Préambule de l’auteur à la présentation de ces extraits.
« Il s’agit, dans un tel ouvrage, de libérer les Bogomiles cathares de ces rudes images posées par 7 siècles d’Inquisition, cette haine du monde et de la génération issue d’un soi disant dualisme, cet espèce d’intégrisme monacal d’une église cathare refermée sur elle même… Nous montrerons que les textes sur lesquels reposent de telles affirmations sont des faux, Livre des deux Principes, Rituel latin de Florence, deuxième partie de la Cène Secrète…Nous montrerons au contraire qu’il n’y a pas d’Eglise cathare pas plus qu’il n’y a d’Ordonné ou de Règle- hormis dans les multiples faux, ou dans ce néo réformisme catharisant qui succède à la destruction purement physique de tous les bogomiles, depuis la Croisade jusqu’à l’Inquisition et ses enquêtes policières, ses délateurs, ses bûchers, néo réformisme qui s’est d’ailleurs constitué sous l’influence de tous ces faux disséminés dans toute l’Europe, de Carcassonne, à Dôle, à Vienne et à Florence, mais qui a véritablement perdu le contact direct avec la parole bogomile originaire…
Nous montrerons que nous avons affaire, bien au contraire, avec le christianisme bogomile cathare originaire, à l’idée d’un Christ présent dans la Nature, dans une aube, dans la lumière d’un soleil levant printanier, dans l’aliment, le pain, les fruits que les bonshommes mangent en toute joie, conscience et reconnaissance, disant le Notre Père et le Bénédicité, comme il est présent dans l’intériorité où se faisait la rencontre de ce Christ mystique…
D’où cette cuture de l’amour envers tous les êtres, et cette intense activité, en ce monde, cette valorisation absolument nouvelle d’un travail fait dans le service d’autrui…D’où l’ esprit même de ces Contes emplis de lumière et de joie, des Contes qui sont l’expression directe de l’eschatologie bogomile, l’étude des fins dernières, nous le justifierons…
Nous établissons au final, le caractère universel de ce christianisme bogomile qui, parti de l’Eglise, – quelque pope bulgare et ses disciples, quelque monastère-, embrasa dès le X, XI e siècle cette Eglise elle-même, jusque là enlisée dans le siècle, et tous les Peuplesd’Europe, du Nord au Sud, de l’Est à l’Ouest, et dans le Monde Slave…C’est alors qu’une fraction infime de cette Eglise, très proche des pouvoirs, Léon IX, cousin de l’Empereur, Etienne IX, frère du Duc de Lorraine, et « des cohortes de cardinaux » amenés de là en Italie, vinrent soumettre cette Eglise elle-même à sa terrible vision théocratique…Voyons par exemple, aux environs de 1050, cette conception de l’Eucharistie imposée à l’Evêque Bérenger de Tours, ou la rupture avec l’Eglise d’Orient, prémisses du pillage tellement significatif du Patriarcat de Constantinople par Innocent III, quelques 150 ans plus tard !
Dans ce courant général de religiosité, l’Eglise prospéra, – entre 1050 et 1110, les abbayes passèrent de 70 à 1200, les Cisterciens prirent le relais-, mais se retourna finalement, ainsi détournée, contre ces Aimés de Dieu, ces Bonshommes, ces purs Chrétiens qui l’avaient ainsi éveillée…
Mais de telles visions d’un Christ de liberté et d’Amour n’en avaient pas moins mis définitivement l’humanité au travail, y compris plus tard la Renaisance, fille de la Sagesse bogomile et la Révolution qui abolira tout serment d’inféodation. On retrouve jusque dans le Romantisme cette vision cosmologique de l’univers…La nature est un temple où de vivants piliers….. : Cet ouvrage veut en deux mots établir le rôle fondateur de la conscience bogomile dans l’éveil de l’Europe et du monde slave et en réhabiliter la beauté et l’infinie sagesse…
La première partie est historique et critique. La deuxieme établit cette étonnante vision de la Nature comme Cène divine. La troisième la pleinitude de cette conception du Christ et de l’Eglise, la quatrième partie l’étroit rapport entre les Contes et l’initiation bogomile. Et la Cinquième pose la question centrale de l’amour et de la femme comme la porte même de toute initiation et l’avenir même de l’humanité ! Les quelques textes ci-dessous relatent quelques moments de notre argumentation…Les Contes, issus de la libre parole des Peuples,( la plupart recueillis en 1882), y sont en quelque sorte, dans le dédale des témoignages de l’inquisition, comme notre fil conducteur… »
Quelques extraits :
I Le Livre des deux Principes p 77-80
Considérons en premier le Livre des deux Principes de Jean de Lugio, écrit vers 1220, qui se présente comme “cathare dualiste” en opposition aux dualismes mitigés de l’Ecole de Concorrezzo qu’il présente et définit également, ce qui n’est pas sans signification :
Nous affirmerons sans aucune hésitation que ce livre, attribué aux Bogomiles comme une preuve de leur dualisme, ne peut être bogomile ni dans son contenu, ni dans sa forme, il n’est qu’un faux dont nous dégagerons ultérieurement la fonction :
Dans son contenu, il admet un doute, indirect, sur Dieu : S’il y a un Mal dit-il et s’il ne peut pas venir de Dieu- la question est donc subrepticement posée, celle de la nature bonne ou mauvaise de Dieu- alors il vient d’un autre principe…Les Bogomiles au contraire, dans leur foi inébranlable, ne posent même pas cette question, et les nombreux contes qui ont pu être recueillis vers 1880 et que nous évoquerons le confirment, les Bogomiles disent seulement, sans hésiter :
“ Dieu est Toute Puissance et Amour sans limite. S’il y a donc un Mal, c’est qu’il a sa raison d’être dans l’économie divine de l’évolution, (à laquelle il se subordonne)…Il nous oblige par exemple, lorsque nous souffrons, à nous refonder consciemment en Dieu, dont nous nous sommes éloignés. Il résulte donc de l’épreuve un plus grand bien, plus de conscience, une force de caractère et plus de liberté ! (Il faut donc chercher la raison de nos souffrances, qui ne tient généralement qu’à nous.)…”
Le discours dualiste est d’ailleurs, en soi, pour toute conscience véritablement religieuse, essentiellement impie: et le juron populaire qui, à un Dieu, en oppose avec beaucoup d’humour et de malice, mille, le sait parfaitement !…Dire donc « qu’il existe un autre Principe, le Principe du Mal, qui œuvre malignement contre le vrai Dieu, » dire …
qu’il « anime Dieu contre sa créature ! Et la créature contre son Dieu…/ et qu’il pousse Dieu à vouloir désirer / Ce que de Lui-même Il ne voudrait pas ! » (Sa colère). Livre des Deux Principes …c’est faire de Dieu un Dieu agi, mû, limité, déterminé, un non-Dieu, ce qui est contraire à toute âme véritablement pieuse, telle qu’elle nous apparaît dans tous les magnifiques Contes bogomiles bulgares.
Ce livre ne peut-être non plus bogomile dans sa forme, dans ses modes de pensée qui sont manifestement totalement catholiques au sens romain, consubstantialiste, du terme : car il situe Dieu et Jésus Christ sur un même plan….Il dit en gros que si le Dieu-Christ combat le Mal c’est, puisqu’il ne peut pas combattre contre lui-même, c’est que le Mal est autre !…C’est évidemment une confusion entre Dieu et Jésus Christ, possible dans une pensée catholique romaine, consubstantialiste, pour qui Dieu et le Christ ont la même substance, non dans la pensée bogomile plus subordinationiste…(Cf. plus haut). Car pour les Bogomiles, ce n’est pas Dieu qui combat Satan, de nombreux Contes le présentent comme un Père patient et aimant envers un fils aîné, abrupt et rude… (Cf aussi la Cène Secrète). C’est Jésus Christ, c’est le Fils, en tant qu’uni au Père, à l’Amour, qui combat Satan, et il le combat par l’Amour, il ne le vainc que par l’Amour… (En vue d’aider cette humanité et de la ramener au Père !) Dans cette perspective bogomile, le raisonnement cité ne tient plus.
Cette confusion bien peu bogomile entre le Christ et le Père est également présente dans la citation des “ Colossiens”, Epîtres de Paul, faite dans ce livre- de Lugio-, au sujet du Christ : Dans les versions contemporaines, plus conformes à la pensée bogomile, Colossiens 1 .15-20, on voit bien que le Christ en un sens, n’est pas encore Dieu, n’est, d ‘après les textes, que “le Premier né” de toutes les Créatures, créature lui-même, l’Adam cosmique des manichéens comprenant “en Lui” les Trônes, les Puissances, les Principautés- toutes les hiérarchies célestes, les Dieux créateurs-…tandis que les âmes humaines (non chues ou purifiées,) seront son corps physique, le corps de l’église. (Les Anges résident dans son coeur, les Dieux, Trônes, Chérubins, Séraphins s’expriment dans son Esprit)
En un sens le Christ n’est donc, et tout l’ensemble des dieux en lui, que créé. Il est l’Adam cosmique, un Dieu certes, mais il n’est qu’un dieu, « le Premier-Né de toute créature », créature lui-même. En un autre sens, Il Est, en tant qu’uni dans sa pureté à Dieu, le Fils, Il est Celui dont la pure Parole est La Parole de Dieu… Elle crée, par son action sur les ténèbres, l’Univers même- Au Commencement était la Parole !-. Il est l’Esprit Divin manifesté, l’Esprit de Vérité et d’Amour. Il Est le Christ, le Fils, le coeur même de Dieu, Il est Dieu, en qui tout surgit et subsiste, (regardons combien nous ne serions pas si nous ne nous nourrissions pas, au travers des fruits, de la lumière divine, de l’air, de l’eau, de la terre divine.. et au travers de la pensée, le seul fait de comprendre par exemple, lorsque surgit en nous une pensée claire, nous permet de vivre, cette Parole agit également en nous, dans les profondes impulsions de nos âmes, nous l’évoquerons plus loin.)… Quand les Bogomiles parlent du Christ ils entendent donc au final Le Fils, la Parole, la glorieuse manifestation de Dieu, dans la Nature et dans l’Esprit.
Et Jésus, cette grande âme divine, le Fils de l’homme, Fils de l’Adam cosmique, Cf. Ch III, s’unissant intérieurement et librement à l’ Esprit d’Amour et de Vérité, à l’Amour du Père, à Sa Parole, (c’est-à-dire aussi à tous ces Anges, Archanges, Trônes, Séraphins, Chérubins en qui réside l’Esprit de Dieu,) Le manifeste à son tour en toute sa plénitude et devient L’Unique Fils de Dieu en qui s’exprime toute la Puissance Divine. « Les œuvres que je fais au Nom de Mon Père, -c’est-à-dire dans le pur Amour, le pur souffle de Dieu- me rendent témoignage… » C’est en lui que se réconcilient, par delà la vindicte de Satan, tous ceux qui l’aiment et qui aiment le Père. Il n’y a donc de conflit qu’entre Jésus-Christ et Satan…Dans la version de Lugio au contraire, le Christ consubstantiellement égalé à Dieu crée les Puissances, Trônes, Chérubins…et l’Univers. Il n’est plus une créature, ce modèle de l’humilité du fils devant le Père – et c’était pourtant bien Jésus Christ qui reprochait au notable de l’appeler “Bon Maître” car disait-il, “Nul n’est bon que Dieu seul !”, ce qui veut dire que même Jésus Christ n’est véritablement aimant et puissant qu’en tant qu’il manifeste l’Amour du Père et sa puissance, ou que « Dieu seul est Amour » : L’Amour n’est pas humain, ce qui veut encore dire qu’il n’y a d’Amour en nous – le vrai Amour, non le désir- qu’en tant qu’il vient de Dieu. Et qu’il faut donc Le prier pour qu’il nous accorde un tel amour !
Dans la vision de Lugio, le Christ au contraire, est Dieu en un sens consubstantiel, et crée donc toute créature, même les Dieux, les Trônes, les Puissances, les Principautés, Il est Dieu !, dès l’origine… Dès lors, en combattant le Mal il se battrait contre lui-même si le mal n’était un autre que Dieu ! Il y a donc un deuxième Dieu en déduit l’auteur, dans une logique apparente prêtée aux Bogomiles. ! Mais ce raisonnement ne vaut que dans une approche de nature consubstantialiste, ce qui signe l’origine catholique romaine de ce livre. Il est un faux évident visant à faire accuser de dualisme, sous une forme apparemment raisonnée, la pensée bogomile et simultanément à troubler, par la diffusion d’un tel livre, la conscience des croyants… Manières de faire courantes à l’époque : produire de faux documents, de fausses écoles, de faux prêtres, diviser une ville contre elle-même, susciter des ligues, des révoltes pour affaiblir l’adversaire au Nom même de Dieu, était chose courante, par exemple dans la lutte qui opposait les Guelfes- les partisans du pape- et les Gibelins. Machiavel justifiera plus tardivement cette pratique déjà bien courante de la réalisation du mal et du mensonge lorsqu’ils sont faits en vue du bien, mais c’est précisément contre cela que s’élevait la pensée bogomile, si attachée à la Vérité et à sa Puissance !
Lugio présente ensuite le deuxième type d’accusation, ayant trait au “dualisme mitigé” des “garatenses” : il fera mine de le défendre ou de le combattre mais toujours en assimilant la pensée bogomile à un rejet de ce monde corrompu par le tentateur, c’est-à-dire en donnant un sens obsessionnel et négatif à l’ascèse des Bonshommes : il faut fuir ce monde, refuser l’oeuvre de chair, le mariage, ne pas manger de viande, faire de nombreuses abstinences, jeûnes… toujours en des sens pénitentiels…Nous en montrerons la fausseté dans le texte suivant, celui de la Cène Secrète.
II La Cène secrète
Quelques passages
Un autre texte, la fameuse Cène Secrète, de Carcassonne et de Vienne, qui présente d’une manière typique dans sa deuxième partie ce soi-disant “dualisme mitigé” est, précisément dans cette deuxième partie, manifestement « arrangée », un faux évident :
La première partie, véritablement liée à des textes bogomiles bulgares, Cf. en Appendice, Ch VI, remonte aux origines, au X-XI ème siècle. Elle est un texte précieux. Vient un texte manifestement falsifié, empli de contradictions, texte dont l’Inquisition affirme l’ancienneté mais qui n’excède pas l’Epoque de cette Inquisition qui a produit vers 1220-1240, avant ou après l’institution de l’Inquisition elle-même, ( en 1233), ce texte.
P 91 …
3) Viennent des contradictions formelles : (Nous sommes ici entrés dans une partie totalement faussée de la Cène secrète…)
Car dans la première partie du texte, l’attribution d’un corps de boue à l’homme du Paradis est antérieure, elle n’est pas contemporaine de sa chute (même si, dans la pensée bogomile, elle sera un support de la tentation et mettra, par là, la vigilance de l’homme à l’épreuve…Celui-ci tombera certes quelque fois mais pourra se relever et affermir peu à peu son caractère. L’attribution de ce corps de boue n’est ni une conséquence, ni un effet de cette chute mais bien plutôt une condition (ce qui n’est pas déterminisme)….Adam et Eve, quoique dans un corps de boue, entendent encore la voix de Dieu dit la Genèse, ils ont encore leurs organes spirituels (voir le Conte de Créanga, Ch. VI.) et souffrent de ces enveloppes extérieures qui les différencient. Et Satan doit s’employer avec toute sa ruse, dans une phase ultérieure, à les convaincre du péché…Tandis que la suite du texte affirme au contraire, et l’opposition aux premiers textes est consciente, que ces corps de boue sont l’effet immédiat de la chute de l’homme, ils sont par là des corps maudits, ils sont « des corps de boue mortels », des corps de mort, portant en eux d’inéluctables dispositions au péché, dispositions opposées aux corps de vertus, divins… « Ce sont les ignorants qui disent, dans leur erreur, que mon Père a fabriqué ces corps de boue. (On traite donc ici la première partie du livre, d’ « erreur » ! L’opposition à la première partie est consciente !) En réalité,- reprend le texte- il créa toutes les Vertus du ciel par le Saint Esprit : c’est donc à cause de leur péché que ceux-ci se trouvèrent avoir des corps de boue mortels et qu’ils furent par conséquent livrés à la mort. » (Dans la première partie, ce n’est pas le corps de boue qui apporte la mort, même s’il la conditionne, c’est la chute dans le péché, qui brisera momentanément l’entité humaine, son corps spirituel et son unité intérieure, l’union de l’âme à l’Esprit divin individuel…)
En résumé, nous voyons que dans la première partie le corps matériel de l’homme lui est attribué antérieurement à sa chute et non après comme dans la seconde partie, (Cf. Créanga. Conte du Porc), ce qui modifie le rapport de l’homme à son corps : dans la première partie le corps, même s’il permet à la tentation de Satan de se manifester ne prive pas pour autant l’homme de ses facultés spirituelles ni de la possibilité d’exercer, tôt ou tard, une conscience vigilante à l’égard de « la ruse de Satan » et de ses tentations. Il n’y a dans l’esprit de la première partie rien de tragique au sens définitif, absolu du terme. Dans la seconde au contraire, le corps est un effet de la chute de l’homme et il contient en lui toute sa malédiction et la mort : la contradiction est totale… Ce n’est manifestement plus la même pensée qui officie ! Dans l’une il s’agira de maîtriser tout ce qui s’offre au travers de ce corps, en bien comme en mal, et de le transformer, (et c’est bien la perspective bogomile telle que nous l’apercevons dans les Contes ou dans le Rituel de Lyon), dans l’autre il s’agit de fuir ce corps, quitte à choisir la mort ! (Cf. plus bas notre remarque sur le corps et la chair).
Troisième contradiction. De plus, rappelons que tout était fait, dans la première partie – y compris le corps de l’homme- sous le Nom et le Commandement du Divin, c’est-à-dire dans une finalité divine, conformément à l’esprit de tous les Contes Bogomiles : le corps reste une nécessité divine et l’homme doit y consentir, tout en développant, sur le plan physique, une relation à son Esprit divin individuel …(Et de même dans les contes, le péché serait de vouloir brûler cette peau…) Une telle pensée prépare donc ce qui caractérisera l’accès à la Renaissance, le consentement au corps ! : La création du corps de l’homme est au contraire ici exclusivement le fait de la tentation de Satan et de la chute de l’homme, elle est le fait de l’homme cédant à la tentation, et inscrivant jusque dans la création de ce corps le fait même de sa chute…Et le corps terrestre qui l’enferme dans cette chute devient nécessairement maudit ! Il faut le fuir…On veut manifestement prêter à la pensée bogomile, qui a prôné le consentement à la vie et à l’activité terrestre, à la culture et à la médecine du corps, une pensée qui n’est absolument pas la sienne, le refus du corps !
III Les Contes sont d’origine essentiellement bogomile P 42-48
Tous les récits, tous les Contes médiévaux, Européens et Slaves, toutes les fables, empreints de profondeur, de beauté et de force morale- et de visions cosmologiques- qui ont intensément pénétré jusqu’au XIX ème et même encore jusqu’au milieu du XXème siècle, l’âme de nos Peuples, tous ces Contes dont le rôle, dans la culture de l’Europe et du monde slave, est de toute évidence fondateur et universel, sont d’origine et d’essence bogomile !
Nous verrons à l’analyse que ces Contes reproduisent ou explicitent même tous les fondamentaux de la pensée des bons hommes telle qu’elle apparaît par exemple dans les Epistula Invectiva, au début du XIème siècle, en 1011, à Constantinople, ou bien dans la première partie de la fameuse « Cène Secrète » de Carcassonne, ou de Vienne, dans les Rituels authentiques de Lyon ou de Dublin, ou même, par delà de fatales déformations, dans bien des confessions et textes de l’Inquisition…Nous les retrouverons d’ailleurs dans les nombreux chants, qui ont accompagné les évènements de la vie même des peuples…
Nous pouvons en donner ici une toute petite idée , nous l’approfondirons dans les Chapitres II, IV et V : Nous avons de nombreux Contes fameux où le héros doit user 7 paires de chaussures de fer, 7 pains de pierre, 7 années ou 7 siècles durant et passer 3 épreuves : Ces 7 années ou 7 siècles d’épreuves des Contes désignent les 7 périodes d’évolution de l’humanité représentées dans la Cène Secrète, ce document bogomile trouvé à Carcassonne et à Vienne, dont la première partie remonte au X-XIème siècle bulgare, (voir ci-dessous, deuxième partie de ce Chapitre) : Dieu ayant pitié de Satan,- révolté, vaincu et chassé du ciel-, qui l’implorait, lui permet de reconstruire mais « sous le commandement de Dieu », c’est-à-dire dans une finalité divine, l’univers terrestre. Satan y mettra l’homme à l’épreuve,- l’homme qui avait chuté-, précisément sept siècles durant, les sept périodes d’évolution terrestre de l’humanité, jusqu’à sa rédemption, après quoi « il Lui rendrait tout ! »
L’homme avait chuté, brisant son corps spirituel, se séparant, dans son âme, de son Esprit : les trois épreuves, présentes dans bien des Contes, représentent, nous le verrons, d’une manière toujours riche et originale, les trois épreuves du chemin inverse de l’initiation, telles que nous les retrouvons dans les textes. La première des épreuves est toujours liée à une culture de l’Amour et du partage, par laquelle nous accédons à la Cène divine et au Pain divin, en étroit rapport avec la première étape de l’initiation, la tradition du Notre Père, du Rituel initiatique de Lyon, nous le verrons. Les épreuves suivantes sont liées à la Sagesse et à la Vérité :
La deuxième, le mariage à la Belle Endormie ou au Prince charmant, c’est une image évidente de l’union de l’âme à son Esprit Divin individuel dont elle s’était séparée depuis la chute de l’âme humaine, c’est le baptême d’Esprit… La troisième épreuve concerne la résurrection du corps spirituel également brisé par cette chute, explicitée dans certains contes, pensons à la Belle et la Bête. L’entrée des époux dans le Royaume du Prince, sur un carrosse tiré par des chevaux blancs, symbolise à la fois l’union du corps ressuscité, de l’âme et de l’esprit, et l’entrée de l’initié, le futur apôtre, dans le Royaume divin.
Il y a plus : On trouve dans la Cène Secrète, (dans la première partie, seulement authentique), et dans plusieurs récits eschatologiques, une description de la situation de l’homme angélique avant sa chute, et de la constitution ternaire de cet être élevé, divin. Celui-ci unirait en effet en lui : 1) un corps spirituel nanti d’organes correspondants, 2) une âme élevée, d’origine divine, 3) un Esprit divin individuel en rapport avec le Christ. Mais le diable, quoique sous le commandement divin, avait enfermé cet homme angélique déjà constitué, dès le paradis, dans un corps de boue, sexué, différencié, au point où Adam et Eve, affublés de cette apparence étrangère, pleurent…L’être humain angélique avait, certes encore, malgré son apparence, ses organes, son corps spirituel, la totalité de son être, de son âme et de son esprit. C’était un être élevé, divin, aux pouvoirs étendus qui, comme le dit la Bible, « entendait- encore- la voix de Dieu »… On trouve ensuite une description de la tentation et de la chute – où l’être humain, résidant en ce corps de boue, cède, par manque de vigilance, à des désirs étrangers, animaux- et des dégâts causés sur la constitution de son être : l’anéantissement de son corps spirituel, la séparation de son âme et de l’Esprit divin resté en des plans célestes, affaibli… Et la description de la tâche qui est alors impartie à l’homme pour prendre, face à la chute, face à l’involution, le chemin même de l’évolution… Les Contes reproduiront de même, de façon exacte, en termes imagés certes, toutes les données de l’eschatologie bogomile et y trouveront, nous le verrons, tout leur sens. Nous y verrons par exemple la description de cette chute puis, après bien des souffrances, la réunion de l’âme humaine à l’Esprit divin individuel trouvé dans un Pays d’Or spirituel, dans un mariage mystique en quelque sorte,- c’est le Baptème spirituel-, nous y verrons même la Résurrection de ce Corps spirituel brisé et de l’homme tout entier jaillissant de cette vieille peau animale, pensons ne serait-ce qu’à la Belle et la Bête, et à l’entrée des Bien aimés dans le Royaume du Prince sur un carrosse tiré par des chevaux blancs. Le carrosse, c’est le corps spirituel reconstitué et le Royaume, c’est l’image du Royaume perdu, le Royaume de Dieu dans lequel doit entrer, lors de son initiation, l’apôtre bogomile… Et de même les chansons liées à la mémoire des peuples, reproduisent cette épopée de l’âme humaine :
Nous pourrions voir le Se Canta occitan, – qui sera traité en appendice- ou bien, pour exemple, le chant du Rossinyol Catalan : le thème traverse, toutes les Pyrénées et bien au delà… Une jeune femme demande au rossignol, qui va en France, de parler d’elle à sa mère, mais non à son père qui l’a mal mariée… Celui-ci l’a en effet destinée à un méchant pasteur qui lui fait garder le troupeau…Et comble de malheur, elle perd « l’Esquellada », la chèvre qui porte les sonnailles et conduit les bêtes sur les bonnes pâtures, la tête du troupeau…Elle est désespérée, elle appelle au secours… Un vacher la lui retrouve. Elle veut lui donner, en échange, des « poutous », des « abraçadas », (des « bisous », des embrassades). Non, lui dit-il, ce sont là choses d’enfants, (de maïnatges), il faut que tu te donnes à moi toute entière,- en un vrai mariage-…Expliquons rapidement, en référant aux textes bogomiles correspondants :
Le père, qui l’a mal mariée à un méchant pasteur, au point où elle se retrouve à garder les bêtes, c’est le diable qui, certes sous le commandement divin- selon la Cène secrète de Carcassonne par exemple-, a enfermé l’être humain angélique dans un corps de boue de nature animale, sexué…Voilà notre jeune femme condamnée à garder les troupeaux, c’est-à-dire les instincts animaux issus de ce corps de boue…Elle est encore une entité divine, elle est au paradis, où elle est encore intégralement constituée,- unissant en elle un corps de nature spirituelle, une âme divine, un Esprit saint individuel qui l’unissait aux mondes supérieurs, au Christ,- mais c’est alors qu’ elle perd « l’esquellada », la tête du troupeau, c’est-à-dire le sens, la direction, que lui donnait son rapport à l’esprit…Cette perte de l’ « Esquellado » est la représentation du thème de la chute : elle est alors séparée de son Esprit saint individuel qui lui apportait le sens, la vérité et lui permettait de se diriger…C’est un effet de la tentation et de son manque de vigilance : elle a cédé à ses instincts animaux, c’est-à-dire à la loi de l’égoïsme au détriment d’une culture de l’amour…L’âme humaine, toujours enfermée dans le corps animal, est alors séparée, selon une loi, de son Esprit divin individuel… Privée du sens, elle est semblable à toutes les âmes humaines qui ne savent plus où aller…Elle est désespérée, elle en appelle autour d’elle, elle prie…Un vacher la lui retrouve…Il représente l’Esprit divin individuel, le Bien aimé porteur de sens qui se manifeste encore, intérieurement, mais d’une manière affaiblie…Il est également affecté, dans la chute, d’une qualification animale, il a l’apparence d’un vacher… Il pose une condition à l’échange, à la restitution de l’Esquellada,- la tête du troupeau-, c’est-à-dire à la redécouverte du sens, une condition typiquement bogomile : pas de « poutous » ni d’embrassades, pas de liens superficiels, mais une union totale, sans réserve, à ce vacher qui, disions-nous, représente l’Esprit : le mariage annoncé, qui préfigure l’union mystique de l’âme à l’Esprit saint individuel, c’est-à-dire la fameuse Consolation, le Baptême d’Esprit, n’est possible que dans le détachement absolu des choses du monde. Il faut être dans le monde, aimer, vivre, donner, tout en étant d’un autre monde, le monde du pur amour, celui du Christ…Alors seulement nous ferons tôt ou tard l’expérience consolatrice de l’union à l’Esprit…Combien une toute petite chanson contient déjà les traces de la pensée universelle qui a traversé, nourri et vivifié l’existence de nos peuples !…
On retrouve de même de nombreux contes où le Bien aimé, antérieurement à la chute, est déjà affecté d’une apparence animale, (image du corps de boue), est un Roi serpent, un Roi corbeau, ou par exemple un Roi porc…, mais c’est un Roi, il est un être aux pouvoirs divins, capable par exemple de bâtir en trois jours, un riche palais- c’est le corps spirituel de l’homme divin, antérieurement à sa chute, au Paradis- où il résidera avec sa bien aimée, l’âme humaine, avant que cédant à la tentation, elle ne déchire précisément ce palais et ne perde tout…C’est ici que commence la grande épopée de l’âme humaine qui devra, à la recherche du Bien ou de la Bien Aimé (e),(1), devra franchir, 7 siècles durant, – les sept périodes d’évolution de l’humanité-, les trois étapes de l’initiation…
(1) L’Esprit divin individuel dans les contes, Cf. Ch. V, est masculin ou féminin, selon les versions.
Les Contes désignent quasi explicitement ces apôtres bogomiles qui libèrent les hommes pétrifiés de la forêt magique et qui instaurent un nouvel ordre où l’on ne décapite plus !
L’âme humaine devra reconstituer ce corps et ressusciter en lui : de nombreux Contes, suite à la chute dans des pensées, des désirs injustes, parlent encore de ce corps spirituel figé, comme statue de pierre, qui arrête toute l’évolution humaine, ce corps pétrifié de tous ses frères et de ses amis que le héros d’amour libèrera grâce à la Rose de la spiritualité, grâce à l’onction qu’il leur prodiguera…C’est l’onction à peine voilée de l’Esprit ressuscité de l’apôtre bogomile, ainsi capable de ressusciter ses frères, de former une nouvelle humanité, libérée de ses pesanteurs… Notre héros préfigure également tous les héros de bien des Contes et même notre Perceval,- (Cf en Appendice, notre étude de Perceval)- chargé précisément de libérer l’humanité malade et paralysée, bafouée sur ses terres, à la manière d’Arthur, par le chevalier rouge…Toute la pensée bogomile est là, et ses trois niveaux de l’initiation : voyons encore, au Ch. IV et Appendice, le Conte du Pays d’Or, « ce héros- qui n’est rien d’autre que l’apôtre bogomile- qui s’unit à l’Aube, dans le Château du Pays d’Or, à la Belle Endormie- c’est le baptème bogomile de l’Esprit divin individuel- et qui ramène alors aux hommes le pain et le vin vivants (cf le texte de ce conte slovaque du Pays d’or, collection Gründ, Contes de la Forêt Magique) : il distribue une miche de pain aux habitants d’une région qui en étaient privés, ailleurs une vigne- et, nanti de l’épée qui fauche toute seule, – nous la retrouvons dans le Conte russe du Loup, c’est la pure Parole du Christ vivant, précisément acquise, selon les Bogomiles, dans cette union à l’Esprit-, il rétablit un nouvel ordre, un ordre où l’on ne décapite plus, pas même les vieux tyrans, où l’on élève seulement et guérit les vieux pères de l’humanité, trahis par l’égoïsme et par leur orgueil, et toute l’humanité…Toute la richesse de l’Enseignement bogomile s’ exprime très exactement dans les Contes…
Au travers de tous leurs magnifiques récits, riches et variés, les divers peuples témoignent ainsi de la pure Parole qui se leva dans toute l’Europe et dans le Monde Slave…et qui nous parle à nouveau des véritables fins de la vie humaine et de la liberté qui sera alors la sienne…
Conclusions : On retrouve d’une manière générale dans tous les Contes les archétypes de la pensée bogomile… (Le conte hongrois de « l’Arbre qui touche le ciel », cf fin Ch. IV, reprend également en termes très imagés les données de la Cène secrète de Carcassonne ou de Vienne. Avec par exemple ce dragon aux sept têtes, initialement enchaîné… Il témoigne, outre ces références à la culture bogomile, de l’absence en Europe, de tout dualisme. Et tant d’autres contes…) On trouve jusque dans le Perceval, par delà des ajouts tronqués- voir en Appendice notre analyse du Perceval- non seulement des thèmes essentiels de la pensée des Bonshommes, mais également tout un ensemble de formules très précises de salutation bogomile telles qu’elles sont dégagées ailleurs par Duvernoy. Cf p.116-7. On retrouvera aussi, dans l’étude de ces récits, européens par exemple, outre des références à peine voilées aux modes de l’initiation, des références quasi historiques aux mœurs et à la vie même des « bonshommes » dans leur rapport aux populations, et bien sûr aux persécutions dont ils furent le terrible objet… Mais il faudrait pour tout cela établir les critères les plus évidents d’une science de ces Contes, celle que nous proposerons en fin d’ouvrage… Quoiqu’il en soit, nous verrons que la majeure partie des Contes médiévaux, européens et slaves, sont contemporains de l’apparition de cette pensée qu’ils illustrent et propagent au loin dans la mémoire de l’esprit, en autant d’images puissantes et fécondes. Contemporains de cette pensée qu’ils expriment, les contes apparaissent donc dès les X ème et XI ème siècles ; ils témoignent, dans tous les peuples, européens et slaves, de la force d’amour et d’élévation d’une haute culture que ces populations surent véritablement accueillir comme leur propre origine…Il n’est donc pas un vain mot de dire, nous le confirmerons, que la pensée bogomile est le Principe même d’évolution de toute notre histoire, de toute histoire même, si tant est que la Parole de ces Peuples définit aussi le Chemin, contenait déjà toutes les prémisses de la Renaissance à venir et de l’idéal de liberté qui a soulevé cette histoire…La suite de nos études le confirmera.
IV Le non dualisme : le Christ dans la Nature P 71 (5 parties)
1 )
B) LES DOCUMENTS BOGOMILES ET LES CONTES
Approches critiques
Les arguments de l’Inquisition et la production de faux documents : La conception bogomile du monde.
La difficulté où nous sommes aujourd’hui, pour reconstituer cette histoire de l’éveil de l’Europe sous l’impulsion bogomile, et pour en reconstituer les pensées fondatrices, tient à la puissance et à la volonté systématique des pouvoirs cléricaux et inquisitoriaux, des siècles durant, et ce dès l’origine, dès Grégoire VII, d’anéantir par les armes tous ceux, « au service du Mal », peuples et princes, qui s’opposeraient à cette Théocratie, à l’accomplissement de ce règne de Dieu sur la terre dans la personne de l’Eglise Catholique et du Pape, d’anéantir corrélativement toute l’expression de pensées dont le développement mettrait en danger cette Eglise Catholique… Ils procèderont donc, outre la croisade et des persécutions inimaginables, à des déformations systématiques, ils prêteront à l’hérésie des propos, des contenus, des développements qui ne sont pas les siens, jusqu’à produire de faux documents, de faux traités même !…Cette difficulté tient également à la grande durée de la répression et de l’Inquisition qui maintint, plus de 7 siècles durant, de terribles pouvoirs : les Dragonnades par exemple, et l’exil des peuples, n’ont rien à envier aux grandes périodes de répression.
Il nous faudra donc démêler tout ce qui relève du faux, de fausses accusations, faux documents, faux témoignage ou témoignages souvent déformés, et trouver, dans le dédale des textes inquisitoriaux, un fil conducteur exempt de toute suspicion dans la lecture, l’interprétation des documents laissés par l’Inquisition. Et ce fil conducteur, exempt de toute pression étrangère, c’est le fruit de la libre circulation orale de la pensée, c’est l’infinie richesse des Contes qui ont émaillé de leur lumière toute l’Europe médiévale jusqu’au XVIIIe et jusqu’à la fin du XIX siècle, où ils furent soigneusement recueillis par des intellectuels conscients de leur valeur, et d’abord le vaste noyau des Contes bogomiles bulgares !
A l’inverse de bien des discours érudits contemporains qui s’enferment dans les approches inquisitoriales et les reproduisent, nous dirons donc que l’essentiel de la pensée bogomile consiste dans l’affirmation que le Christ est présent dans la Nature, dans la lumière d’un soleil matinal printanier en qui tout s’éveille au printemps, présent dans l’air, dans l’eau, dans les fruits de la Terre, et présent dans l’âme des hommes bons, car disent-ils souvent, citant le Christ, “Je Serai avec vous jusqu’à la fin des siècles !”Ils tirent de cela des conséquences fondamentales et, premièrement, la nécessité de vivre dans une relation directe à ce Christ cosmique et mystique à la fois, par delà toute subordination à des églises temporelles :
L’essentiel de l’accusation inquisitoriale sera alors, jouant sur certaines nuances, (sur la conscience qu’il y aurait aussi du mal dans la nature, dont on doit se garder), de prendre le contre pied exact de cette thèse de la présence du Divin et de travailler à la dénaturer dans toute sa force de vérité, quitte nous l’avons dit, à produire de faux documents…
2) P 74
On voit des détournements de ce type jusque dans des écrits modernes qui voient une attitude dualiste là même où les Bogomiles le dénonçaient :
Premiers Contes. Ainsi lorsque, dans un Conte bogomile bulgare, le diable dit effrontément à Dieu qu’il est lui-même Dieu, qu’il est Dieu, et Dieu le Père qui l’entendait reste patient, notre auteur en déduit qu’il y a pour les bogomiles deux Dieux et que nos bogomiles sont dualistes ! Or ce ne sont pas les bogomiles qui le disent, c’est le diable effronté qui se pose comme l’égal de Dieu, et c’est précisément ce que les bogomiles dénoncent, déjà en le plaçant dans la bouche du diable!
Ailleurs, conte n° 1, Livres et Légendes Bogomiles, J.Ivanov, Préface R. Nelli, (Maisonneuve et Larose) : le diable doit assister Dieu dans la création de la terre. Il doit plonger sous la mer pour remonter un peu de terre mais il doit pour cela invoquer le Nom de Dieu…Ne voulant tout faire que par lui-même le diable plongeait mais sans invoquer le Nom divin et ne parvenait jamais au fond. Une fois, deux fois…Il n’y parviendra que la troisième fois, lorsqu’il accepta de L’invoquer. Cette remarque est chose courante dans les contes Bogomiles. On voit bien qu’il n’y a pour eux de puissance qu’en Dieu et qu’il est donc vain et même faux de parler ici de dualisme comme le fit pourtant notre auteur…Sans ce rapport à Dieu, le diable n’est rien, il n’a été puissant qu’en tant qu’il agissait sous le commandement, dans le Nom de Dieu et par le sien propre, (cf. également la Cène Secrète, première partie), il s’appelait alors Sathanaël. Le EL représente la particule divine qu’il perdit ensuite par le fait de sa révolte. Et il devint Satan…
Dans un autre conte, Dieu avait envoyé Adam et Eve sur la terre pour y travailler et y gagner leur pain- divin- auquel ils n’avaient plus accès directement, à cause de leur chute. Et le diable qui veut les soumettre arrive et leur dit :
“Mienne est la terre, à Dieu sont les cieux !” C’est exactement le contenu de la thèse dualiste mais à la différence que c’est le diable qui l’affirme, et non les bogomiles, et Adam lui répond d’ailleurs fermement : “Tout l’Univers, la Terre, les Cieux sont à Dieu ! Et je ne signerai qu’une chose avec toi-le diable- : “que Celui qui est – véritablement- Maître de la Terre m’aie, moi et ma descendance !”. Livres et légendes bogomiles, J.Ivanov. Légende d’Adam et Eve p 208…Ce ne sont donc pas les Bogomiles qui disent que la terre appartient au diable et les cieux à Dieu, c’est le diable qui l’affirme, et c’est là précisément le discours que les bogomiles dénoncent ! (Puisqu’il est du diable !)
D. Roché dira exactement, la même chose : « En fait, les ministres cathares jusqu’au dernier, Bélibaste, qui vivait en Ariège, expliquaient qu’il n’y avait qu’un seul Dieu, le Dieu bon et que le mauvais prétendait être Dieu sans l’être en réalité ». (Protocole de l’Inquisition du Languedoc au début du XIVe siècle-Rome) ; Déposition de Jean Maury. Jean Duvernoy. Le Registre d’Inquisition de Jacques Fournier, p. 488 du Tome II. Ou Contes et Légendes du Catharisme. p 74.
Un dernier Conte nous l’illustrera définitivement, n° 14, Ivanov : après être chassés du paradis, sur la terre, Adam et Eve rôdent encore autour des portes (du paradis), comme la nuit était tombée. Ils sont transis de peur, ils pleurent, pleurnichent, blottis l’un contre l’autre, dans le noir…Le diable arrive et prétend leur apporter la lumière, pour peu qu’ils lui signent un acte de soumission- ils signent donc- puis il s’en va, emportant la tablette signée dans le Jourdain…Et plus tard, juste avant l’aube à peine naissante, comme le jour naturel, divin, se lève, le diable, malin, en ce moment même revient et déclare leur apporter la lumière : et ils ne virent pas, trompés par Satan, que la lumière était divine et ils le suivirent aveuglément… De même nos représentations aujourd’hui, privées de conscience, parlent de photons, de matière, de l’aspect extérieur des choses et méconnaissent l’aspect créateur de la lumière… Elles confondent entre Printemps et Automne, elles attribuent à la matière ce que la matière n’explique pas mais qui dépend du mystère créateur divin en acte dans la lumière printanière !
Ce ne sont donc pas les Bogomiles qui disent que la Terre et que le Firmament est au diable, c’est le diable lui-même, et l’Inquisition ne se privait pas de susciter de telles confusions, de tels détournements, quitte à s’appuyer sur des textes ou des traités qui ne sont que des faux grossiers pour corroborer leurs accusations, pensons au “Livre des deux Principes” et au “Rituel” qui lui succède, pensons au “Traité cathare anonyme”, à la deuxième partie du rituel de Dublin ou à la deuxième partie de la “Cène Secrète”
3) La Cène divine (suite)
L’essence de la pensée bogomile-«cathare» disions-nous réside dans l’affirmation de la bonté de Dieu tel qu’Il s’offre, en tant que Christ, dans la Nature et dans l’Âme des hommes en vue de les sauver…
Lorsque les Bogomiles disent à la suite de l’Evangile de Jean qu’ “il faut haïr le monde et ses oeuvres” et faire la Volonté de Dieu, il ne peut bien entendu s’agir du monde en tant que Terre ou qu’Univers, ou du monde en tant que société mais du “monde” ou du “siècle” pris au sens religieux qui désigne la société profane dégagée de toute finalité divine et existant en vue de son seul ego…Il ne s’agit donc pas de condamner notre rapport à l’existence terrestre ou à la nature, bien au contraire comme le laissent entendre les Inquisiteurs, la confusion était, au vu de cette polysémie, cette multiplicité des sens, facile et grossière. Il faut entendre ici par «monde», en fonction du contexte même, tout ce qui relève de ce qui est mondain et de ses «mondanités», c’est-à-dire au fond de ce qui est seulement humain : « Les gens du monde» désignent tous ceux qui vivent en vue de leur désir personnel, leur richesse, leur pouvoir- des pouvoirs humains basés sur la force, la violence- et non en vue du Bien, ou de Dieu… Le Rituel de Dublin, au XIII ième siècle, dénonce ainsi «l’église qui persécute et met à mort, qui a seigneurie sur les cités, les bourgs, les provinces et siège majestueusement dans les pompes de ce monde », p.284. Ecritures Cathares. Nelli…
Le Monde est au contraire pour les Bogomiles l’Acte même de la Bonté de Dieu : selon eux, cette Bonté de Dieu, nous l’avons dit, s’offre doublement à nous, dans la Nature vivante et dans l’Âme des hommes :
Car la Nature est premièrement pour eux, tous les contes l’affirment, une expression de l’Amour de Dieu.
Car deuxièmement, l’acte même de notre nutrition, notre respiration, notre perception de la lumière est un Acte Divin, un grand moment de la Cène Divine dont ils tirent toutes les conséquences…
Car, s’il y a du Mal dans le monde, il n’est lui-même qu’un moment essentiel à notre évolution.
Car la Nature est finalement pour eux l’expression d’une haute Providence qui veille et soutient l’évolution des êtres, conformément à des Lois divines.
Développons ces quatre points : la Nature est premièrement pour eux une pure expression de l’Amour divin en acte dans cette Nature :
Nous avons vu, et de nombreux Contes bogomiles l’affirment, que “le Ciel et la Terre sont à Dieu”, Ch I Deuxième partie, la Terre étant le lieu où l’homme doit gagner son pain divin, reconquérir, à la lumière de sa conscience, ses organes spirituels…Ajoutons que, pour eux, le Ciel, les étoiles, la lumière et le vent, et l’air et la mer et la terre, que tout vient de Dieu, tout manifeste Dieu :
«Le froid vient du visage du Seigneur, le tonnerre, la foudre…est la voix du Seigneur, sortie de la bouche divine, le Soleil vient de l’intérieur de la chemise du Seigneur, et la Lune du visage du Seigneur…et l’Air et la Mer et la Terre sont faits par le Seigneur…» (Légende Mer de Tibériade), y compris Satan qui est, ailleurs, l’écume de l’écume de la mer ou l’oiseau plongeon (gogol) né de cette écume,- une simple créature- ou parfois l’ombre de Dieu…
Et quantité d’autres Contes, tantôt légers et pleins d’humour, tantôt plus graves vont toujours dans le même sens : Dans le conte n° 1 de J.Ivanov, Dieu et le diable vivaient en bonne compagnie…Dieu se proposa, un jour, de faire la terre et les hommes, aidé du diable :
“Sous l’eau, il y a de la Terre dit le Seigneur, va, et prends-en un peu !/Mais avant de plonger dis bien : “Par la force de Dieu et par la mienne !”, alors tu atteindras le fond et tu trouveras la terre !”
Et le diable plongeait et n’invoquait pas le Nom de Dieu, il n’atteignait pas le fond, et il se lamentait auprès de Dieu : “Je n’y arrive pas Lui disait-il en pleurnichant, je ne touche même pas le fond !” “C’est parce que tu n’invoques pas mon Nom” lui répondit Dieu. Le diable n’y parvint que la troisième fois, lorsqu’il invoqua Dieu ! Et il remonta la Terre de dessous les eaux. Puis ils se reposèrent :
Comme Dieu s’était endormi dans les bras du diable, celui-ci voulut alors le jeter par dessus bord, à l’eau ! Mais Dieu veillait d’un oeil, et au fur et à mesure que le diable s’avançait, pour le jeter à l’eau, la Terre s’agrandissait !…Ainsi sur les quatre côtés qui reculaient !
Et pendant que le diable portait ainsi Dieu sur les quatre côtés pour le jeter par dessus bord, au Nord, au Sud, à l’Est et à l’Ouest, Dieu bénissait la Terre ! Et le diable s’enfuit !”
Nous voyons ici que Satan ne peut agir qu’en Dieu, sans quoi il serait inopérant, et que la Terre et le corps de boue des hommes, comme nous le voyons dans la Cène secrète, sont créés sous le Commandement de Dieu, c’est à dire aussi dans une finalité divine, en vue du Bien, (quand bien même le diable espère à partir de là s’asservir l’homme), c’est à dire encore sous la loi de l’Amour divin qui va bénir cette Terre et ces hommes ! (Comment a-t-on pu parler de dualisme ? !)
Le Pélican d’Or
De nombreux autres contes parlent souvent de ce Ciel qui doit, lorsqu’elle s’agrandit, recouvrir cette Terre, par quoi elle est sans cesse protégée, bénie. D’une toute autre manière, le conte du Pélican, issu de l’Aragon- d’où sortira notre Servet sous la Renaissance – et conté en Ariège dit une chose équivalente dans une grande profondeur :
“Il était une fois un oiseau d’or brillant, plus brillant que le Soleil, un Pélican, ce symbole de l’amour paternel, et qui accompagnait le soleil dans sa course diurne…Mais un beau jour, quand il revint au nid, il découvrit que ses petits avaient les membres et le bec rongés, étaient tout déformés…Il les soignait alors avec beaucoup d’attention mais quand il revenait de sa course, chaque soir, ils avaient toujours les membres et le bec rongés, ils étaient difformes. Il en était tout triste. Il résolut alors de se faire invisible et d’attendre auprès du nid pour découvrir l’être malfaisant, le prédateur qui menaçait la vie de ses petits. Il l’attendit donc, et lorsqu’il le découvrit- c’était Satan – il dut le combattre au péril de sa vie, finalement il le vainquit…Dès lors ses petits purent croître et grandir harmonieusement tandis qu’il reprenait sa course dans le ciel…”
Cet oiseau plus brillant que le Soleil et qui le suit dans sa course, cet oiseau qui se fait invisible pour défendre ses petits, c’est le Christ qui imprègne la lumière solaire de toutes ses énergies créatrices, le Christ qui descend sur la terre sans dire qui Il est, juste paré de la puissance de l’Amour, et qui de là , vainquit le diable, les puissances de la tentation : celles-ci amoindrissent le corps spirituel de l’homme, les membres rongés, déformés sont les symboles de la volonté corrompue. Et si le Soleil est le lieu où le Christ séjourne- un centre d’Entités élevées qui manifestent ce Christ – la Terre elle-même est le symbole du Nid dans lequel les petits, les enfants du Christ sont élevés, avant que la tentation de Satan ne vienne les corrompre. On a donc, avec cette Terre, un Nid, un monde entouré de lumière, de protections divines. Mais où l’homme devra se déjouer de la tentation et du mensonge liés à la chute de Satan dans les éléments de notre firmament et de la Terre.
Le diable dissimule à Adam et Eve la nature divine de la lumière
Le conte 31 de L.Schismanova ou 14 d’Ivanov déjà cité plus haut, Ch I, évoque également ce caractère précieux du jour naturel, divin, apporté aux hommes. Il dénonce en outre la représentation trompeuse du diable, qui s’en attribue le mérite. Et qui obtient ainsi la soumission d’Adam et Eve…Adam et Eve disons-le en préalable ne connaissaient que le Paradis, où la lumière Divine ne connaît aucune nuit, et non l’alternance naturelle, sur la terre, du jour divin et de la nuit…
“Adam et Eve donc rôdaient à la porte du paradis, après qu’ils en furent chassés, et furent transis de peur lorsque vinrent le crépuscule et la nuit…Ils se tordaient les doigts tout en gémissant, ils pleurnichaient et se couvraient les yeux avec les mains, par peur de l’obscurité,- comme le damné de Michel Ange ! -…Et le diable survint : “Oh !oh ! Oh ! Adam et Eve, Bonne Matinée ! (Premier mensonge, c’était le soir !) Seriez-vous troublés par la peur, chassés comme Dieu m’a chassé ?” Ils répondirent que c’est à cause de lui qu’ils avaient été chassés, et qu’il les avait trompés !… “Ne craignez rien, ne craignez rien leur dit-il, je suis le Roi de cette obscurité. A présent je vais bien vite rechercher la lumière… (Peu conforme au diable). Vous serez Rois sur la terre, si vous m’obéissez…Signez-là je vous prie, sur cette pierre”, ce qu’ils firent…Et il emporta vite la pierre signée, dans le Jourdain…
.“Et le jour se leva – spontanément, le jour naturel, divin – comme il s’en revenait”…
“Voyez leur dit-il, je vous ai apporté la clarté !” (deuxième mensonge, le diable ne revient que lorsque le jour divin se lève, spontanément, il n’en est pas l’auteur, il n’est lui même que prince des ténèbres). Dans le livre de J. Ivanov il est dit : “Il se sauva pour emporter la pierre – signée d’Adam et Eve – dans le Jourdain….Et comme il revenait, le jour se mit à poindre… Et lorsqu’il fut revenu, il leur dit : “Eh, Adam et Eve, voyez que je vous ai apporté la lumière !”… “Maintenant, levez-vous, que je vous apprenne à bâtir une maison” (matérielle, à la différence du temple intérieur, le corps spirituel !)… Adam et Eve se levèrent et ils marchèrent derrière le diable !”
C’est donc le diable qui cache le sens divin de la réalité- et s’attribue le mérite de la lumière et de ses énergies créatrices-, ce ne sont pas les Bogomiles qui, précisément, le dénoncent ! (De même disions-nous chapitre I, les représentations modernes voilent ce mystère de la lumière printanière ou de l’aube, en qui tout s’éveille – ce mystère que connaissent les poètes -, celui de ces énergies créatrices qui nous sont transmises encore par les semences et par les fruits, ce mystère de l’Amour.)
Ce ne sont pas les Bogomiles qui disent que la terre appartient à Satan, pour eux au contraire, non seulement la lumière mais aussi les fruits, les blés, les grains et les légumes que le repenti devait cultiver et offrir aux passants et aux proches, les herbes et les simples sont sacrées, un don permanent de Dieu : nous l’avons vu dans un Conte, au sujet du don des simples, Ch I, par quoi Dieu retenait la vie dans le corps de l’homme que le diable avait percé de trous. (Conte 25 de L .Schismanova) …et n°3 Ivanov :
“ Quand tu auras mal quelque part dans ton corps, prends ces herbes et soigne-toi avec elles : tu les boiras en infusion, tu les verseras sur tes plaies, tu les respireras et panseras tes blessures”.
Quand au blé, aux semences et aux fruits, nous le voyons déjà dans la prière de Maurri, le berger des Pyrénées,- Cf en fin de livre- ils sont un bienfait divin et sacré. C’est dans une pomme, dans une noix, une châtaigne ou dans un grain de blé, (haute Vallée de l’Aude), que le héros sait trouver la vie et même parfois l’image lumineuse de la Bien Aimée…Et à l’homme qui néglige ces semences divines et ces fruits, qui s’en sert à des usages indus, ils lui seront retirés…Conte L. Schismanova, “Pourquoi l’épi est court” n° 78; ou bien ils n’en apprécieront plus la saveur, ils n’en retireront plus la vie s’ils les monnayent en temps de disette au lieu de les partager, ils seront affamés sur un tas de blé, assoiffés dans une rivière limpide ! Tandis qu’ils se multiplieront chez ceux qui les partagent…Conte Provençal Clariane de Fréjus ou conte Polonais de l’Aumône, et conte de Bohème : un berger offre son pain à Dieu et Saint Pierre déguisés …Ils lui remettront un sac magique…qui lui permettra de manger à sa guise ! (Voir plus loin). N’y a-t-il pas dans tout cela une prémonition des erreurs de nos sociétés contemporaines qui, si peu consciente du sens divin de l’aliment, savent si peu partager et si peu se lier à la vie, à la vie d’un Soleil printanier matinal, d’une graine ou d’un fruit… “Affamé(e)s sur un tas de blé, assoiffé(e)s auprès d’une Source limpide”. Et qui ne savent que “s’attaquer” aux symptômes extérieurs de maladies …
4) La Cène Divine Suite
De nombreux contes bogomiles évoquent cette attitude de reconnaissance, de partage et d’amour que l’on doit éprouver au moment de la nutrition, sans quoi le pain en deviendrait amer, l’homme ne serait plus nourri, serait affamé sur un tas de blé, assoiffé dans une rivière limpide, nous l’avons vu plus haut. Il en est de même envers tous les dons divins y compris intérieurs, par exemple les pensées, les sentiments élevés qui s’offrent à nous, qui nous éclairent et nous donnent la vie…Nous parlerons, en général, de la Cène divine pour désigner la grande table de la vie… La première étape de l’initiation résidera précisément en cela, dans ce rapport conscient à la Cène divine que conditionne, dans le cérémoniel bogomile, la tradition ou transmission consciente de l’Oraison, c’est-à-dire du Notre Père. (Voir plus loin sur le Notre Père, Chapitre initiation.) Il est significatif que le « Notre Père » devait être dit au moment de chaque repas. Il y a déjà, dans cette filiation annoncée envers notre Père commun, l’idée que nous sommes frères, qu’il nous faut donc partager l’aliment de Dieu. Le verset : « Que Ton Nom soit sanctifié ! » nous appelle ensuite à connaître le Nom, c’est-à-dire l’Amour de Dieu, -en acte dans la nature, dans un fruit, un soleil, et dans l’âme humaine-, à nous en emplir, à le manifester…Il doit être sanctifié dès la nutrition, tel ce berger qui partageant son pain à un vieux mendiant- c’était Dieu !– hérita d’un sac magique. Ce sac lui procurait à volonté les meilleurs aliments et les vins les plus fins, et encore de très grandes richesses, et le pouvoir même de vaincre, un jour, la mort. Le tout à cette seule condition, c’est, laissant par devers soi toute inquiétude et tout chagrin, écartant tous les diables venus le persécuter, qu’il ne se soucie, lorsqu’il boirait et mangerait du contenu divin de ce sac, que de boire et de manger ! qu’il ne mange en un mot que dans la pure conscience de cet acte :
Ce sac, dans le conte bulgare 74 de L. Schismanova, s’emplissait donc à volonté de nourritures et de boissons que le héros allait manger “dans la maison des diables”, qui désigne ici le corps humain avant sa purification. Et il mangeait donc, selon la recommandation divine, si tranquillement, sans faire attention à tous ces diables qui le piquaient, qui l’asticotaient sans cesse, et il buvait si tranquillement son vin, sans leur jeter un regard…
“et glou, et glou, et glou”, que les diables en étaient tout interloqués, ils lui jetaient des pierres, le menaçaient :
“Voilà qu’il ne se soucie que de boire et de manger”! disaient-ils ; et comme ils s’approchaient de plus en plus près et devenaient menaçants, il les enferma d’un mot dans son sac : “et hop, entre dans le sac, toi, et puis toi, » et il les fit tous entrer, jusqu’au chef même des diables !, où ils y furent attirés comme par une grande force magique. Notre jeune homme les battit alors si vigoureusement qu’ils le supplièrent et lui remirent la maison et toutes ses richesses, des salles pleines d’argent au 2èmeétage et plus encore. Et il se maria et y vécut richement !
La maison des diables dont le garçon héritera une fois purifié avec toutes ses richesses, c’est le corps, non purifié, traversé dans sa matérialité, par toutes les voracités, les tentations, les pensées et désirs étrangers qui viennent troubler son repas. Et celui qui mange en toute conscience et reconnaissance, celui qui remercie le pain, le blé vivant qui s’est offert au soleil pour faire de beaux grains, qui le caresse de sa main, étudie sa couleur, évoque son histoire, celui qui compte les grains de la grappe, y scrute la belle lumière, qui en deux mots “ne se soucie que de boire et de manger” hérite de la Vie, de la Parole en acte dans le pain, dans le fruit, dans la lumière du monde, et s’en nourrit ! Et cette Parole, cette lumière transforme son tempérament, son corps éthérique, nous l’avons dit et l’ouvre à une vie apaisée, droite et juste, c’est la première étape de l’initiation ! Et celle-ci l’introduira ensuite aux richesses d’argent du deuxième étage, au mariage mystique et à la Connaissance….On retrouve plusieurs versions de ce Conte du sac, par exemple en Bohème. On le retrouve affaibli dans le Sud Ouest…
Mœurs bogomiles et Cène divine : Les Bogomiles ne devaient donc pas manger sans avoir pensé et dit le “Bénédicité, Senher”, « Bénissez-nous, Seigneur », et le Notre Père, qui demande précisément à Dieu de nous donner, au travers de ce pain réel, le Pain divin, sacré qui y est contenu :
“Nous vous livrons cette sainte oraison pour que vous la receviez de Dieu, et de nous, et de l’église, et que vous ayez pouvoir de la dire à tous les moments de votre vie, de jour et de nuit, seul et en compagnie, et que jamais vous ne mangiez ni ne buviez sans dire d’abord cette oraison. Et si vous y manquiez, il faudrait que vous en fassiez pénitence”…
Il s’agit bien sûr de boire et de manger un pain choisi, “celui qui nous est destiné par Dieu” comme dit Paul et non de ce qui ne nous appartient pas, comme la chair des animaux dont on vole la vie. La chair des animaux, par leur haine, quand on les tue, et par leur conscience de nature animale, ne nous ouvre qu’à des énergies inférieures qui affaiblissent le système nerveux de l’homme, (jusqu’à la neurasthénie), ne nous ouvre pas aux énergies plus hautes contenues dans la Nature.
Ainsi Duvernoy, p 213, 214, Religion des Cathares, cite, vers 1274, Anselme d’Alexandrie, au sujet d’une « maison » de chrétiens en Italie : « Au moment de manger l’Ancien coupe le pain, tous se lèvent et demandent en latin la bénédiction du Seigneur, “Bénédicité, parcite nobis”, (Bénissez-nous, pardonnez-nous), ils récitent le Notre Père plus quelques autres formules, ils distribuent alors le pain »…Au milieu du XIII ième siècle, selon le registre de Ferrier, (Inquisiteur de l’Albigeois à Montségur en 1244,) le chrétien formule le Bénédicité “pour chaque sorte de nourriture et de boisson” , p 214 Duv. Ils le font à chaque instant même de la nutrition. Une attitude de conscience et de reconnaissance, la conscience du divin, est donc une condition de la relation à ce divin dans la Nature : “le Christ ne sera pas dans les mains des pécheurs” disent-ils… Dieu ne se donne qu’à celui qui Lui demande, en toute foi et conscience, de ce Pain divin…Aussi les Bogomiles critiquent l’eucharistie “et les curés qui font des dieux de pâte et les mangent” selon Alain de Lille…Ce ne seront que les visions tardives des Autié voir plus haut, 1ière partie, sans doute liées aux visions plus “réformistes”du courant de Concorrezzo, qui substitueront à la demande de bénédiction divine, une bénédiction du pain, ce qui singe en quelque sorte l’eucharistie catholique mais enlève tout son sens à la pensée bogomile de cette présence sacrée du Divin.
L’homme doit donc prier pour se nourrir, au travers d’une alimentation choisie, du Pain divin qui y est contenu, ce que nous retrouverons chez Servet et jusque chez Luther, chez Rabelais aussi (Tiers Livre ) et dans toute la Renaissance… L’Oraison préalable, à chaque repas, demande précisément de ce Pain : “Donne-nous Seigneur notre pain de ce jour, donne-nous de Ton Pain divin qui est contenu dans le pain que nous mangeons ». Moment sacré, le repas était aussi un moment joyeux. Et lorsque l’un des “Chrétiens” affirmait qu’il prenait même plaisir à de bons repas, ce n’était pas une ruse comme le pensent certains commentateurs, c’était toujours dans la même joie et dans la reconnaissance…
5) La PROVIDENCE et les Contes de la Providence.
La Nature est donc un profond mystère de l’Amour ! Elle est également, selon les Bogomiles, l’expression d’une haute Providence, elle est emplie de sens comme nous le retrouverons encore dans toute la pensée européenne jusqu’à la Renaissance et jusqu’à la Révolution, voyons Rousseau ou Robespierre, ou Goethe, Constable et Turner…Même si les révocations de l’Edit de Nantes et toutes les Dragonnades, même si les penseurs de cour ont réfuté- sans trop de risque- toute conscience du sens, nous retrouverons toutes ces pensées dans tout le romantisme européen …
Il y a ainsi l’affirmation que toutes les épreuves imposées à l’humanité ont un sens, s’inscrivant dans le cadre de lois : C’est par exemple,dans un Conte Bogomile, Saint Elie qui gravit une haute montagne pour aller parler à Dieu, et il lui fait grief des injustices sur la terre : Va donc dit l’Ange dans le creux de ce platane- ou ce hêtre, suivant la version- auprès de la Fontaine, à la lisière du bois, cache-toi bien sans ne jamais intervenir et tu verras…n° 13 Mazon, p 83 et variante 70, L.Schismanova, et reviens me dire ce que tu as vu !…Aussitôt installé, il voit arriver un cavalier sur son cheval hennissant….Il boit à la source, fait boire son cheval puis repart au galop…Mais sa bourse est tombée sans qu’il s’en aperçoive…Arrive aussitôt après un berger : il voit la bourse, la ramasse, la cache soigneusement dans ses haillons et part vite dans la montagne. Arrive juste après un pauvre homme, il trempe son pain sec, il s’abreuve, mais survient le premier cavalier courroucé qui lui réclame vite sa bourse, sans quoi il périra misérablement…L’autre proteste ! Il n’a pas vu de bourse ! Le cavalier furieux s’emporte et le tue; il fouille ses habits et tout autour de lui mais ne trouve rien. …Ah, diable, quel maudit sort s’écria-t-il, je n’ai pas retrouvé mon argent et j’ai perdu mon âme ! Et voilà que ma place n’est plus à la maison mais dans un ermitage !
Saint Elie resta jusqu’au soir dans son arbre mais comme plus personne ne vint, il en sortit; tout bouleversé ! Il s’en alla le lendemain trouver Dieu, si triste et si sûr qu’Il conviendrait de son erreur ! …Le Bon Dieu lui dit en souriant : pourquoi es-tu triste comme cela ? Et Saint Elie lui raconta tout, quelles injustices il avait vues, et un tel crime, le cavalier qui descendit de son cheval pour boire, la bourse qui tomba, le berger qui trouva la bourse et se sauva dans les montagnes, le pauvre qui survint pour tremper son pain sec et le cavalier qui revint et le tua ! Je n’ai vu dira-t-il que des injustices et de la misère !…Et Dieu lui répondit alors qu’il avait mal vu, et qu’il n’y avait que Justice là où il n’avait vu qu’injustices ! Car le premier, le cavalier, avait volé le troupeau au père du second, le berger, et s’était ainsi enrichi, par des brigandages…Et le second ne retrouvait que son argent. Quant au troisième, il ne suivait de plus en plus que le chemin du diable, pour son malheur. Je l’avais alors rendu pauvre, je l’avais rendu riche, il ne se repentait pas…Pire, il avait été envoyé par des brigands, à servir de guide à un riche et ses 5 enfants : il les mena dans un guet-apens ; tous furent tués. Il m’a fallu alors le rappeler- par la mort – pour sauver son âme ! Quant au premier qui l’a tué, il a senti son coeur se repentir et ira sur la “Sainte montagne” pour se laver de ses péchés ! Il n’y a donc que Justice car tout ce qui se passe sur Terre, hormis le vouloir des humains, n’arrive que par ma volonté !”
Il n’y a donc que Sagesse là où les apparences indiquent le contraire, pour peu qu’on adopte un point de vue plus élevé, divin ! Les épreuves de la vie en général ont toujours leur signification, nous obligent à nous approfondir dans un sens donné, là où nous devons développer quelque chose ou quelque savoir, comme ce pauvre si généreux qui, sitôt qu’il devint riche, à la demande d’un autre saint, ne reconnaissait plus ses amis ! Sa pauvreté l’éduquait en quelque sorte, sa richesse, tant qu’il n’était pas suffisamment éduqué, le vainquit ! L.Schismanova n° 96-97…Une maladie, un handicap nous obligent à évoluer, la maladie veut nous guérir de quelque chose disent des médecins modernes, nous appelle à une vie plus saine !…Car certains parmi nous, même vivants, sont morts ! La maladie, une souffrance, un handicap ne nous jugent pas- Dieu souriait même devant les fautes des hommes – elle nous met en évolution :
Un enfant aveugle riait à gorge déployée d’entendre ses jeunes camarades jouer dans l’eau, plonger, glouglouter ou “prenant une tasse”…Saint Jean qui passait eût pitié de l’enfant aveugle, ainsi en marge des jeux de ses compagnons, et s’en alla prier Dieu de lui rendre la vue ! Et Dieu fit comme le Saint le désirait : l’enfant recouvrit donc la vue…Mais en voyant comment ses camarades jouaient si librement dans l’eau, nageant, plongeant, sautant, il en conçut une telle jalousie qu’il planta dans les bords du lac des piques invisibles, des roseaux affûtés qui percèrent le coeur de ceux qui y plongèrent sans les voir. Quelques uns en moururent !… “Tu vois lui dit l’Ange divin pourquoi l’enfant était aveugle!?” Et Saint Pierre honteux pria Dieu que l’enfant devienne comme avant, afin qu’il puisse apprendre, de ses épreuves, sagesse, douceur et humilité. De même d’ailleurs nous ne recouvrirons pas notre vue – intérieure – tant que nous n’y serons pas préparés !
Les épreuves affirment les bogomiles ont un sens et nous conduisent, à des degrés divers, dans la voie du développement. Cette pensée sera encore présente dans toute la pensée européenne, même chez un Descartes et plus encore chez un Van Gogh qui savait qu’elles étaient proportionnées au degré d’évolution du sujet. (Lettres à Théo). Elles nous conduisent même à l’initiation. Il faut voir par exemple le magnifique conte de Jacob le Juste, A. Mazon, que nous ne pouvons ici que résumer :
L’histoire de Jacob
Jacob n’a de cesse de rendre grâce au Seigneur de tout ce qu’Il lui a donné : sa famille, ses enfants et toute sa maison, ses boeufs, ses brebis, ses troupeaux. Mis à l’épreuve par Satan jaloux, mais avec la permission de Dieu, p137, il perd tout, enfants, troupeaux, richesses, tout! Le voilà, mendiant et galeux, sous un tas de fumier…Sa femme mendie et perd même patience…Mais il rend toujours grâce à Dieu ! :
Dieu me les a donnés dit-il parlant de ses 7 fils, Dieu me les a repris ! Il rendait ainsi grâce à Dieu de ses épreuves mêmes ! Finalement un Ange bénit Jacob et lui donna, “parce qu’il n’avait pas retiré sa main de la main de Dieu” dit le Conte, un degré de plus dans l’initiation, et lui rendit 7 autres fils, plus beaux encore !… La Providence ne revêt pas nécessairement un caractère négatif, celui des épreuves, elle est cette Sagesse toute de tendresse, cet Amour qui soutient toute chose : elle accorde par exemple au jeune homme un peu niais, l’amour d’une jeune femme intelligente et active, sans quoi il n’aurait pas de foyer où évoluer (Conte du poirier n° 79 L.Schismanova). Elle accorde au jeune homme, bien peu chanceux, nous le verrons plus bas, une jeune femme qui a de la chance- la femme symbolise bien souvent dans les Contes Bogomiles, l’amour divin manifesté- et, à tout être, l’amour de ses proches. C’est elle qui accorde le temps et les saisons que nous devons avoir, avec leurs douceurs et leurs duretés aussi, et ceux qui réclamèrent à Dieu, contre le temps, eurent de belles récoltes mais perdirent le goût des choses !
Science et Providence : Propos aujourd’hui dépassés diriez-vous si la pluie n’est que condensation mécanique ou si le vent n’exprime que des différences entre hautes et basses pressions ? Mais derrière une haute pression, un anticyclone nous sommes renvoyés à des données de la haute atmosphère et finalement à ces rapports complexes qui existent entre Terre et Soleil qui, nous l’avons vu, ne se réduisent pas à de seuls rapports matériels ! Qui peut prévoir à l’avance les déplacements de l’anticyclone des Açores, et s’il fera un bon été ? Derrière le vent, la tempête, il y a toujours Eole, que des explications simplistes, un scientisme dépassé, scolaire hélas, ne doit pas hâtivement masquer, même pour rassurer ! Nous avons laissé deviner ailleurs combien une science plus consciente ne pouvait pas réduire par exemple le Soleil à sa seule apparence. Comme le disait Platon, une approche seulement sensible ne peut pas rendre compte de la nature profonde mais bien réelle des choses !… Nous avons montré qu’une science sans conscience ne serait pas science, et que la science n’est pas là pour nier les mystères donnés à la seule Conscience, les Mystères divins du réel, celui de la lumière printanière ou d’une Aube en qui tout s’éveille par exemple mais pour suivre à la trace de tels phénomènes donnés à la prescience poétique, jusque dans l’expérience scientifique ! Elle n’est pas là pour voiler mais bien pour dévoiler le mystère de l’être ! Sans quoi nous confondrions, d’un point de vue seulement sensible, entre le printemps et l’automne ou entre la matière et la vie qui l’anime.
Existence de Lois : l’idée de la Providence est également posée dans l’idée, très platonicienne, qu’il y a , en ce monde, des Lois, une Justice divine que l’homme devra respecter sous peine de s’affaiblir dangereusement : ainsi le petit homme égoïste de Compère Naoumé ne parvient pas à son développement, le héros Provençal Durand D’Estoc perdant la pierre précieuse, la pureté de l’âme, compromet son amour et sa relation, l’homme qui monnaye indûment le pain et l’eau en temps de sécheresse et de disette n’est plus nourri, celui qui réclame un âne à Dieu pour ses durs travaux mais n’en veut accorder deux à son voisin, lui souhaitant au contraire tout le mal, ne peut donc en recevoir, pas même un ânon, pour lui-même ! 83;L.Schismanova….Et la méchante mère qui allait être sauvée des enfers en s’accrochant à une tige de poireau qu’on lui tendait pour s’agripper et s’échapper du fond, ce poireau même qu’elle avait un jour offert à un miséreux -c’était la seule bonne action de sa vie- la méchante mère perdit tout, la tige se rompit lorsqu’elle repoussa tous ceux qui s’accrochaient avec elle pour être sauvés ! Il y a selon les Bogomiles, devant la Nature divine, des Lois que nous devons expérimenter… Voyons à ce sujet le très beau conte du Juge juste, n° 54, de L. Schismanova.
Le Conte des paysans et du juge justes.
Un paysan vendit un de ses champs à son voisin. Ce dernier, en labourant, y trouve un chaudron plein de pièces d’argent et le rapporte au premier, en lui disant qu’il est à lui ! Ils se disputent, chacun estimant que le chaudron revient à l’autre ! : “Je t’ai tout vendu dit le premier, pierres, terres, argent”…et le second n’a acheté disait-il que la terre ! “Les pièces sont à toi !…”Ils vont au Tribunal, pour savoir à qui ne reviendrait pas l’argent…Le juge confia finalement l’argent aux héritiers des deux protagonistes à qui il le partagea, puisque, au fond, chacun d’eux travaillait pour ceux-là !…Un témoin, un marchand de passage, riait à gorges chaudes des trois protagonistes, l’acheteur, le vendeur et le juge. “D’autres gens en mon pays, d’autres voisins ne se disputeraient pas pour cela leur dit-il, pour savoir à qui ne reviendrait pas l’argent ! Ils le réclameraient plutôt pour eux, et d’autres juges devant tant de naïveté se seraient, bien sûr, gardé l’argent pour eux-mêmes ! Et le juge répond alors au marchand tout en le questionnant :
“Avez-vous des femmes, des enfants en votre pays ?” Et le marchand répondit que oui, “et l’abondance en toute chose” reprit le juge ? “Oui, tout comme chez vous !” “Avez-vous des arbres portant des fruits, et du bétail, des brebis portant des agneaux, des vaches mettant bas ? Et des ruches emplies d’essaims féconds et vous offrant leur miel ?” “Oui, Dieu nous accorde tout cela, comme ici !”
“Eh bien, sachez que s’il vous l’accorde et vous conserve la vie, c’est à cause de vos enfants, car ils sont innocents et non à cause de votre vertu !”
Il n’y a donc d’abondance que pour les peuples vertueux, tandis que les peuples privés de vertus s’affaibliraient, à des plans intérieurs et même extérieurs selon des lois que nos paysans et notre juge connaissent et que nos peuples médiévaux, de la Renaissance et jusqu’ à la fin du XIXème siècle, savaient également respecter- dont nos lois n’étaient que l’expression extérieure.-
V L’Eglise (Quelques extraits)
1) Il n’y a d’ordination, d’élévation au degré d’ « apôtre-envoyé », qu’en un sens intérieur.
Si nous considérons de plus près cette étape la plus significative, celle de la Consolation, nous voyons que « l’ancien » lui-même, l’initié, pourtant si près de Dieu, s’efface dans les moments cruciaux de la Consolation au profit de l’assemblée des bonshommes, il se fond dans cette assemblée des bons hommes implorant Dieu pour leur ami, afin qu’Il lui accorde sa grâce et son Esprit :
Le croyant candidat et le premier des bons hommes font certes tout d’abord leur melhorier, leur vénération à l’ancien. Mais le premier des bons hommes requiert ensuite toute l’assemblée : « Bons chrétiens, nous vous prions pour l’amour de Dieu d’accorder à notre ami, ici présent, de ce bien que Dieu vous a donné ». Puis le croyant fait son « melhorier » et s’adressant « à Dieu, à l’Eglise et à vous tous », à toute l’assemblée, il demande pardon de tous ses péchés et « les chrétiens disent-alors : « Par Dieu et par nous et par l’Eglise qu’ils vous soient pardonnés et nous prions Dieu qu’il vous pardonne ». Après quoi ils doivent le consoler…», l’ancien lui posant le livre-l’Evangile- sur la tête et les autres « bonshommes », la main droite, tandis qu’ils prient des « bénissez-nous, pardonnez-nous… » et prononcent, en latin, le« Père saint, accueille ton serviteur dans ta justice et mets ta grâce et ton Esprit saint sur lui ». (C’est donc toute l’assemblée qui implore la grâce divine de la « descente » de l’Esprit saint sur le croyant.) L’ancien dira alors des oraisons, récitera le prologue de l’Evangile de Jean, avant que tous ne concluent sur des « adoremus » et des « bénissez-nous », et sur le baiser de la paix, p. 234.
L’ancien nous le voyons, l’initié, n’est lui-même défini que comme l’ancien ou comme « celui qui guide le service divin » : Pourtant si près de Dieu, il s’efface, au moment de la Consolation, au profit de l’assemblée des bonshommes, il se fond bien souvent dans cette assemblée des bons hommes implorant Dieu pour leur ami, afin qu’Il lui accorde sa grâce et son Esprit… Avec ce retrait de l’ancien, l’initié, c’est toute l’idée d’un ordre humain et hiérarchisé qui est mise en retrait, car seule compte, dans la sancta Gleisa, la présence même de Dieu…Tout ce qui est humain s’atténue dans l’amour et dans cette pure présence.
L’ordination ? Il n’y a pas d’ordination au sens extérieur du terme …..
2) Une autre conception de l’Eglise
L’ordre nous le voyons n’est donc que l’azordenament de sancta Gleisa, ne désigne que l’ordre de ceux que la sainte Eglise du Christ vivant s’est ordonnée, en Esprit seulement, mais non pas par les hommes (!), à l’accomplissement du service divin de l’amour. Il est à la fois, (à la manière de tous ceux que l’Esprit ordonnait, selon Paul, à des tâches divines, diverses), plein de l’Esprit divin, dont le rayonnement sur l’assemblée apporte mille bénédictions,- d’où les vénérations ou melhorier-, mais il n’est pas plus que les autres, il est le plus petit parmi les hommes, dans une pure ordination, si l’on peut dire, mais invisible, seulement intérieure et informelle, d’où son retrait significatif, au moment essentiel de la Consolation…S’il prêche, (ou bien un autre), c’est parce que l’Esprit en lui, lui demande de prêcher et parle en lui, et que ceux qui l’entourent ressentent l’autorité divine de sa parole ! C’est ce que veulent dire les phrases souvent citées : « Car ce n’est pas vous qui parlez mais l’Esprit de votre Père qui parle en vous », ou bien « que l’Esprit de Dieu est avec les fidèles du Christ »… Les hommes cherchent tous des autorités confirmées par d’autres autorités, un évêque ou un professeur de faculté, co optés plus ou moins directement, (par exemple dans un concours), et reconnus par un autre, un pouvoir. Il faut raisonner ici « selon d’autres cohérences » disions-nous et comprendre que nous touchons, nous semble-t-il, à la réalité grandiose de l’Eglise d’un Christ vivant manifestée dans ses hérauts, par delà des désignations humaines, qui ne sauraient être divines. Nous n’aurions plus affaire à quelque courant issu du sein des églises temporelles, qu’elles soient catholiques ou orthodoxes, courant qui serait seulement plus ou moins décalé et marginal, comme le laissent entendre bien des tenants modernes de l’approche bogomile-cathare : c’est l’essence même de toute Eglise et de toute autorité, de tout Etat aussi, qui est mise en question par le phénomène cathare bogomile. Il ouvrait ainsi l’humanité à de puissantes impulsions vers la liberté, impulsions venues du dedans de son être, venues de l’Esprit, dont les hommes étaient véritablement les hérauts, en même temps qu’il rencontrait, au fur et à mesure qu’il apparaissait dans toute sa force et sa clarté, les plus vives oppositions…
Il n’y a donc pas, dans l’assemblée des bonshommes, d’évêque attitré, il y a des êtres humbles qui accomplissent des vouloirs divins, il y a ici un être que l’Esprit appelle, à un moment donné, à dire la parole qu’il dit et à guider le saint service de l’Esprit, un autre est appelé à évangéliser, à enseigner, un autre à soigner, un autre encore à prier, et tous s’assemblent ainsi, à aimer et à prier, tous égaux devant Dieu, véritables « frères spirituels », selon l’expression de nos trois services, (le dit Rituel)…Et dont certains reconnaissent la sainteté, la vérité de la parole tandis que d’autres la mettent à l’épreuve. Sans autre contrainte ni garantie que la vérité de la parole ou la chaleur de l’amour. Tout aussi bien, un jour ce sera l’un, un autre jour un autre qui réunira toute une assemblée…Il n’existe même pas, sous ce rapport, d’assemblée constituée,- dans des maisons, des conventicules comme disent les Inquisiteurs-, hormis sous des regards extérieurs, mais bien de pures assemblées de chrétiens se réunissant librement, ici ou là, pour prier en faveur du bien et du progrès de l’humanité et pour travailler à celui-ci, délégant parfois, toujours en toute amitié, quelques uns des leurs à (aller) consoler un mourant, ou à assister une personne en difficulté, accomplissant les services de l’apparelhament, de l’Oraison ou de la Consolation, recevant parfois des dons pour couvrir des dépenses correspondantes, mais assurant toujours, par un travail personnel, leur subsistance…Les Contes le disent, nous en avons cité un en introduction, l’initié dans le Christ n’est pas là pour constituer une contre Eglise mais pour refonder au contraire toutes celles qui existent dans le chemin de l’amour et de la vérité, et bien des textes, à toutes les époques, confirment la propagation de l’évangélisme bogomile au sein des religieux de l’église catholique et orthodoxe, hormis, sans aucun doute, ceux qui représentaient, au sein de l’église, un courant avide de pouvoir et de théocratie…La pensée bogomile, attachée originellement à l’amour et à la douceur qui le manifeste, pouvait tolérer de telles situations…
Où nous voyons clairement, à la différence du Rituel latin de Florence, que c’est l’Eglise qui est sainte, c’est l’Esprit vivant du Christ parlant dans la bouche des chrétiens, non l’ordre, en minuscule dans le « rituel de Lyon », qu’il établit. Il n’est sans cesse question que d’Eglise de Dieu, de vrais chrétiens disions-nous, de frères spirituels, de disciples en qui demeurent spirituellement le Père, le Fils et le Saint Esprit… L’ordre de la sainte Eglise n’est, dans l’Esprit bogomile, qu’une réalité informelle, spirituelle, l’ordre de ceux que l’Esprit du Christ d’Amour s’est ordonné, en vue du service divin, qu’il s’agisse de prière, de prédication, d’imposition des mains, ou de baptème dans la supplique faite à Dieu. Et ceux qui allèguent de l’existence d’un véritable ordre « cathare » en citant cette notion d’un « azordenament de sancta Gleisa » négligent abusivement le poids donné, dans tout le texte, à cette sainte Eglise, et à cette présence même de Dieu venu relativiser cette notion même d’ordre. Au point où elle disparaît même de l’essentiel du texte.…Au final, nous pouvons dire qu’il n’existe pas d’ordre cathare ni bogomile, au sens consacré, au sens humain du terme, et que l’ordre de la sainte Eglise n’est qu’une réalité informelle, ce que corrobore l’universel verbe de nos contes. Mais qu’il existe de véritables frères spirituels dont la pureté et l’amour répandent, comme de purs vaisseaux, la brillante lumière de Dieu et la liberté qui en est le sceau… Nous pouvons dire que l’Eglise était dans la pensée bogomile ce lieu sacré où le candidat ne se soumettait à rien d’extérieur, ne se soumettait qu’à lui-même, à ce Dieu en lui de la Vérité qui fonde toute liberté. Car ne l’oublions pas, les Bogomiles réfutaient précisément avec force, tout serment d’allégeance, tout lien de subordination…
3) Sur le Melhorier :
C’est, lors des actes religieux principaux, de la tradition de l’oraison ou de la consolation, dans une inclination ou une génuflexion du croyant ou du chrétien envers l’apôtre, « une vénération, un salut à l’Esprit Saint » dit D.Roché, une demande de bénédiction et c’est en retour la bénédiction, le salut de l’apôtre. Le candidat formule sa demande : « Benedicite, Seigneur, priez Dieu pour nous, pour ce pécheur, qu’il le délivre de male mort- (c’est-à-dire le fasse chrétien, dans le baptème spirituel, ce qui délivre de la mort)- et l’amène à bonne fin- (c’est-à-dire jusqu’au Royaume divin)-
L’apôtre répond par un : « Dieu en soit prié, vous fasse bon chrétien et vous amène à bonne fin ». Duvernoy p. 208, religion des cathares, le catharisme. (Ce qui désigne donc,- le chrétien et la fin-, les deux principaux niveaux de l’initiation). Le salut peut s’effectuer en trois génuflexions et demandes progressives ou en une seule avec une légère inclination, et devenir même une simple bénédiction comme on le voit avec la mère de Perceval bénissant son fils ou avec le bon homme bénissant Perceval.
Ainsi la mère dit à son fils, sur les modèles décrits :
“Allez à l’église et au Moustier prier Notre Seigneur
Qu’Il vous donne honneur en ce siècle (honneur qui désigne, dans les textes, le fait d’être bon chrétien)
Et vous aide à vous comporter de telle sorte qu’à bonne fin
Vous puissiez arriver”, p 17. Deuxième Continuation. Perceval. Editions Triades.
Et de même le prud’homme dira p 35:
“Allez au moustier prier Celui qui a tout fait (où l’on retrouve le “panthéisme” bogomile),
Que de votre âme il ait merci (vous sauve de male mort),
Et en ce siècle terrestre qu’il vous garde comme son chrétien”…
Dans la formule des Continuations 2, l’ermite désignera sans ambiguïté les trois niveaux de l’initiation :
“Tu dois croire comme bon chrétien :
Honneur en ce siècle mortel
Et bien en l’autre, (Le Royaume de Dieu),
Le principal t’en peut Venir, près de Celui qui a toutes bontés”. p 74. Si les Inquisiteurs de l’Après catharisme y voyaient surtout des prosternations, le Perceval et ses continuations témoignent, à la même époque, d’une pratique tout autre qui élève le melhorier au rang de la bénédiction et du salut…
Le Melhorier était donc à la fois d’un côté, un acte de reconnaissance du divin en l’apôtre, de respect, et de l’autre de bénédiction, afin que l’âme de celui qui était réellement béni s’élevât vers sa fin supérieure, comme chrétien et comme apôtre. Elle s’améliorait : d’où, pour désigner cette forme de « salut », le terme de « melhorier » ou d’amélioration…
4) Conclusions. La sainte Eglise et les contes populaires : p 218
L’Eglise n’est que l’Eglise de Dieu, cette assemblée de tous les fidèles, où qu’ils soient, en qui « Jésus Christ se tient et se tiendra jusqu’à la fin des siècles »…Cette permanence du Christ constitue toute la permanence, la pérénnité de l’Eglise. Tandis qu’elle relativise tout ce qui n’est pas du Christ, l’ordre humain : si nous nous en tenons aux textes originaires du Rituel de Lyon, nous l’avons vu, il n’existe pas d’Ordre saint, il n’existe que l’ « ordre de la sainte Eglise »…C’est l’Eglise qui est sainte, celle de tous les hommes bons, dans laquelle demeure le Christ…C’est l’Amour, c’est la Sagesse et c’est la Vérité.
Deux contes illustreront cette présence du Christ dans l’Eglise et cette relativisation de l’ordre humain : premièrement, cette histoire bulgare du bon prêtre, de l’Ange et de la souris, n° 87, Schismanova, qui, sous forme de boutade, a un contenu révélateur à plusieurs titres :
“Il y avait autrefois dans un village “un très bon prêtre”…Pendant la messe un Ange descendait du ciel et restait les ailes déployées au dessus de (la porte de) l’église…Mais une souris survint et sauta dans l’Eucharistie…Le prêtre au moment crucial, ne voulant pas effrayer l’assistance, l’avala, d’un coup, avec l’Eucharistie ! …L’Ange fut dégoûté, il s’emporta et réprimanda vertement le prêtre : Fi ! Comment as-tu pu avaler cette souris !… Tous deux avaient péché ! L’Ange colérique resta lié à la porte, et le prêtre aussi, attaché à l’autel, tenant l’Eucharistie, tous les deux figés ! Tout le monde put les voir…L’Ange supplia les paroissiens de dire des messes expiatoires, ce qu’ils firent, trois jours et trois nuits …Ils furent délivrés…Et l’Ange s’envola jusqu’au 7ème Ciel où il chanta si fort que les cheminées en tremblèrent ! Le prêtre aussi, tout heureux, réintégra sa paroisse …”
Nous trouvons, dans ce texte, des éléments du contexte sacerdotal traversé dans les époques par le Conte, (par exemple l’Eucharistie), mais d’autres éléments trahissent la conception bogomile : le vrai religieux, à des conditions données- il y a même l’allusion pleine d’humour à l’abstinence et à un régime non carné- médiatise le Divin, et ceux qui en sont dignes en suscitent toute la présence, ici celle de l’Ange. La véritable Eglise se définit dans le fait de cette présence sacrée…Sous ce rapport, chaque groupe, chaque élu même en qui le Christ demeure, comme le disent les Autié, est une Eglise, tout autant que l’ensemble de tous les hommes bons… Ils citent volontiers Jean : “Si quelqu’un m’aime et garde ma parole nous viendrons à lui et ferons notre demeure…”
La voilà l’Eglise, la réalité de ceux qui agissent véritablement dans le Nom, la présence divine, l’Esprit d’Amour et Vérité, où qu’ils soient, qui peuvent donc guérir, bénir, baptiser même en Esprit, en imposant les mains . Et s’ils n’agissent plus en ce saint Nom, si l’Esprit du Christ ne se tient plus en eux, ils ne sont plus de l’Eglise, les voilà liés sur une porte ou un autel… Un autre conte bogomile bulgare sait clairement relativiser la notion d’ordre. Nous avons vu que dans l’expression du rituel de Lyon : “l’ordre de la sainte Eglise”, c’est l’Eglise qui est sainte, non l’ordre qui n’est qu’humain et faillible…Quand une pierre s’effrite on la change : le même qui bénissait ne peut plus, s’il a chuté, bénir en un sens divin. Il n’existe donc pas, dans la pensée bogomile, d’Ordonné en un sens formel, (sauf dans le faux rituel de Florence), d’Ordonné au sens consacré du terme, en Soi habilité à baptiser d’Esprit : il y a seulement des hommes bons que l’Esprit ordonne aux tâches de l’Amour…C’est à cela que l’on reconnaît l’ordre ou le disciple véritable, à l’amour. S’il aime Dieu et garde Sa Parole, et si l’Esprit se manifeste à travers lui, tout l’Amour de Dieu, cela suffit. Voyons notre conte :
L’Ermite, le Brigand et le Prieur
“Le Prieur d’un couvent et son moine muet- il faisait pénitence-, guidés par un brigand, s’en vont au coeur de la forêt, ils vont assister un pieux ermite mourant, N° 93 Schismanova… Arrivés à la grotte de l’ermite, ils assistent les derniers moments du pieux personnage. Le brigand qui les a conduits, qui se tenait à l’arrière jusque là, demanda à l’ermite, juste avant son départ pour le Ciel, de le recommander là-Haut, à la Sainte Vierge, pour qu’elle lui pardonne ! “Prie pour moi, là Haut, la Sainte Vierge, car j’ai beaucoup péché !” et il pleurait presque… “Eh, mon fils lui répondit l’ermite, à chacun suivant ses actions !”…
La Vierge Marie et les Anges étaient là, invisibles, ils se fâchèrent et, sur le coup, partirent ! Car l’ermite aurait dû prier pour ce brigand qui pleurait sur ses fautes et même se repentait, prier afin que Dieu lui pardonnât ses méfaits !…Ce sont les diables donc, qui emportèrent l’ermite sans coeur !
Plus tard, ce fut au tour du brigand, à l’article de la mort, de réclamer le Saint Sacrement… Le Prieur du Couvent était bien réticent, le moine muet, tout en pleur, exigea que le Prieur le lui accorde : car il vit la Sainte Vierge prendre l’âme du brigand dans un mouchoir et la serrer contre sa poitrine !…Il en pleura toutes les larmes de son corps…Quand le Prieur le délivra de son vœu, il lui raconta tout et combien, à la dernière heure du brigand repenti, tous les Anges étaient là !
1.Le Prieur qui, lui, n’avait rien vu, fit alors pénitence et se fit même servir dès lors le pain béni par le moine muet !”
Où l’on voit que le vrai religieux est au delà de toute étiquette ou d’une ordination formelle et que la vraie Eglise n’a pas de titre d’Ordonné ni aucune hiérarchie ! Sitôt par exemple que le chrétien a fauté, sa conscience divine chute, il n’est plus, quel que soit son baptême antérieur, ou son ordination, en rapport avec le Christ. Le voilà figé, comme l’Ange, au dessus de l’église, ou comme le prêtre, à l’autel… Le baptême ne peut donc, dans un tel mode de pensée bogomile, absolument pas tenir lieu d’ordination en un sens extérieur, contrairement à ce qu’ont pu dire certains érudits. Nous y reviendrons. Les nuances entre baptême 1 et 2 des premiers temps bogomiles,- ce sont les stades 2 et 3 de l’initiation-, n’ont rien de formel, sont d’ordre purement spirituelles : les rituels d’initiation n’ont véritablement de valeur qu’initiatique !
En matière d’Eglise, seule compte l’instance divine, peu importent donc les hiérarchies humaines et leurs allégeances. Il n’y a d’obéissance qu’à l’amour en nous et à la vérité…Il n’existe pas d’autre Eglise que celle de l’Esprit d’Amour, celle de l’Esprit de Sagesse et de Vérité. Il n’existe donc pas d’église cathare et pas plus d’église cathare que d’église catholique ou que tout autre église… Il n’existe que « l’Eglise de Dieu », sans lequel elle ne serait pas Eglise…Quel est donc l’ordre de la sainte Eglise ? : Le seul “ordre”légitime n’est, dans tous les pays du monde, que l’ensemble de tous les humbles, aimants et obéissants en Dieu, mais en Dieu seulement, par delà tous les liens horizontaux de vassalité ou de subordination que les Bogomiles récusent précisément au profit d’un rapport personnel et exclusif à l’Amour, à la Vérité, à Dieu ! C’est Satan disent les textes qui promit aux âmes humaines, en vue de les séduire, un tel ordre de subordination où les uns se soumettraient les autres…Cf la Prière de Maurri en fin d’ouvrage. Les Bogomiles préparent donc l’ordre futur des consciences libres et des « communes libres » qui naîtront précisément, par exemple en Italie, sur les lieux de leur influence… (Et en germe, une autre idée, intérieure, de l’Etat)…
La société active et généreuse des bonshommes
Il n’existe pas d’ordre au sens extérieurement consacré…..
VI L’Après Catharisme ; Les deux Catharismes, à l’Orient et à l’Occident ? !
La grande répression, exercée au XIIIe siècle, vise à effacer toute trace de la pensée bogomile, y compris en disséminant de faux documents, faux écrits, d’inspiration réformiste en un sens grégorien. Elle aboutit à ses fins !….p 187
P 191 La conséquence est inéluctable : « l’Après Catharisme » du XIIIe au XIVe n’est plus un catharisme au sens bogomile du terme mais bien plus un néo réformisme teinté de catharisme :
Ce qui est sûr, c’est que dans le Midi comme en Italie et bonne part de toute l’Europe, le choc horrible de la Croisade et de la répression, et de l’Inquisition conjugués, de 1209 à 1244, jusqu’à la destruction physique de tous ces bons hommes, porteurs d’Evangile et d’Amour, anéantira la parole et la vie : cette parole de l’Amour fut brûlée vive…Le mouvement spirituel qui ressurgit alors, meurtri de morts, de peurs et de souvenirs, privé de parole vive et travaillé de faux témoins et de faux textes laissés ici ou là, habilement rédigés, des textes à l’apparence bogomile mais à l’esprit étranger, au dualisme réformiste et austère, ne pouvait plus porter de sitôt la force et la joie, la lumière de la parole bogomile, le Christ vivant…Les actes religieux les plus purs y furent ritualisés, le mouvement s’habilla, jusque dans les monastères, de rites et de règles sévères et mortifères et d’austères prières, répétitives et routinières, de hiérarchies, de condamnations de la joie et de la vie maritale que les Bogomiles, nous le verrons, mettaient au commencement même de l’initiation…
Les actes de pure religion disions-nous y furent ritualisés : ils paraissent, est-ce le fait des nouvelles communautés, ou l’exagération, nous l’avons dit, des Inquisiteurs eux-mêmes,- à la manière dont Héribert voyait les bonshommes faire de jour comme de nuit, de grandes séries de prières et de génuflexion, une centaine par jour, là où d’autres sources en voyaient 7 et 4-, ils paraissent donc de véritables actes de soumission des « chrétiens » à l’Eglise, mais sans plus rien de véritablement religieux…Il n’est qu’à voir la rupture qui existe déjà entre le baptème spirituel pratiqué en 1163, relaté par Eckbert, p.151, (le catharisme, Religion des cathares, Duvernoy), ou bien le Rituel de Lyon, qui est seulement attentif à la prière et à Dieu, et le Rituel latin où l’on ne voit plus que l’Ordre et plus que l’Ordonné…Nous avons, après 1244, avec les Inquisiteurs, avec Fournier en 1300 en Languedoc, avec Monéta, Sacconi et surtout Anselme d’Alexandrie après 1270, une véritable surenchère de génuflexions et de prosternations à l’Ordonné, de prières routinières et répétitives, une véritable ritualisation des actes religieux et de leurs gestes, tellement étrangère à la volonté bogomile de tout refus d’imitation et d’obéissance à quelque règle que ce soit, sinon à leur volonté de sincérité, de vérité et à la liberté qui en résulte…Il est intéressant de voir que l’évolution du Melhorier, (voir plus bas), qui était, dans ces moments exceptionnels des grands actes religieux,- où le divin s’abaissait jusqu’aux hommes-, un geste de vénération de l’Esprit Saint et de demande de bénédiction, devenir, au temps de Pierre Autié et dans le XIVe siècle, (si l’on en croit les références inquisitoriales données par Duvernoy), une prosternation à terre. Le « melhorier » devient même avec Anselme d’Alexandrie, en 1275 environ, une prosternation à terre, avec les mains posées à terre, que le croyant devait baiser, en un mot : caricatural. On passe de l’élévation de l’être à l’expérience grandiose de Dieu, dans le baptème par exemple, à l’anéantissement du sujet dans sa prosternation à l’Ordonné ! Nous verrons plus loin, par delà les descriptions faites par les Inquisiteurs, que la pratique du « melhorier » telle qu’elle était réellement pratiquée, dans le Perceval, dans la première moitié du XIII, relève d’un geste de salut et de pure bénédiction et non d’un anéantissement du sujet dans la prosternation. Les Inquisiteurs ont surtout relaté des caricatures, qu’elles soient issues de quelque accusé voulant se dédouaner, ou bien des Inquisiteurs eux-mêmes qui y trouvaient leur intérêt.
Et l’on voit également cet équilibre de prières, par exemple autour du grand événement du baptème spirituel et de la récitation de quelques Pater dans le dit rituel de Lyon, être rompu dans l’après catharisme : il devient chez Anselme d’Alexandrie, dans les prières quotidiennes, à la manière d’Héribert, une récitation ininterrompue d’Adoremus et de 18 Pater Noster entrecoupée de Bénédicité, de Pater et Filius et Spiritus Sanctus dimittat nobis et parcat omnia peccata nostra, d’Adoremus Patrem et Filium et Spiritum sanctum, de Dignum, à haute et à basse voix, où les uns et les autres, chrétiens et officiants, se répondent, dans une litanie toute répétitive et mécanique, et reprennent sans cesse avec des Gratia domini nostri Jesu Christi sit semper cum omnibus nobis, des Bénedicité, des Pater Filius etc…Et ils prient tout cela quinze fois par jour et la nuit comprise dit Anselme, p. 184, religion des cathares, Duvernoy. Tout est ritualisé et figé dans cet Après Catharisme qui n’a rien d’un « catharisme classique » comme le dénomment certains historiens, depuis le partage du pain de l’oraison qui n’est qu’une singerie de l’Eucharistie catholique (voir Ch.II), et qui perd toute signification, jusqu’à l’abstinence et la non consommation de viande réduite, par exemple chez Moneta, à la seule obéissance à la Règle sinon à la haine de la génération. (Nous sommes loin de tout le sens que les Bonshommes accordaient à cela, comme on le verra chez Paul s’adressant aux Romains, qu’ils citaient fréquemment.)
D’une manière générale, il semble qu’un tel néo catharisme soit à la fois victime du grand choc des croisades, des pressions et de la répression inouïe qui s’est exercée sur le monde et la pensée bogomile et sur lui, d’où cette espèce de temporalisation et de ritualisation réformiste, austère et implacable, de leur église, sans compter, par endroits seulement ( ?), certaines exagérations des Inquisiteurs eux-mêmes qui avaient tout intérêt à de tels grossissements, pour justifier une relance du rouleau compresseur de l’Inquisition, par exemple en 1272 en Italie…Quoiqu’il en soit, il serait parfaitement dommageable, sous prétexte qu’on a de cette époque de l’Après Catharisme, une claire relation, de s’y réduire pour tenter de comprendre l’avènement et le sens de la pensée bogomile, et tout particulièrement leur conception essentielle de l’Eglise. Et c’est ce que font trop de nos historiens, tentés par l’abord aisé, méthodique même, de ce «catharisme » monacal dit injustement «classique », mais tellement étranger à la pensée des bonshommes.
Deuxième remarque : Il n’a jamais existé deux catharismes, un catharisme oriental et un occidental, mais un unique mouvement de chrétiens ou bonshommes, puisant à la même source du Christ et de sa Parole
C’est l’anéantissement par l’église romaine, (nous parlons des tendances théocratiques qui y sont à l’œuvre), dans notre Occident donc, de l’existence et de la parole bogomile, au profit d’une parole qui explicite, dès la fin du XIIe siècle, des vues qui lui sont étrangères,- pensons au Livre des deux Principes et au Rituel qui suit, à la deuxième partie de la Cène Secrète, ou du Traité de l’Eglise de Dieu, (dit Rituel de Dublin), à ce passage essentiel du « Rituel de Lyon », et à tous les faux traités énumérés, dont le Traité cathare anonyme ou le livre de Monéta sur le mariage, (ci-dessous), ou les Actes de Saint Félix et quantités d’autres documents qui ne sont pas encore découverts mais dont on devine l’existence, faux documents, faux bons hommes, fausses écoles ainsi amenées à l’existence, (c’est par exemple le Livre des deux Principes, dont nous avons établi la duplicité, qui pose l’existence d’un dualisme mitigé, que d’autres faux livres, la deuxième partie de la Cène Secrète permettent d’établir, etc…)- c’est peut-être aussi le surgissement de mouvements néo réformistes, au sens grégorien, d’ailleurs induits par la dissémination de tous ces faux, teintés de catharisme, qui amènera certains historiens à distinguer entre le courant bogomile qu’ils classeront comme oriental et le courant dit cathare selon le mot même des Inquisiteurs, cathare et occidental : Mais c’est en fait, nous l’avons dit, l’Eglise romaine catholique qui induisit, par des persécutions massives, par la destruction de tous les textes bogomiles et la dissémination de semblants de textes originaux qui troublèrent véritablement la parole bogomile, une autre mouvance, coupée de ses racines et plus aisément destructible, et au final, de telles confusions : ce partage entre courants orientaux et occidentaux des mêmes Bonshommes Bogomiles, ou aimés de Dieu, appelés en tous lieux, et en tous les Contes, « chrétiens », ne reflète que la coupure entre les églises catholiques et théocratiques- qui inventèrent l’étiquette cathare assez tardivement-, et orthodoxes. La soi-disant dualité dans le mouvement bogomile n’est que le reflet de la dualité entre les églises « romaines », catholiques et orthodoxes, et le traitement différent qu’elles imposeront à la réalité bogomile, l’une se convaincant, d’une façon toute névrotique, de l’identité temporelle d’une église des bonshommes qu’elle baptisera « cathare ». (D’où notre réticence à employer ce vocable qui ne correspond à rien de réel). Il n’y a rien donc d’étonnant à ce que l’idée d’une hiérarchie bogomile n’apparaisse pas dans l’Orient, car il n’y en a jamais eu, et pas plus en Orient qu’en Occident…Mais le vrai courant bogomile était un, dans toute l’Europe et le Monde Slave, s’il était la pure expression d’une expérience intérieure du Christ et de sa Parole vivante. L’universalité des Contes puisant, en tous lieux, toujours de façon riche et originale, à cette source sublime, en témoignent, sans compter cette grande force morale qu’ils surent transmettre à tous ces peuples, jusqu’à la Renaissance et la Révolution, et jusqu’aux grandes époques à venir…
Retour à la conception bogomile de l’Eglise : Pour tenter de comprendre justement la conception bogomile de l’Eglise…
VII L’Amour, la Femme, l’initiation, l’avenir de l’humanité
1) Marcabru p 363
Controverse sur la nature de l’Amour. Et sur la place de la Femme.
Bien des modernes ne comprennent pas, Nelli par exemple, qu’un tel amour, qui descend jusque dans la chair, jusqu’à avoir enfants, et qui de plus s’exprime par l’intermédiaire d’une « femme tellement terrestre » comme dit notre auteur, pusse être divin ou conçu, chez les “Cathares”, comme tel… N’y a-t-il pas ici une méconnaissance des structures de la pensée macédonienne, slave et méridionale, présente dans toute la conscience bogomile, selon lesquelles c’est au travers du réel que se manifeste la divinité : et c’est précisément au travers de la Femme, comme nous l’avons vu plus haut, que s’exprimera le mieux l’Amour et la Sagesse divines ? D’où résulte une méconnaissance de cette place centrale de la femme, la femme glorifiée, la femme libérée, particulièrement dans la culture méridionale !
C’est le divin même qui se manifeste à travers la femme et seulement par elle. Nous le retrouverons dans la poésie Provençale, nous l’avons sous une autre forme au travers des Contes bulgares et bogomiles où la femme est, de façon multiple, magnifiée…La Femme est la médiation du Divin.
Nature de l’Amour chez le poète Provençal Marcabru
Et l’Amour qu’elle a su inspirer, tel un rayon divin qu’il faut savoir accueillir, cultiver dans toutes ses formes, un tel amour qui se transporte de l’amour amoureux, à l’amour amitié, à l’amour comme force ensuite, à l’amour envers Dieu dans l’Esprit, celui qui anime les âmes- soeurs, cet amour est le Premier Acte, le premier rayon du Divin, au point où l’église cathare de l’Albigeois s’appellera “Eglise d’Amour”…
L’amour des cœurs, l’Amour amoureux, qui n’est que racine, est déjà disions-nous un mode de l’amour divin : dans cet amour encore mêlé de désir mais qui devra se purifier, l’autre déjà y devient plus important que soi-même, on quitte avec force l’enfance. A plus forte raison à ses niveaux supérieurs. Et les poètes ne s’y trompent pas : c’est au sujet de cet amour entre les êtres que Marcabru dira :
“Ai fin Amors, founs de Bountat
C’ a(s) tot lo mon illuminat !… Ah, pur Amour, source, fontaine de Bonté,
Qui a le monde entier illuminé !
Amour d’émeraude et sardoine (symboles de chasteté et humilité)
Qui est de Joie cime et racine, Maîtrise et Vérité
Ton pouvoir est souverain sur toute créature…”
Comment ne pas voir ici, dès les premiers versets, cette référence évidente au verset de l’Evangile désignant le Christ de lumière :
“Je suis la Lumière du monde, Qui me suit aura la lumière de la vie”.
L’Amour véritable, l’amour des cœurs, mène à la vertu. C’est ce pur amour qui a le monde entier illuminé, il est donc la lumière du monde, il est le Christ même…Marcabru ne pouvait pas, à l’époque de si terribles répressions, le dire plus directement, le dire autrement que poétiquement…
L’Amour est une source s’épanchant vers l’aimé, le souffle délicat du Christ sanctifié en nous et nous sanctifiant : Il est un rayon du Christ. Il est appelé encore par notre auteur : “Le Principe de toute chose”, “l’Alpha et l’Oméga, le Commencement et la Fin”, dans une référence constante à la Bible.La désignation est claire et sans ambiguïté. Et d’ajouter que l’amour est la seule règle de l’amour courtois : il est lui-même Courtoisie et douceur. Il recèle en lui même tous les bienfaits divins: “Il apporte la Vie, la Lumière, la Liberté, le Savoir, la Paix, la Joie” comme dit notre penseur bulgare cité, il éveille en l’homme l’impulsion intérieure de donner qu’il ne devra jamais étouffer…L’Amour est en un mot le Christ en nous, le Divin, Il est Dieu et Dieu seul est Amour…Etant Dieu, la culture de l’Amour est au centre de l’initiation… “Là où deux à trois êtres seront réunis en mon Nom, je serai”… Ce sont les âmes sœurs, réunies en Esprit dans le pur amour, qui sont les pierres de l’Eglise divine !…
Culture de l’Amour : l’idée de Cours d’Amour
L’idée d’une culture de l’Amour est donc un moment fondateur de la pensée bogomile: elle est nous l’avons vu le premier acte de l’initiation. (Ce n’est donc pas par hasard si la culture “cathare” et si la culture du Fin’Amors coïncident, ou si l’église d’Albi s’appelle nous l’avons dit “Eglise d’Amour” ! Le dit rituel de Lyon parle, sans cesse, d’amitiés). L’amour amoureux, d’essence divine, est le premier pas, il ne pouvait pas s’anéantir dans la soumission de l’un à l’autre, ou de la femme à l’homme comme l’instituaient, dans le mariage, les papes réformateurs, durant la première moitié du XIIe siècle, il ne pouvait pas s’anéantir dans aucune sorte d’engagement et de serment, alors même que le développement de l’amour n’est possible que dans la liberté. Il ne pouvait pas s’anéantir dans la routine du désir charnel et des passions qu’il alimente, qui lui sont contraires, désirs de nature inférieure où l’amour décroît inéluctablement, selon des lois… L’amour exige une culture consciente et libre.
Je veux aimer et je demande à Dieu, de toutes mes forces, de me donner l’Amour. Et je m’efforce de le cultiver, selon ses lois, de lui donner vie en moi. Je ne peux rien d’autre…
Les Bogomiles savent que l’Amour n’est possible que sur la base d’une culture consciente de cet Amour, de la divinité de son essence, compte tenu des lois de son développement. Dans une même perspective Marcabru réfère manifestement à des “Cours d’amour” et énonce des lois, enseignées par les Bogomiles, dont nous retrouvons l’esprit jusque dans le Rituel de Lyon :
“L’Amour dit-il est émeraude et sardoine” qui représentent des vertus cardinales, chasteté et humilité. Il ne se développe que dans ces qualités…
“Le pur amour ajoute-t-il n’est pas l’amour sensuel qui nous met en guerre contre nous-même”.
“Amour va à ceux qui jettent dehors colères-violences et folies” -incontinence, fornication, avarice- …
Le Rituel de Lyon dit de la même manière que “nous accomplissons les désirs de la chair et les soucis du monde, si bien que nous nuisons à nos esprits !”, nous rompons le lien qui nous unissait à la présence divine, à l’Amour et la Vérité qui en sont les manifestations. Le Conte Provençal de Duran d’Estoc décrit également comment le héros qui perdit un moment la Pierre Précieuse de la pureté perdit l’Amour, compromit le lien d’amour à sa belle cousine… (La suite de ce Conte nous donne, dans une version d’origine manifestement médiévale, le modèle même des aventures de Roméo et Juliette.). Les Bogomiles, le Rituel de Dublin, citent d’ailleurs ce passage de Jean où “celui qui pèche n’a pas vu Dieu”, c’est-à-dire aussi ne connaît pas l’Amour ! Nous retrouvons l’idée que le péché est de céder à ces désirs de nature inférieure, ces désirs qui opèrent la rupture de la conscience divine comme dit un penseur slave, “le péché dira-t-il encore, c’est de désirer une Femme !”, c’est un écran à la manifestation de l’Amour et de ce qui est élevé en général. Platon disait également, « ces choses cent fois ressassées », que “le plaisir est un clou pour l’âme”, ou que “l’homme de désir est bien près d’être mort” ! : Ce sont des Lois que nous devons expérimenter ! S’il est véritablement des plaisirs, comme dit notre auteur, “qui portent en eux des germes de destruction des sentiments, de la force (l’esprit) et du salut humain”.
Nous voyons en conséquence qu’il y a manifestement à l’époque des Bogomiles, depuis leurs propres discours et jusque dans les Contes, une haute concience des lois de la croissance et du développement de l’Amour. Il y a un Enseignement issu de ces personnalités élevées qui traversaient l’Europe et dont les Cours d’Amour sont des reflets naturels. Certains Bonshommes ou certains Troubadours proches de ces Bonshommes comme Marcabru (et même Dante), ont enseigné les chemins de l’Amour, et certains poèmes ont pris l’allure d’un enseignement de cet amour.
2) L’Amour dans les Contes p 343
Les Contes décrivent donc cette merveilleuse quête initiatique où l’âme humaine désemparée, comme perdue, s’unit, après tant de souffrances et de grands progrès, à l’Esprit divin si ardemment recherché : il avait une forme animale, celle d’un porc ou d’une chatte blanche, d’ un oiseau, un faucon ou un aigle blessé, il renaît sous la forme d’un Prince ou d’une Princesse à l’éblouissante beauté…Ils s’unissent et ils entrent dans le divin Royaume, sur un carrosse d’Or tiré par des chevaux blancs…Ainsi s’accomplissent les véritables fins de l’âme humaine et son Commencement…
Mais les Contes sont aussi, et avant toute chose, une histoire d’amour où les héros, les héroïnes, empli(e)s d’un amour éternel, se perdent, se retrouvent et se sauvent, sauvent leurs Bien Aimé(e)s endormi(e)s par de puissants narcotiques, ensorcelé(e)s dans cette écorce animale par quelque méchante « brueïssa », quelque sorcière maligne, et réciproquement : nous avons là tout le thème des âmes sœurs, celles qui veulent, de toute leur force, le bien de leur Aimé, celles qui sont, l’une à l’autre, universellement liées, depuis toujours, depuis la période paradisiaque de leur première existence, « qui se connaissaient dejà avant de naître » comme dit un troubadour provençal, sujet récurrent dans bien des Contes. Ce thème est explicite dans ces Contes italiens où le héros,…
Suite
Cette réciprocité apparaît également chez le poète provençal Marcabru dans une prière à double sens, où l’on reconnaît les termes et les degrés de l’initiation, en même temps qu’une invocation en faveur de l’amour :
“Saint Sauveur – le Christ-
Abrite-moi dans le Royaume- qui peut être aussi allusion au Royaume Divin-
Où habite ma Dame
Afin qu’en nous baisant- dans un baiser mystique, le baiser de paix de l’initiation, c’est-à-dire par delà la sensualité récriée par l’auteur, voir plus loin…Afin que…-
Nos conventions- nos finalités- s’accomplissent !
La Dame du poète qui réside dans le Royaume, c’est à la fois la pure forme spirituelle, l’Esprit Divin individuel, féminine dans de nombreux Contes, à laquelle l’âme humaine peut s’unir,- d’où l’invocation au Christ, le Maître intérieur du baptème spirituel-. C’est sur la base de cette union à sa Forme divine que l’âme humaine peut entrer dans le Royaume de Dieu, dont elle reçoit tout, la Parole et l’accomplissement de toutes ses finalités, dont la remise et l’accomplissement, dans l’Amour, la Sagesse et la Vérité, du Service divin de l’apostolat… La Dame, c’est aussi l’âme sœur Bien Aimée dans l’amour de laquelle,- un pur baiser-, réside toute l’initiation, toute l’élévation de l’âme au pur amour de Dieu et à l’initiation…Les deux niveaux, qui n’échappaient pas aux nombreux gens cultivés et réfléchis de l’époque, se superposent de façon remarquable et significative…
Quoiqu’il en soit, nous voyons que dans les Contes, cet amour puissant entre deux êtres, et que l’initiation se conditionnent, ils interfèrent et se superposent, on le voit jusque dans ces Contes provençaux où l’amant mettra son amour en danger sitôt qu’il perdra la pierre précieuse de la pureté de son âme, comme nous le verrons plus bas…D’où cette richesse inouïe des Contes où s’entretissent ces divines et profondes histoires d’amour et l’histoire de cette résurrection : ils nous mettent devant le fait de deux âmes aux destins irréductiblement liés et nous conduisent, de là, à des expériences spirituelles évidentes : c’est en volant que l’héroïne va à la rencontre de son Bien aimé, dans le Conte du Porc, tandis que l’alouette céleste, son guide, boitille seulement…N’est-ce pas là aussi, dans cette description de l’envol de la jeune femme, une désignation du chemin de l’âme s’élevant vers l’Esprit ? Et c’est en basculant dans un autre monde, du fond d’une caverne, celle de Socrate et celle du franchissement de la mort, qu’elle y parvient ! : Un lien évident entre l’épopée de l’amour et celle de l’Esprit se donne constamment à penser. L’union matérielle et puis spirituelle des époux conditionne l’union intime, mystique, de l’âme et de l’esprit de chaque partenaire du couple divin : l’entrée dans le Royaume se fait par deux !
La quête de l’Esprit, le Bien Aimé de l’âme humaine, et la quête de l’Âme sœur aimée sont donc originellement liées et c’est l’une par l’autre qu’elles s’accomplissent. Ce n’est donc pas par hasard si cette histoire d’amour est au cœur même de tous les Contes d’essence bogomile nous l’avons vu, comme le mystère merveilleux de toute vie, tandis qu’elle se double d’une quête initiatique que cette quête d’amour conditionne, comme on le voit dans le Banquet de Platon, ou dans La Flûte Enchantée de Mozart. ; et nous en retrouverons bien des développements dans la vie mystique et poétique de l’époque, nous trouverons dans ces contes toute la trame de nos cultures occitanes et européennes du pur Amour : Il serait donc injuste et de parti pris, celui d’une certaine modernité, d’aller chercher les origines de l’amour Courtois et du Fin Amors Provençal hors de cette culture bogomile de l’Amour déjà présente, depuis le 10ème siècle, dans le cœur même de tous les Contes Européens et Slaves…Il suffirait seulement, pour l’établir, d’expliciter quelques uns de ces Contes…Nous y verrions combien la Belle jeune fille- ou le Beau jeune homme Bien aimé- à laquelle s’unit, en une pure union, l’amant(e), désigne à la fois l’Esprit divin en l’homme, dont l’âme, depuis la chute, s’est séparée, à la fois l’âme sœur aimée : les deux quêtes, celle de soi-même (de son Esprit, son Bien Aimé), et celle de l’Âme sœur aimée se rejoignent donc et se conditionnent nécessairement. L’interprétation des Contes doit généralement se revêtir d’un deuxième niveau, celui où se perdent et se retrouvent, à des conditions identiques, les vrais amants, sur fond d’une initiation réciproque.
Remarque. La culture de l’Amour dans toutes ses formes est, chez les Bogomiles, la condition même de l’initiation. Ce n’est donc pas par hasard si les zones de forte imprégnation bogomile sont aussi les zones de cette culture du Fin’Amors- (et déjà avant, en Flandres, en France- Champagne, en Orléans, en Rhénanie, en Angleterre, des régions de développement de l’amour courtois)- que nous retrouvons dans la poésie Provençale. Ses racines bogomiles sont évidentes, n’en déplaise à bien des convictions modernes… Rappelons ici que la difficulté à voir de tels liens, par exemple chez Nelli, tient à cette incompréhension de la pensée bogomile trop souvent rattachée à des textes- et à une pensée, dualiste- qui ne la représentent pas ! Qu’il y ait certes des réciprocités, et même des liens étroits, entre ces visions de l’amour et celles de l’Islam soufi, (pensons aux Fidèles d’Amour), d’ailleurs proches du christianisme manichéen, ne change rien à cette essence originale de la pensée bogomile qui fait de l’amour le fondement de tout développement et le fondement de tout ce qui existe, y compris de l’existence des Etats…
Nature de l’Amour
Il faut, pour comprendre ce lien entre ces histoires d’un pur amour et l’initiation, penser la nature de cet amour, etc…
3) La Femme, l’initiation, l’avenir de l’humanité, p 372
L’Amour disions-nous passe par la Femme et, dans l’avenir, elle occupera, comme dans la culture Bogomile, le centre de toute culture…
C’est, rappelons-le, au travers de la femme, cet Ange du deuxième Ciel, incarné par le pôle féminin de son âme, que l’Esprit Divin d’Amour se manifeste et interpelle l’homme, cet Ange du troisième Ciel, incarné par le pôle masculin de son âme : elle est le lieu de la manifestation du Divin, l’Amour passe par elle, elle représente l’entrée dans le monde du Divin…
Voyons par exemple ce “Conte- bulgare- du Jeune Homme né pour être pauvre et de la Jeune Femme, née pour être riche” (Lydia Schismanova. N° 88.89. Année 1882) :
Il était un Jeune Homme né pour être pauvre, un jour de misère… Mais Dieu, sous la forme d’un vieillard, lui accorde une jeune femme, née pour être riche : elle avait de la chance et il profite de sa chance. Mais il ne pouvait en profiter qu’à une seule condition : “Ne dis jamais que ce que tu possèderas est à toi, mais dis bien que cela est à ta femme !” sans quoi tu perdras tout !
Et quand les gens demandent : A qui sont ces volailles, et cette belle cour, à qui ce beau cheval et ces poulains, à qui ce boeuf ? … A ma femme ! Répondait-il, il répondait comme le vieillard lui avait enseigné… Et tout lui réussissait !
Mais un jour qu’il contemplait ce champ de blé aux épis d’or mûris dont il était si fier, il l’avait épierré, retourné, semé, il l’avait protégé des animaux sauvages et couvé de tout son regard, de toutes ses pensées, un jour donc qu’on lui demandait : “ A qui est ce beau champ de blé aux épis d’or si mûrs et si gonflés ? » au sujet de ce champ dont il était si fier, il répondit, sans aucune hésitation : “A moi !…”
Et le champ de blé s’enflamma, sur tout le côté, avec de longues flammes hautes ! Alors il courut, vite, vite le long des flammes, les sourcils brûlés par le feu ardent, jusqu’au milieu du champ, il se dressa en hâte vers le ciel et il dit : “ Seigneur, Seigneur de miséricorde, tout ce qui a brûlé était à moi…! Mais ce qui reste est à ma Femme ! Et le feu s’éteignit ! Depuis, il dit toujours : A ma Femme…Et il vécut richement et eut beaucoup d’enfants ! Lydia .Schismanova, n° 88,89. Contes bulgares. (Recueillis vers 1880).
La Femme représente le Coeur, l’Amour de Dieu sur Terre, la Providence divine et tous les fruits que cet Amour nous apporte, et l’homme conscient d’un tel Amour et s’ouvrant à l’Amour en reçoit les fruits, tous les biens que rien n’altère : sitôt qu’il l’ignore, qu’il ne croit plus qu’à soi, qu’à ses propres forces, sitôt qu’il ne travaille plus que pour lui même, il entre dans le processus de la guerre et de la concurrence…Ses activités sont stériles, comme cette humanité qui ne produit plus qu’en vue de ses profits des valeurs illusoires au lieu de produire, en vue du bien d’autrui, des fruits beaux et sains. Son champ s’enflamme et ne devient que cendres. C’est notre société avec toutes ses tensions, ses déchirements, où la femme dans toutes ses forces spécifiques n’est plus reconnue, pas même par elle-même, ni vénérée comme elle l’a été dans les cultures bogomiles et méridionales par exemple. Elle est souvent réduite aujourd’hui à des apparences, des objets, des fonctions du désir avec lesquelles elle n’a rien à faire ! Et où la conscience de l’Amour, la conscience de Dieu s’efface.
La Femme représente donc l’Entrée dans le monde du Divin : car si l’Amour est ce qui conduit à l’initiation, celui-ci passe par la femme comme le voyaient les Poètes, Dante par exemple, ami des Bogomiles (ou Raïmoun de Miraval…)
“O Dame, c’est à la grâce de ta Puissance et de ta Bonté que je dois d’avoir vu tant de choses… / Tu m’as conduit de l’esclavage à la liberté !”
La femme, sa mission future, p 374, etc.




