la religion juive et même l’islam.

Origines

Toutes ces religions et bien d’autres ont baigné dans des origines proches, voire communes, et se sont différenciées par la suite.
Le catharisme affiche clairement des rapprochements nets avec le bogomilisme – que certains considèrent d’ailleurs comme un catharisme d’orient – qui s’est d’ailleurs développé à la même période que le catharisme et avec le marcionisme qui avait bouleversé le christianisme des premiers siècles.
Par contre, les rapprochements qui ont pu être faits entre bogomiles et pauliciens paraissent peu probables, notamment en raison de certains éléments doctrinaux pauliciens très clairement en opposition avec la doctrine bogomile et cathare et compte tenu du choix mondain violent qui fut fait par les pauliciens. Les rapprochements proposés entre cathares et manichéens ou même avec le gnosticisme sont réfutables tant il est vrai que, jamais, les cathares n’ont évoqué Mani, Sophia ou les Éons.
Le bogomilisme et le catharisme ne se réfèrent qu’aux évangiles et aux paroles du Christ.

Les fondamentaux

Le catharisme est une spiritualité non dogmatique dans le sens où elle n’impose aucune obligation non justifiée et clairement explicable.
Par contre, dans sa logique, elle considère que certains points sont essentiels à quiconque veut se recommander d’elle. Ces points essentiels sont donc considérés comme des fondements même si rien ne permet de dire qu’ils ne peuvent pas être discutés. Ils sont stables car ils ont déjà fait l’objet de multiples réflexions qui leur ont donné leur assise. C’est en cela qu’ils constituent des fondamentaux.

1. – Les points communs à tous les cathares

1. 1. – Ce monde est au pouvoir du Mal

Les cathares considèrent que ce monde est sous la coupe du Mal qui en est l’ordonnateur, voire le créateur.
ils exonèrent donc totalement Dieu de la moindre responsabilité dans le développement et le fonctionnement de ce monde et considèrent même qu’il n’y a aucune part. C’est en cela que Marcion disait de Dieu qu’il était étranger à ce monde.
Le corollaire évident à cette affirmation est qu’en opposition d’état à cette création maléfique, il existe une création parfaite et invisible à nos yeux mondains dont Dieu est le seul maître.
Cette double affirmation emprunte son argumentaire au Nouveau Testament et à la philosophie grecque qui veut qu’une même cause ne peut avoir des effets contraires et qu’un résultat soit de même nature que ce qui l’a causé. « Un bon arbre ne peut produire de mauvais fruits, ni un arbre malade de beaux fruits. » Matthieu 7-18.

1. 2. – Monothéisme dualiste

Les chrétiens cathares sont monothéistes mais, en raison de ce qui vient d’être dit ci-dessus, ils considèrent que le Mal émane d’une source extérieure à Dieu. Cela crée donc de fait un système dualiste ontologique.
Le catharisme est fermement opposé à tout anthropomorphisme concernant Dieu.
Dieu est le principe du Bien. Il est perfection et plénitude dans le Bien et sa création est co-éternelle à Lui et de même nature.
Il est donc impossible que Dieu ait connaissance du mal et que le mal puisse avoir la moindre place dans la création divine.
Dieu n’a pas lutté contre le Mal car, le Bien n’a pas de mal à opposer au Mal.
Les cathares considèrent que Dieu ne connaît pas le Mal, il ne peut donc pas l’identifier et c’est pour cela que le Mal n’est jamais clairement précisé dans les textes de référence des cathares.
Le Mal est néant, c’est à dire ce qui n’a pas été créé par le principe du Bien.
Il est la négation du Bien, l’exact opposé de l’Être.
Les cathares appuie leur dualisme sur un argumentaire tiré, notamment, du prologue de l’évangile de Jean qu’ils lisent d’une façon différente de celle retenue par l’orthodoxie catholique.
On sait aujourd’hui qu’ils prenaient certainement leur source dans les textes les plus anciens — notamment la Septante — qui laisse la place à une traduction dualiste. En lieu et place de la traduction issue de la Vulgate de Saint Jérôme : « Tout est venu à l’existence par elle, [la Parole] et rien n’est venu à l’existence sans elle. » Jean 1-3, ils lisent « et sans elle est le néant », c’est-à-dire ce qui n’a pas d’Être.

1. 3. – Le rejet de l’Ancien Testament

Les cathares ne retiennent du bon principe que ce qu’en dit le Christ dans le Nouveau Testament.
C’est donc très logiquement qu’ils rejettent la quasi totalité de l’Ancien Testament qui décrit un Dieu plein de défauts et mêlant le Mal au Bien.
Ce Dieu fortement teinté d’anthropomorphisme ne peut trouver grâce aux yeux de croyants en un Dieu parfait dans le Bien et étranger au monde, donc n’y intervenant pas.
En cela ils sont dans la droite ligne de Marcion qui, par ses antithèses, avait déjà rejeté les textes judaïques, faisant du Dieu des juifs un Dieu juste mais certainement pas bon.
il n’y a là aucun relent d’antisémitisme car, rappelons-le, les cathares ne prétendent pas que leur conception s’impose aux autres et n’inscrivent pas leur foi en opposition avec d’autres foi qu’il conviendrait de combattre.
Leur approche est simplement logique et cohérente avec une conception binaire de la divinité qui ne peut être à la fois infinie dans le Bien et dans le Mal.

1. 4. – Le Christ

Pour les cathares, le Christ est un esprit venu de la création divine et il ne s’est pas incarné (docétisme). Marie n’est donc pas sa mère et son apparence physique n’est qu’un subterfuge pour remplir sa mission. Il n’a pas souffert la Passion et n’est pas ressuscité.
Il n’a pu s’incarner car tout ce qui est matériel relève du mauvais principe.

1. 5. – Le Salut

Pour les cathares, la connaissance est primordiale. Connaissance de la réalité du monde dans son caractère maléfique et rédhibitoire. Connaissance de l’existence d’une création divine d’où notre esprit fut éloigné et dont il a tout oublié en raison de son emprisonnement dans le monde maléfique. Cette connaissance est révélée à notre esprits englués dans l’oubli par le messager qu’est le Christ.
Logiquement donc, le Salut de nos esprits prisonniers dans ce monde passe par l’acceptation de la réalité de la situation dont nous informe le Christ et par l’engagement dans une voie visant à purifier l’esprit du corps qui le renferme. Si le détachement total de l’incarnation est impossible du vivant du corps, le détachement doit être porté à son maximum de façon à éviter qu’un esprit encore faible puisse être réincorporé dans un corps naissant (transmigration).

2. Les points qui peuvent varier

2. 1. – Le mélange

Ce mélange est à la base de la théorie de la chute des « anges » telle que la conçoit le catharisme.
La Mal aurait « fait tomber » des esprits, créés par le principe du Bien, soit par ruse (catharisme absolu ou dyarchique), soit en les tentant (catharisme mitigé ou monarchiens) par l’intermédiaire de Lucifer devenu Satan.
Et, en se mêlant à eux aurait créé la matière (absolus ou dyarchiens).
Pour les mitigés, la matière fut créée par Dieu et le Mal l’a transformée pour en faire cette création et y emprisonner les esprits.
Certains textes parlent du tiers des esprits qui seraient tombés dans cette création.
Contrairement à la création divine, éternelle comme Dieu et de même nature parfaite, la création du Mal est condamnée à la finitude (puisque postérieure à la création divine) et est imparfaite car son créateur est lui-même imparfait.

Les deux principes ne sont pas égaux. Le principe du Mal n’a pas de réalité. Il n’existe que pour ceux qui tendent vers lui, qui tendent donc vers la négation de l’Être.
Le principe du Bien est éternel et parfait. Sa création ne peut être que perfection et Bien absolu. C’est pourquoi les esprits tombés ne peuvent que retourner au Bien et abandonner le Mal qui lui redeviendra néant.
Donc, contrairement au christianisme habituel (catholicisme, etc.), le principe du Bien (Dieu) n’est pas l’auteur du Mal dont il punit les hommes qui auraient péché mais, il subit le Mal pour lequel il ne punit personne.
Le christianisme cathare oppose donc un dualisme de l’origine (originel) au dualisme de la fin (eschatologique) du christianisme catholique ou réformé.

2. 2. – Le libre arbitre

Même si les dualistes monarchiens considèrent que les esprits sont tombés par tentation, ils ne l’ont pas fait par libre arbitre puisque Dieu n’a créé que des êtres ignorant tout du mal.
C’est l’incarnation dans ce monde imparfait qui introduit les notions de contraires.
Si l’homme commet le mal c’est à cause de son état d’esprit affaibli dans une incarnation imparfaite. Il n’agit donc pas par libre arbitre car il n’est pas libre et, s’il l’était, il agirait en esprit issu du bon principe donc en Bien.
La liberté de faire le bien et le mal dans cette création n’est donc pas libre arbitre vis à vis de Dieu, mais péripétie dans un espace limité dans le temps.
L’esprit – qui vient de Dieu – est par contre amené à se libérer de cette création. Cette libération intervient en deux temps ; d’abord par l’éveil de l’esprit affaibli en la matière, puis par l’affranchissement de sa prison charnelle, de façon partielle tout au long d’une vie de bon chrétien, puis de façon définitive à l’occasion de la mort du corps physique qui l’emprisonne.

2. 3. – La transmigration

Le principe du Mal tient les esprits prisonniers dans des corps de matière – les tuniques de peau décrites par les cathares – qui affaiblissent la puissance de l’esprit.
Quand le corps de matière, qui est corruptible – comme tout dans cette création imparfaite – vient à mourir, l’esprit n’est pas en mesure d’échapper à l’emprise du principe mauvais et se trouve réintroduit dans un nouveau corps disponible.
Cette transmigration forcée n’a rien à voir avec une réincarnation – évoquée dans certaines religions – qui serait une nouvelle expérience volontaire de l’âme.
Il ne semble pas que les cathares aient envisagé la transmigration vers des corps d’animaux (métempsycose) contrairement à ce qu’ont pu laisser croire certaines boutades relevées au Moyen-Âge.
Les monarchiens proposent une théorie appelée traducianisme qui explique la formation d’esprits dans de nouveaux corps par la duplication des esprits de la mère et du père, et ce depuis Adam et Ève.

2. 4. – L’esprit, l’âme

Comme nous l’avons vu l’esprit est la création de Dieu. Quand il est prisonnier de la matière et du principe mauvais, il est amoindri et ralenti dans sa capacité d’agir comme s’il était fortement refroidi. Il est alors limité à une activité d’animation du corps qui l’emprisonne.
Les cathares disent donc qu’il est alors l’âme qui insuffle la vie au corps.
Mais, quand cet esprit se réchauffe, lors de son éveil à l’entendement du Bien, il retrouve une partie de ses capacités et va ainsi, en se purifiant – par un éloignement volontaire de tout ce qui le maintient dans sa dépendance au corps et à la matérialité – parvenir à un état qui lui permettra, à la mort du corps d’échapper à la transmigration et de retourner à son origine.
Cela se manifestait par la transmission de l’Esprit-Saint lors du consolamentum et cela est relaté dans les Actes des apôtres par la descente de l’Esprit-Saint sous la forme de flammèches qui représentent l’esprit « réchauffé ».
D’autres hypothèses envisagent que le tiers des anges serait en fait une des trois parties du corps spirituel, l’âme ; le reste (le corps spirituel et l’esprit) étant resté dans la bonne création en attente du retour de l’âme. Le rituel de Dublin, qui propose un monisme très proche du christianisme romain, propose même une théorie à sept éléments.

2. 5. – Marie et l’enfance de Jésus

Certains cathares considèrent également Marie comme un esprit chargé d’assister le Christ dans sa mission.
Elle n’aurait donc pas été enceinte de lui.
D’ailleurs, même les évangiles figurant dans le nouveau testament sont peu claires à ce sujet. Deux d’entre-elles font apparaître Jésus à l’âge de trente ans, à Capharnaüm où Jean Baptiste officie.
L’évangile de Luc présente avec force détails la naissance et l’enfance de Jésus mais, cette partie est très controversée quant à son origine et Marcion l’avait même carrément supprimée et déclarée fausse.
Enfin, l’enfance de Jésus est très étonnante dans la relation qui en est faite. Matthieu n’en dit rien et passe directement du retour d’Égypte à l’épisode du baptême.
Marc l’ignore totalement ainsi que Jean.
Luc – dans ses deux premiers chapitres controversés – est le seul à la détailler.
Or, à deux reprises, l’enfant Jésus surprend ses semblables. La première fois, lors de la présentation au temple, Syméon et surtout Anne la prophétesse font connaître le destin de l’enfant mais rien ne semble découler de ces annonces en public.
Ensuite, à douze ans, il stupéfie les maîtres assemblés dans le temple sans que personne ne s’intéresse davantage à cet enfant si plein de connaissances et de sagesse.
Et, pendant les dix-huit ans qui suivent, Jésus retombe dans l’anonymat le plus parfait.
Un autre point semble accréditer la thèse de la falsification des deux premiers versets, c’est le fait qu’au verset 3-23, l’évangile semble présenter Jésus pour la première fois comme fils de Joseph. Pourtant cela est déjà largement précisé dans les deux premiers versets !
Alors, faut-il considérer Jésus et le Christ comme une même entité ? Ne vaudrait-il pas mieux envisager que le Christ s’est limité à son rôle de messager sans jamais intervenir et que Jésus, soit fut adombré par le Christ, soit mena son existence à part et fut ensuite assimilé lors de la rédaction des évangiles ou dans la tradition orale.

Conclusion

Ce qui importe de cette présentation, forcément sommaire, est que le catharisme est un christianisme organisé, disposant d’une doctrine élaborée de façon logique et cohérente, dont les fondamentaux constituent l’élément primordial de tout croyant se réclamant de lui.
Comme dans bien d’autres religions, le rejet d’un seul de ces fondamentaux crée une situation de schisme vis-à-vis de la doctrine cathare qui, si elle peut être adaptée à toutes les époques, que ce soit dans les données théoriques venant conforter les fondamentaux ou dans la praxis qui découle de ces fondamentaux, ne peut être démontée et ré-assemblée à loisir sauf à démontrer l’inanité des éléments doctrinaux fondamentaux.

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