Le principe du Bien

5 avril 2010 par Éric de Carcassonne

Un des éléments doctrinaux qui consacre le plus la différence entre les cathares et les autres religions chrétiennes est, à mon avis, ce qui touche au principe du Bien.
Ce terme obéit à deux objets. Le premier est de mettre en avant ce que nous pensons savoir, c’est-à-dire ce que nous considérons comme définissant son essence même : le principe. Le principe est à la fois ce qui est premier, et même ce qui est avant ce qui est premier. Ne dit-on : “ Au principe de toutes choses… ” ?
Le second est de dissocier cet élément indéfinissable dans notre conception des choses, et par conséquent dans notre langage, en lui ôtant tout caractère anthropomorphique.
En effet les termes comme Dieu ou, pire encore, Dieu le père renvoient à une vision de personnage, d’autant plus appuyée que l’iconographie s’est chargée depuis longtemps d’“humaniser” ce “ bon Dieu ”.
Or, non seulement ce concept anthropomorphique est à l’opposé de ce qu’il convient d’essayer d’entrevoir, mais il est réducteur, corrupteur et dangereux.
Réducteur car, comme éléments consubstantiels de sa création parfaite, nous devons essayer d’élever notre esprit et non de rabaisser le principe du Bien à notre niveau actuel. Corrupteur, puisque concernant un élément considéré comme parfait, toute modification ne peut être qu’une atténuation, donc une corruption de son état. Dangereux puisque l’anthropomorphisme conduit nécessairement à une forme de comparaison à double sens. D’abord, la divinité est comparée à l’homme, à la façon de ce qu’on observe dans les religions polythéistes où les dieux se voient affublés des qualités et défauts humains et, ensuite, l’homme s’autorise à ne pas mettre son énergie à sa propre amélioration mais se contente, soit de s’exonérer au titre des faiblesses du dieu, soit à s’en remettre à lui pour améliorer sa condition. En effet, le recours à la violence est parfois légitimé au motif que la violence peut avoir une justesse quand ce qui la motive renvoit à la justice divine et, le recours à l’intervention divine — censée comprendre nos faiblesses puisque forcément proche de nos sentiments — devient un moyen d’économiser les efforts que demande le désir de mener une vie droite dans un monde torturé. Et que sont nos prières, prétendument censées être entendues par Dieu, sinon des demandes de dispense d’effort ou des remises à zéro du compteur de nos erreurs.
Aussi le rejet de cet anthropomorphisme est-il fortement signifiant dans le catharisme. Son principal corollaire est l’éloignement affectif envers ce principe, qui n’est pas courant chez les autres chrétiens.

Mais cet éloignement affectif a sa raison et sa logique. L’affect s’appuie sur un amour de proximité, forcément sélectif, qui relève chez les grecs, soit de “éros”, l’amour d’un amant pour sa maîtresse, soit de “philia”, l’amour pour un proche.
Or l’amour qui nous intéresse est “agapê”, l’amour divin, le pur amour, l’amour sans support spécifique, l’amour rayonnant.
Donc l’éloignement affectif est indispensable pour ne pas tomber de l’un dans un des deux autres.
Cet éloignement amène logiquement à considérer le principe du Bien d’une façon surprenante. Il est étranger à ce monde et l’on ne peut communiquer avec lui.
Il est étranger à ce monde car, en raison de sa perfection dans le Bien, il n’y a aucune part et, même pour y faire passer un message, il a recours à un envoyé (un ange).
On ne peut communiquer avec lui, même par la prière, car nous ne devons attendre de secours que de nous. Comme la victime enfermée dans sa voiture tombée à l’eau, nous devons nous extraire du véhicule et remonter à la surface où les secours pourront nous saisir.
C’est pourquoi il faut comprendre que la prière est avant tout une forme de méditation mais, en aucune façon, un échange direct avec le bon principe.

Dans ces conditions, comment définir le principe du Bien et pourquoi notre empressement à vouloir nous extraire de cette création où l’on trouve quelques satisfactions sensuelles ?
Comme je le fais souvent avec les personnes n’ayant aucune connaissance doctrinale ou théologique, j’emploierai l’image du film “ Matrix ”. L’idée de base de ce film, pour ceux qui ne l’auraient pas vu, est qu’un individu vivant dans un monde comparable au nôtre, va se voir proposer d’accéder à la vérité du monde car, ce qui lui paraît réel n’est en fait qu’une illusion. Bien entendu le film ne fait l’économie d’aucune des clés habituelles de ce genre de situation : le personnage est hors normes et hors-la-loi, il utilise un objet de transfert (une gélule) et on lui promet un avenir essentiel.
Une fois la gélule avalée, il se retrouve dans une sorte de cocon artificiel auquel il est relié par des tubes s’ancrant dans son corps par des “ pores ”. Une fois “ éveillé ” à cette réalité il va être repéré et éjecté, comme un déchet ou un produit avorté, dans une canalisation qui le conduit dans une zone neutre où il est reçu par ceux qui l’ont poussé à ce choix. Ce lieu constitue la réalité absolue par contraste avec la réalité virtuelle de la matrice.
Cet aparté est destiné à essayer de vous transmettre mon approche intellectuelle des choses.
Nous sommes prisonniers d’un monde — partie d’une création maléfique — situé aux antipodes de celui où nous pensons pouvoir trouver le principe du Bien. En outre, nous sommes aveuglés par l’illusion que ce monde projette à notre esprit affaibli comme le fait la matrice aux prisonniers du film qui se croient vivants et actifs quand ils ne sont que des objets maintenus en vie dans des cocons. Et tout va bien tant que nous n’accédons pas aux prémices de l’éveil.
Mais l’éveil nous laisse entrevoir d’autres possibles. Il nous confirme aussi ce qui nous était connu intuitivement, ce monde est bien trop laid pour avoir été créé par un absolu bénéfique.
Pour autant nous n’en savons pas plus et, même si nous accédons à la zone neutre d’où nous pourrons observer la matrice “ à l’envers ”, nous n’en saurons pas plus sur ce qui est au-delà du monde que notre incarnation nous permet d’entrevoir.
Donc, le principe du Bien nous restera à jamais inconnaissable de notre vivant et c’est d’autant plus frustrant que nous savons parfaitement que nous le connaissons bien.
En effet, avant d’être prisonniers ici-bas, nous étions dans sa création, à la fois partie de sa création et émanation de son Être absolu et parfait.
Mais voilà, notre “ chute ” est cause de l’oubli où nous sommes.
Nous devons donc chercher d’autres moyens pour approcher son essence.
Le principe du Bien n’est pas atteignable, il n’est pas connaissable et il n’est pas accessible à notre condition humaine.
Nous ne pouvons que tenter de nous en approcher, voire de ne pas nous en éloigner davantage.
Est-il nécessaire de le définir ? Je n’en suis pas certain. C’est un défaut humain de vouloir formaliser ce que l’on vise à atteindre. Nous ne cherchons pas à atteindre le principe du Bien, nous cherchons à retrouver notre situation initiale où nous retrouverons de facto sa présence.
C’est donc vers nous que doivent se tourner nos efforts et laissons à nos amis judéo-chrétiens la tâche inaccessible de se rapprocher de ce Dieu duel qu’il aspirent à connaître.

Finalement, le principe du Bien n’est pas un objet à atteindre mais une représentation mentale d’un objectif spirituel destiné à nous faire changer d’état. De prisonniers — trop longtemps consentants — nous voulons devenir libres, tout en sachant qu’il n’y a pas de liberté dans le choix contraint du Bien et du Mal mais que le seul choix d’un élément de la création parfaite est le Bien. Notre totale liberté ne peut se réaliser que dans le Bien et là, nous rencontrerons enfin le principe du Bien.
Car le mot principe, s’il définit l’état antérieur à toutes choses définit également l’état supérieur à toutes choses.

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