Marcionites et Pauliciens : une même voie spirituelle
Mais arrêtons-là la description de la foi paulicienne. Nous en avons dit l’essentiel. Il nous faut faire un constat. Contrairement à tout ce que Pierre de Sicile et à ce que d’autres ont pu dire, on ne peut assimiler les Pauliciens aux Manichéens. Nous avons vu au contraire que les Pauliciens dénonçaient eux-mêmes cette assertion. En revanche, nous avons vu des points communs indéniables avec le marcionisme et même par anticipation avec le catharisme.
En effet, seul les Marcionites rejetaient l’Ancien Testament et son Dieu. Seul les Marcionites faisaient une critique extrêmement sévère de la Loi et de Moïse. Seul les Marcionites prenaient acte que c’était le Dieu de l’Ancien Testament, l’ordonnateur de la Loi, qui avait créé le monde et non le « Père Saint »40 invoqué par le Christ. Seul les Marcionites rejetaient la croix parce qu’elle n’était rien d’autre qu’un instrument de malédiction et de punition promises par le Dieu de la Loi41. Enfin, seul les Marcionites rejetaient la tradition apostolique de Pierre ou des autres disciples au profit seulement de la tradition apostolique de Paul.
N’oublions pas non plus que la christologie marcionite était entièrement docète, ce qui était le cas également des Pauliciens. Mais sachons-le, ce docétisme n’était pas leur invention. Il se trouve exprimé en toutes lettres dans les écrits de Paul, comme Yves Maris l’a mis parfaitement en lumière. Il a bien vu que pour Paul : « Jésus fut relevé d’entre les morts, parce qu’il était dans son destin de personnaliser le (vrai) souffle divin, présent en “ une sorte de chair de péché ”42 qui figurait un corps d’homme incarné43. Il ne pouvait pas mourir véritablement parce qu’il n’était qu’en apparence un être vivant »44.
Bien entendu, on peut toujours prétexter que tel ou tel point particulier ne coïncide pas tout à fait ou ne se retrouve pas soit chez les uns soit chez les autres, pour démentir cette convergence générale. Mais c’est oublier que nos informations sur le marcionisme et le paulicianisme sont très incomplètes et reposent sur un nombre relativement réduit d’informateurs ou de documents qui proviennent tous de leurs adversaires. Il est donc inévitable qu’il y ait des points manquants, des points discordants et distordus, des points qui ne soient pas attestés chez les uns mais chez les autres, et inversement. Mais surtout, nous ne pouvons pas réduire l’héritage paulinien à Marcion seulement, parce qu’il n’en fut qu’une figure. C’est oublier Valentin, l’autre disciple de Paul. C’est aussi oublier que l’Église marcionite elle-même ne peut être réduite à Marcion, car comme nous l’avons vu, l’Église marcionite était décentralisée et laissait à ses membres la liberté d’examen. Or, ce que nous connaissons du marcionisme tient en grande partie aux réfutations de la théologie de Marcion, mais nous sommes bien moins renseignés sur la théologie de ses successeurs.
Un exemple nous permettra de le comprendre, en examinant la question du canon marcionite et paulicien.
Le premier constat, c’est que tous deux excluaient en bloc l’Ancien Testament, caractéristique unique que l’on ne retrouve nulle par ailleurs. Il s’agit donc bien d’un point commun indéniable. Mais en ce qui concerne le Nouveau Testament, nous savons que le canon établi par Marcion recevait seulement l’Évangile de Luc et que le canon paulicien recevaient les quatre évangiles canoniques. En ce qui concerne les épîtres, le canon de Marcion ne recevait que dix épîtres pauliniennes45, alors que le canon paulicien recevait toutes les épîtres canoniques, sauf les épîtres pétriniennes. Précisons encore que les textes établis par Marcion différaient des textes canoniques orthodoxes, alors que les textes des pauliciens étaient « littéralement et mot pour mot »46 conformes aux textes canoniques orthodoxes. Nous constatons donc qu’en dépit d’une convergence sur le rejet de l’Ancien Testament, demeurent des différences notables sur le composition du Nouveau Testament. Mais cette différence se réduit significativement si nous ajoutons une information donnée en marge dans un manuscrit de l’Histoire de Pierre de Sicile. Celle-ci nous indique que les Pauliciens avaient une préférence pour l’Évangile de Luc et qu’ils avaient également une épître adressée Aux Laodicéens47. Deux précisions qui ne peuvent laisser planer aucun doute sur l’identité commune des Marcionites et des Pauliciens.
En réalité, les différences entre le canon marcionite et paulicien ne sont pas rédhibitoires si nous examinons avec attention le marcionisme postérieur à Marcion. En effet, dans ses travaux sur le marcionisme, Adolf Von Harnak à parfaitement remarqué que les Marcionites tardifs employaient aussi les livres néo-testamentaires canoniques. On les retrouve même à peu près tous, sauf les épîtres pétriniennes. Nous savons en particulier que Marc, l’un des plus éminents successeurs de Marcion, se référait à l’Évangile de Jean48, évangile qui était par ailleurs fort apprécié des Valentiniens. Marc avait aussi modifié significativement la théologie et la cosmogonie de son illustre prédécesseur49. Ce qui atteste ce que nous disions. Le marcionisme ne peut être réduit à Marcion lui-même. L’Église marcionite ne peut être exclue du phénomène évolutif propre à toute communauté humaine, c’est là un point qui n’a pas été pris suffisamment en compte.
Il nous faut bien comprendre que l’Église marcionite n’a pas du tout pris la voie dans laquelle la grande Église s’était engagée. Elle n’est pas devenue cette institution de pouvoir, puissante et centralisée, construite sur des dogmes édictés une fois pour toute, que plus personne ne pouvait remettre en question sans crainte du glaive temporel. Au contraire, l’Église marcionite n’a jamais imposé un canon ou des dogmes communs à tous ses membres, parce que dès le début Marcion avait encouragé ses successeurs à poursuivre l’examen philologique et théologique qu’il avait engagé. Marcion n’a donc jamais prétendu détenir la vérité, et il n’a pas cherché non plus à la limiter et à la clore dans ses propres convictions. Son christianisme a prôné la liberté d’examen. Une liberté d’examen à la fois spirituelle et savante. En effet, Paul associait très étroitement la Foi à un « renouvellement de l’intelligence »50 et non à la négation de celle-ci. Un esprit saint va de pair avec une intelligence éclairée. Yves Maris, en fin exégète des prédications de l’apôtre, l’a parfaitement démontré : « Contrairement à a la Loi, qui s’impose à tous de manière identique, la foi n’appartient qu’à la conscience de chacun51 selon son intelligence de l’évangile. Elle ne constitue ni une conformité ni une règle de jugement. Le Spirituel ne juge point et ne peut être jugé par personne52 »53.
Mais revenons à notre canon marcionite et paulicien. Nous voyons d’une part que le canon qui avait été établi par Marcion n’a pas cessé d’être plus ou moins modifié par adoption ou utilisation d’autres livres canoniques, et d’autre part que les Pauliciens semblent avoir carrément adopté la Bible en vigueur, même s’ils ne tenaient pas compte des livres de l’Ancien Testament et des deux épîtres pétriniennes. La raison de ce comportement ne fait pas grand mystère.
Les Marcionites comme les Pauliciens avaient tout intérêt à recourir à la Bible en vigueur pour des raisons évidentes liées à leur statut de proscrits et de pourchassés. Photius nous l’explique : « La loi des chrétiens vou[aient] au glaive tous ceux qui usaient des livres de l’apostasie et fai[saient] de ses livres eux-mêmes la proie des flammes »54. Il n’est d’ailleurs pas sans intérêt de préciser que l’histoire des Pauliciens débute par un personnage qui décide d’adopter « l’Évangile et l’Apôtre »55 canonique au détriment de ses anciens livres de références. Pierre de Sicile nous en donne la raison : « il voyait périr un grand nombre par le glaive à cause d’eux »56.
De toute façon, il n’y avait plus vraiment de raison pour continuer à faire abstraction des autres livres néo-testamentaires, et ceci pour deux bonnes raisons. La première c’est que ces livres — qu’on l’ait voulu ou non — faisaient autorité. La seconde, c’est qu’on pouvait tirer de ces livres une toute autre exégèse que celle que prônait la grande Église. Or, c’est précisément ce qui faisait rager Pierre de Sicile quand il parle du personnage évoqué : « il réussit, avec le concours de Satan, à détourner, dans son exégèse, les idées de l’Évangile et de l’Apôtre dans le sens qu’il voulait »57.
Remarquons au passage que les Cathares n’hésitèrent d’ailleurs pas à recourir à certains textes de l’Ancien Testament pour des raisons comparables : soucis d’argumenter par rapport à des textes qui faisaient autorité chez leurs adversaires et utilisation de ces mêmes textes parce qu’ils pouvaient appuyer leur théologie dessus. N’oublions pas non plus que l’apôtre Paul n’a pas agi de manière différente en ce qui concerne la Torah. Comme nous l’avons évoqué, Paul eut recours à la Torah pour renverser la Torah quand il s’adressait à des Juifs, mais il utilisa tout aussi bien l’idée païenne de dieux inconnus pour annoncer le Dieu d’amour révélé par le Christ. Notons que Paul se garda bien d’annoncer aux Grecs le Dieu des Juifs. Paul fut le chantre de l’adaptation, selon sa célèbre formule : « je me suis fais tout à tous »58. Il n’est donc pas étonnant que ses disciples avertis se soient inspirés de ses méthodes.
Pour conclure sur les Pauliciens, il nous faut bien reconnaître que malgré les flots d’injures et les distorsions de toutes sortes, les écrits de Pierre de Sicile et de Photius ainsi que les formulaires d’anathèmes rendent parfaitement compte de l’histoire et de la foi des Pauliciens. Ces informations nous permettent de faire un lien entre marcionisme et catharisme. Les Pauliciens nous apparaissent comme le chaînon qui relie les Cathares aux Marcionites. Ils rendent compte du phénomène cathare qui stupéfia tant l’Église catholique et qui déroute encore tant les historiens.
Leur surgissement rapide d’un bout à l’autre de l’orient et de l’occident, ainsi que leur apparente étrangeté théologique ne font pas grand mystère si on prête l’oreille à ce que nous disent les documents eux-mêmes.
Dans son livre adressé à l’archevêque de Bulgarie, Pierre de Sicile prévient qu’il a « entendu ces impies énoncer sottement qu’ils allaient envoyer des adeptes au pays de Bulgarie pour y détacher certains de la foi orthodoxe et les attirer à l’immonde hérésie qui est la leur »59. Or, nous savons que le bogomilisme est apparu en Bulgarie peu après. Qui peut croire qu’il n’y a pas ici un lien de cause à effet ? Surtout quand on sait que les Pauliciens furent déportés à Philippopolis, c’est-à-dire dans l’actuelle Plovdiv, en Bulgarie, vers 970, par Jean Tzimiskès. Anne Comnène écrit d’ailleurs dans son Alexiade que les Bogomiles sont issus « de l’hérésie des manichéens appelés Pauliciens »60. Mais en réalité, la foi paulicienne était établie en Bulgarie bien avant la mise en garde de Pierre de Sicile ou la déportation de Jean Tzimiskès, comme l’atteste un synodik serbe écrit en 84361. En effet, un siècle avant la rédaction de ce synodik, Constantin V avait transféré des Syriens et des Arméniens en Thrace, c’est-à-dire en Bulgarie, et son chroniqueur indique que ce sont ces Syriens et ces Arméniens qui « furent cause que l’hérésie des Pauliciens se propagea »62.
Mais il nous faut apporter ici une précision sur l’Arménie parce qu’à cette époque son territoire ne correspondait pas au territoire actuel. Pendant la période romaine, l’Arménie s’étendait sur les territoires appartenant aujourd’hui à l’Azerbaïdjan, l’Iran, l’Irak, la Syrie et la Turquie jusqu’à Tarse, en Cilicie, la patrie de Paul, et à l’époque des invasions arabes, la Cilicie devint même la patrie refuge des Arméniens. Or, nous avons vu que la Cilicie fut, avec la Syrie, le berceau du christianisme paulinien.
Ces informations concernant l’implantation paulicienne en Bulgarie et en Asie mineure se recoupent avec les indications données par Anselme d’Alexandrie, inquisiteur italien. Dans son Tractatus de hereticis63, il situe les foyers du catharisme dans le Duché croisé de Philadelphie, c’est-à-dire en Asie mineure, ainsi qu’en Bulgarie et en Dragovitie, c’est-à-dire un territoire de la Bulgarie autour de Philippopolis64. Il explique aussi que le catharisme est parvenu dans les Balkans par les voies commerciales et qu’il a été introduit en France par les croisés, à leur retour des croisades65. Certes, Anselme d’Alexandrie se trompe en attribuant à Manès l’origine de ces foyers cathares. Mais nous avons vu qu’il ne fait là que reprendre les préjugés établis. Par contre, sa constatation est juste. Il identifia bien les foyers du catharisme et comprit parfaitement les raisons de sa diffusion rapide par les voies commerciales, mais aussi et surtout comme conséquence indirecte des croisades. Nous savons en effet, que le théâtre d’opération de la première croisade se déroula en grande partie entre Asie mineure et Syrie. N’oublions pas non plus le transit des croisés par les Balkans. Il n’est pas donc étonnant que quelques croisés, français ou occitans, découvrirent au cours de leur expédition en Terre Sainte ce vieux christianisme paulinien qui se maintenait et se développait en dépit de tout dans ces mêmes contrées que les croisés traversèrent.
Conclusion générale
Il nous faut maintenant conclure. Nous avons vu combien les informations concernant les Pauliciens peuvent se recouper, non seulement avec les Marcionites, mais aussi avec les Cathares. Eux aussi rejetaient le Dieu de l’Ancien Testament qu’ils identifiaient au diable, au Satan des évangiles. Au contraire, ils affirmaient que le Père du Christ n’étaient pas ce Dieu de l’Ancien Testament, le diable créateur du monde. Les cathares rejetaient de la même manière Moïse et la Loi, comme l’ensemble de la Torah. Ils se recommandaient au contraire de l’Évangile et de l’enseignement apostolique : « Nous, nous n’écoutons pas David ni les prophètes, mais seulement l’Évangile, et nous ne vivons pas selon la Loi de Moïse, mais selon celle des Apôtres »66.
Les Cathares, eux aussi, rejetaient la croix parce qu’elle n’était rien d’autre qu’un instrument de torture. Leur christologie était docète, exactement comme l’était celle des Marcionites et des Pauliciens. Les Cathares critiquaient également le rite sacrificiel de l’eucharistie, qui était censé opérer la transsubstantiation du pain et du vin en vrai corps et sang du Christ. Ils pratiquaient au contraire, à table, une simple bénédiction du pain en mémoire de la nourriture spirituelle, l’Evangile, que le Christ leur avait donné. Ils rejetaient le baptême d’eau et ils affirmaient que le véritable baptême était spirituel, et qu’il se faisait par l’imposition des mains. Pas de culte, pas de lieux de culte non plus, mais un engagement de vie évangélique. Enfin, leur Église reconnaissait aux femmes les mêmes droits que les hommes, comme eux, elles pouvaient prêcher, baptiser et bénir le pain.
Tout ces points sont des caractéristiques que l’on ne retrouve nulle part ailleurs, sauf chez les Marcionites et les Pauliciens. Même le rejet de la tradition apostolique de Pierre, au profit de celle de l’apôtre Paul, se retrouve aussi chez les Cathares. C’est là un point que beaucoup n’ont pas remarqué malgré le témoignage de Pierre de Vaux de Cernay, qui a écrit pourtant en toutes lettres cet enseignement des Cathares : « Le Christ […] n’apparut en ce monde que d’une manière toute spirituelle dans le corps de Paul »67. Propos que l’on retrouve également dans la Manifestatio heresis albigensium68, mais un peu mieux précisés : « Ils disent que le Christ […] ne fut en ce monde si ce n’est spirituellement sous le corps de Paul […] ils disent que Paul […] apporta les Écritures dans ce monde et qu’il fut emprisonné afin que le ministère du Christ soit révélé »69. Sur l’apôtre Pierre, la confession d’un croyant cathare devant l’Inquisition nous renseigne sur ce que les Cathares disaient à son sujet. Il dit que « Pierre n’a jamais été « apostolique » ou pape à Rome, et que la foi ne venait pas de Rome »70. Ce court témoignage nous donne une idée assez précise de la conscience historique et spirituelle des cathares. Pour les Cathares, le trop fameux « saint Pierre », vénéré par l’Église catholique, n’était pas à leurs yeux apostolique. Ils savaient aussi qu’il n’avait pas été non plus le premier pape ou évêque de Rome, invention catholique. Enfin, ils maintenaient encore ce savoir que la foi, leur foi, n’était pas celle qui avait été transmise par la communauté romaine. Trois propos qui ne manquent pas de pertinence. Ils recoupent fort bien ce que nous avons vu à ce sujet.
Il y a aussi un autre point qui mériterait une recherche approfondie : l’importante participation des troupes de Raymond IV de Toulouse à la croisade, et l’importante présence du catharisme sur ses anciens domaines. Cet axe de recherche ne doit pas être écarté pour la seule raison que l’on peut identifier une présence cathare avant le début de la croisade. Ce n’est pas forcement contradictoire. La propagation par les voies commerciales ne s’est certainement pas arrêtée aux Balkans. La première croisade à peut-être amplifié le processus enclenché par quelques courageux missionnaires.
Quoi qu’il en soit, tous ces points de convergence que nous avons mis en lumière, doivent inviter à reconsidérer l’histoire des Cathares mais aussi celle des Pauliciens et des Marcionites. Ces appellations même, ne doivent pas nous faire oublier qu’il s’agissait avant tout de Chrétiens à qui on dénia ce nom en les affublant d’un autre. Ne nous laissons pas enfermer dans les mots de leurs adversaires. Nous connaissons trop la puissance fallacieuse des mots pour y verser.
Les Marcionites, les Pauliciens et les Cathares nous apparaissent au contraire comme des représentants d’une même Église mais à des époques différentes, c’est-à-dire avec des spécificités propres à leur époque, à leur situation et à leur évolution. On ne peut figer une foi ou une Église en un temps donné. C’est là une erreur trop souvent commise. On n’a pas suffisamment pris en compte le processus évolutif de cette vielle Église paulinienne à travers les siècles, a fortiori à travers des siècles de persécutions.
On n’a pas saisi non plus tout ce que le rejet du Dieu de l’Ancien Testament implique chez les Cathares. On n’a pas fait le lien avec le paulinisme tel que la tradition marcionite puis paulicienne l’avait entendu et développé. En fait, on n’a pas pris toute l’importance de Paul et de sa pensée dans l’histoire du christianisme.
On s’est focalisé sur l’aspect dualiste de la théologie cathare et à cause de cela, on a assimilé le catharisme au manichéisme. On s’est trompé également en se focalisant sur l’apparente importance de l’Évangile de Jean chez les Cathares, et il était bien facile alors de leur prêter une inspiration johannique, tout en se dispensant de démontrer ce que ce vocable pouvait bien recouvrer exactement. Ces malentendus en ont entraîné d’autres, en cascade, comme la parenté avec l’origénisme, quand on sait précisément qu’une grande partie de la théologie développée par Origène s’était opposée aux énoncés théologiques marcionites, énoncés que l’on retrouve aussi chez les cathares. Enfin, en désespoir de cause, on a fini par associer les Cathares à une simple dissidence catholique, et pour ce faire, il fallait nier toutes les particularités de la foi cathare qui ne coïncidaient pas avec le catholicisme. Aussi on invoqua l’inévitable théorie du complot. On est allé ainsi jusqu’à nier ce que les Cathares eux-mêmes écrivaient ou disaient.
L’histoire des Cathares puise son origine et sa filiation dans ces hommes et ces femmes de Jérusalem persécutés à cause de leur Foi. De leur Foi en ce Jésus qui bafoua la Loi prétendument divine, et qui défia un Dieu prétendument miséricordieux mais ordonnateur des condamnations à mort et des sacrifices. Ce sont eux qui, sous la persécution, secouèrent la poussière de leurs sandales, en s’exilant toujours plus loin du Temple de Jérusalem et de ses zélateurs.
C’est en Syrie, à Antioche, qu’ils rompirent définitivement avec leur religion ancestrale, appelant les païens à partager la Bonne Nouvelle, l’Evangile, qu’ils avaient hérité de Jésus. Ce sont eux qui s’organisèrent en Église indépendamment des synagogues. Ils ne pratiquaient plus la Loi mosaïque et c’est pour cette raison qu’on les appela Chrétiens. On ne les identifiait plus à des juifs.
Avec la conversion de Paul le mouvement pris un nouvel essor, que Jacques et ses partisans tentèrent de museler, en surveillant la liberté qu’ils avaient en Christ pour les asservir à la Loi71. Pierre, de son côté, essayait de ménager la chèvre et le chou, et ses compromis firent école dans bon nombre de communautés. Très rapidement, au fil du temps, ces trois types de communautés, issues de Jacques, de Pierre ou de Paul, ne cessèrent de se différencier jusqu’au point de rupture. Cette rupture intervint quand Marcion bouscula par la hardiesse de ses propositions, les idées reçues et les traditions héritées de Pierre qui avaient supplantées celles de Jacques.
Marcion amena à son terme le schisme latent qui séparait de façon inconciliable, dès le début, les tenants de la la Loi et les contempteurs de cette Loi.
Après avoir beaucoup souffert des persécutions païennes, les Églises qui se réclamaient de Marcion durent affronter la persécution de leurs anciens coreligionnaires, quand ceux-ci s’acoquinèrent avec le pouvoir impérial. C’est alors que ces Chrétiens pauliniens, improprement dénommés marcionites, disparurent des sources. Ils n’étaient plus que des proscrits d’une nouvelle Loi, prétendument chrétienne. Leur survivance à travers plusieurs siècles de persécutions relève du miracle. Il s’en est tenu à un fil qu’ils ne disparaissent complètement, comme le démontre la dramatique histoire de ces Chrétiens pauliniens que l’on appelaient à tort Pauliciens. Mais leur courage missionnaire hérité de Paul fit des miracles, que des circonstances géopolitiques peuvent cependant parfaitement expliquer. Loin de s’avouer vaincus, ils gagnèrent à leur Foi les Slaves que l’on affubla du nom de Bogomiles par la suite. Mais ce succès missionnaire ne s’arrêta pas là, il se développa aussi dans les Balkans et dans toute l’Europe occidentale. La croisade ne fit certainement qu’amplifier le processus. Combien de catholiques, partis pieusement dans le berceau même du christianisme, furent ébranlés par la découverte d’un christianisme qui leur apparut plus authentique, que celui qu’ils tenaient pour véridique ? Les Chroniques médiévales ne peuvent pas nous le dire, mais elles nous le laissent penser.
Evervin de Steinfeld ne fabulait pas quand il rapportait : « ceux qui furent brûlés nous dirent, dans leur défense, que cette hérésie était demeurée cachée jusqu’à nos jours depuis le temps des martyrs et qu’elle s’était maintenue en Grèce et en d’autres terres »72.
40 – Jean 17:11.
41 – Cf. Galates 3 : 13 qu’il faut comparer à Deutéronome 21 : 23.
42 – Romains 8 : 3.
43 – Cf. I Corinthiens 15 : 46.
44 – Op. cit., p. 58.
45 – C’est-à-dire, Galates, I et II Corinthiens, Romains, I et II Thessaloniciens, Laodicéens, Colossiens, Philippe et Philémon.
46 – Le Précis de Pierre l’Higoumène, op. cit.,, p. 90, section 20.
47 – Cf. Paul Lemerle, L’Histoire des Pauliciens d’Asie mineure, dans Travaux et mémoires du Centre de Recherche d’Histoire et Civilisation de Byzance, t . 5, Éditions E. de Boccard, Paris, 1973, p. 131 – 132.
48 – Ibid.
49 – Ibid., p. 190.
50 – Romains 12 : 2.
51 – Cf. Romains 15: 5.
52 – Cf. I Corinthiens 2 : 15.
53 – Yves Maris, En quête de Paul, ANRT Diffusion, Lille, 1999, p. 43.
54 – Le Récit de Photius, op. cit., p. 140, section 60.
55 – L’Histoire de Pierre de Sicile, op. cit., p. 40, section 96.
56 – Ibid., section 97.
57 – Ibid. Même propos dans Le Précis de Pierre l’Higoumène, op. cit., p. 81, section 4.
58 – I Corinthiens 9 : 22.
59 – L’Histoire de Pierre de Sicile, op. cit., p. 8, note 1.
60 – Franjo Sanjek, Les chrétiens bosniaques et le mouvement cathare XIIe – XVe siècles, Éditions Nauwelaerts, Louvain, 1976, p. 56.
61 – Ibid., p. 158.
62 – Cf. Paul Lemerle, L’Histoire des Pauliciens d’Asie Mineure, dans Travaux et mémoires du Centre de Recherche d’Histoire et Civilisation de Byzance, t. 5, Éditions E. de Boccard, Paris, 1973, p. 78.
63 – Traité sur les hérétiques.
64 – « Manes […] docuit in partibus Drugontie et Bulgarie et Filadelfie ».
65 – « greci de Constantinopolim, qui sunt confines Bulgarie per tres dietas, iverunt causa marcacionis illuc, et reversi ad terram suam cum multiplicarentur, ibi fecerunt episcopum, qui dicitur episcopus grecorum. Postea francigene iverunt Constantinopolim ut subiugarent terram et invenerunt istam secta, et multiplicati fecerunt episcopum, qui dicitur episcopus latinorum. Postea quidam de Sclavonia, scilicet de terra que dicitur Bossona, iverunt Constantinoplim causa mercacionis ; reversi ad terram suam predicaverunt et, multiplicati, constituerunt episcopum qui dicitur episcopus Sclavonie sive Bossone. Postea francigene, qui iverant Constantinopolim, redierunt ad propria et predicaverunt, et multiplicati constituerunt episcopum francie ».
66 – op.cit. p. 72.
67 – Pierre de Vaux de Cernay, Histoire albigeoise, Vrin, Paris, 1951, p. 6.
68 – Dévoilement de l’hérésie des Albigeois.
69 – Traduction de l’auteur. « Dicunt […] quod Christus […] non fuit in hoc mundo nisi spiritualiter infra corpus Pauli [...]. Dicunt namque quod Paulus […] attulit scripturas in hunc mundum et fuit incarceratus utmi<ni>sterium Christi revelaret ».
70 – Guillaume Gran, Doat XXV, f° 226 v°. Traduction Jean Duvernoy.
71 – Cf. Galates 2 : 4.
72 – Traduction Anne Brenon, op.cit. p. 53.
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