Histoire du catharisme – 1 – Une éclosion européenne

Avant-propos

Cet article vient en remplacement d’un, vieux de trois ans et mal construit. Ce travail est presque entièrement appuyé sur la somme de Michel Roquebert en cinq tomes (L’épopée cathare) à laquelle viennent se greffer des compléments issus de Jean Duvernoy, Anne Brenon, etc.
Je vous conseille donc vivement la lecture de cette fresque historique extrêmement complète et d’une rare qualité.
L’objet de cet article est de présenter l’histoire du christianisme cathare sur la base des informations historiques qui en tracent l’apparition, le développement et l’extinction dans la société médiévale.
Il s’agit donc bien d’histoire même si le texte sera parsemé d’éléments doctrinaux destinés à montrer la façon dont ces éléments furent découvert et comment ils constituent une sorte d’identité de mouvements hérétiques dans une Europe médiévale où les divergences doctrinales et les hérésies étaient diverses et susceptibles de confusion.
Une hérésie se laisse voir en trois sortes de situations. Soit à l’occasion d’une répression donnant lieu à un rapport. Soit à l’occasion d’une manifestation ponctuelle relatée par des témoins. Soit à l’occasion d’une validation politique par une autorité y trouvant son intérêt.
Cela explique que les dates avancées doivent être considérées avec prudence et, à tout le moins, comme vraisemblablement plus tardive que le phénomène décrit, ce qui doit relativiser la tentation de mettre en place une chronologie des événements hérétiques là où il est possible, voire vraisemblable, qu’ils aient été simultanés mais découvert à des dates différentes.

Introduction

Le catharisme se différencie bien dans ses éléments doctrinaux et en s’y attachant on comprend mieux le caractère évolutif de cette spiritualité qu’en utilisant la référence dogmatique catholique.
Ce premier opus traite de la manifestation de cette spiritualité au Moyen Âge telle que les historiens en ont trouvé la trace et même s’il n’y a pas de texte la rattachant à quelque chose d’antérieur, ceux qui ont étudié l’histoire du christianisme des premiers siècles ne peuvent manquer de remarquer les similitudes doctrinales avec d’autres spiritualités chrétiennes dont les derniers tenants vivaient à la même époque dans les mêmes contrées, que ce soit les derniers marcionites ou les derniers pauliciens.
Les marcionites, héritiers du christianisme pauliniens au dualisme affirmé par son créateur Marcion de Sinope, s’étaient repliés dans cette région en raison de la répression exercée sur eux par l’église de Rome depuis le quatrième siècle et avaient perdu la plupart de leurs fidèles en raison de cette répression et d’une doctrine peu propice à l’expansion démographique, alors qu’ils étaient encore majoritaires chez les chrétiens jusqu’au cinquième siècle. Leur doctrine constitue indubitablement la base même du christianisme catharo-bogomile.
Les pauliciens, dont il reste à étudier finement la doctrine pour trouver des attaches solides avec le mouvement catharo-bogomile, avaient fait le choix d’abandonner certains principes comme la non-violence sans que cela semble les avoir préservés de l’extinction.
Autant les premiers siècles du christianisme virent nombre d’hérésies se manifester, autant dès la fin du IVe siècle et l’exécution de l’évêque Priscillien d’Avila et de ses quatre compagnons, le calme sembla régner sur la chrétienté.

Xe et XIe siècles : Dans les Balkans

C’est vers 950, d’après le Slovo de Cosmas, que le tsar de Bulgarie écrit au patriarche de Constantinople à propos de l’apparition d’un mouvement religieux hérétique, décrit comme anticlérical et manichéen.
La date est déduite à partir du discours (Slovo) du prêtre Cosmas qui décrit les agissements d’un pope nommé Bogomil. Le patriarche Théophylacte qualifiera ces agissements de mélange de paulianisme1 et de manichéisme. Cela nous donne trois indications. Le nom de l’hérétique, Bogomil un modeste ecclésiastique (pope2), celui de l’empereur Pierre de Bulgarie qui régna de 927 à 969 et celui du patriarche de Constantinople, Théophylacte qui tint ce poste de 933 à 956 et qui signale que l’apparition de cette hérésie est récente.
N. B. : À la fin du Xe siècle, l’empereur Jean Tzimiskès (Basiléus) installe des pauliciens en Thrace. À cette époque la Thrace allait des abords de Constantinople, au sud, jusqu’à ceux de Preslav3, au nord. Il faut noter aussi que l’empereur avait modifié le nom de la ville de Iôannoupolis en celui de Veliki Preslav.
Ce traité de Cosmas est daté approximativement de 972 et laisse apparaître la possibilité qu’il présente deux catégories d’hérétiques, les premiers vivant de façon ascétique, laborieuse et monastique qui étaient dualistes alors que les seconds étaient oisifs, itinérants et donatistes4. Si l’on retrouve bien des caractères cathares chez les premiers, les seconds semblent plus proches des mouvements réformateurs que l’église chrétienne catholique ou orthodoxe connut à cette époque.
Ce pope eut plusieurs successeurs et disciples : Michel, Théodore, Dobri et Étienne. Il prêche dans la région de Preslav, à l’est de la Bulgarie de l’époque.
Présentés comme rebelles à l’autorité, les bogomiles furent pourchassés et emprisonnés. Cosmas précise qu’ils connurent « les fers et les prisons ».
En raison des grands bouleversements que connut la région (invasion grecque et russe) on n’a pas beaucoup d’informations sur cette église dans les décennies qui suivirent.
On trouve trace des deux premiers évêques bogomiles aux environs de l’an mil. Il s’agit de Jérémie et Lazare.
En Bulgarie on trouve des descriptions du dualisme mitigé. C’est en Dragovitie qu’apparaîtra le dualisme absolu.
À la fin du XIe siècle, début du XIIe, l’hérésie se développe en Macédoine, c’est-à-dire à Okhrida (ouest de la Bulgarie) et en Pélagonie (Monastir).

Notes :
1 – Le terme paulianisme pose question. S’agit-il de paulicianisme ou de paulinisme ? La description des disciples de Bogomil ressemble à celle que Plotin fit des pauliciens et que l’on retrouve dans les formules d’abjuration.
2 – Le nom du pope (ou papas) – terme semblant désigner un ecclésiastique de bas rang (curé de campagne) – pose question car il correspond à la traduction du grec Théophyle (ami de Dieu). On ne sait s’il s’agit de son nom ou d’un surnom. Il apparaît dans deux textes appelés Synodiques de l’orthodoxie, le premier parlant du pope Bogomil et le second de papas Bogomil.
3 – Dans « Le thème byzantin, la Thrace, Iôannoupolis et la question des terres bulgares du nord-est à la fin du Xe – première années du XIe siècles » ( Cet article est une variante revue d’une première publication dans Trakia i Xemimont, 1, Varna, 2007, p. 183–189. ) par Valeri YOTOV (Bulgaria)
4 – Les donatistes considéraient qu’un sacrement n’était valable qu’autant que celui qui l’avait administré demeurait vierge de toute corruption.

Xe et XIe siècles : En Europe occidentale

Aux environs de l’an mil à Vertus en Champagne un dénommé Leutard, paysan analphabète, se fait remarquer en dénigrant l’église catholique, en répudiant sa femme et en brisant les croix. Condamné et expulsé par l’évêque de Châlons, il se suicida en se jetant dans un puits.
Vers 1015 l’évêque de Limoges signale des “manichéens” sans plus de précision.
En 1022 un bûcher fut dressé à Toulouse contre des “manichéens” dont nous ne savons malheureusement rien d’autre.
Cependant c’est à Orléans, la même année, qu’intervint l’affaire la plus retentissante. Des prélats de haut rang, dont le confesseur de la reine Constance — femme de Robert II le pieux —, propagent une doctrine typiquement cathare. La rumeur voulait que ces idées avaient été introduites en orléanais par une italienne et un paysan périgourdin. Dénoncé par un chevalier qui avait infiltré leurs rangs après que leurs agissements furent découvert par un clerc tombé sous leur influence, ils furent interrogés en public par l’évêque de Beauvais à la tête d’un collègue épiscopal réuni pour l’occasion sous l’autorité du roi.
Ce dernier les fit périr sur un bûcher le 25 décembre 1022. Leur nombre de dix présente une légère imprécision quant à la présence en leur sein d’une nonne qui n’aurait pas été brûlée de même qu’un jeune clerc.
Pour plus de précisions, voir l’article dédié à cette affaire.
En 1025 des hérétiques abjurèrent devant le synode d’Arras.
En 1027-28 le concile de Charroux (Vienne) dénonça les hérétiques à la demande du duc d’Aquitaine, Guillaume III.
En 1049 le concile de Reims pris des mesures de portée générale qui amenèrent à des exécutions à Arras et Châlons.
Pourtant en 1048 le prince-évêque de Liège, Wason, avait interdit la mise à mort des hérétiques en se basant sur la parabole du bon grain et de l’ivraie (seul Dieu est apte à séparer le bon grain de l’ivraie).
Vers 1050 son successeur, Théodwin, prend le contre-pied exact de sa position en en appelant au bras séculier contre Bruno évêque d’Angers et Béranger évêque de Tours convaincus d’hérésie.
À Goslar en Allemagne, des hérétiques sont démasqués en 1052 par le test du poulet — soucieux d’observer le commandement divin les hérétiques refusent de tuer, même un poulet — et pendus le jour de Nöel.
Face à cette violence, le concile de Toulouse (1056) fait place à l’amendement des hérétiques sans préciser ce qu’il faut faire des impénitents et des relaps. Il ne sera pas suivi.
Vers 1077 le prêtre Ramihrd, vivant à proximité de Douai, est dénoncé par l’évêque de Cambrai comme hérétique car il refuse les sacrements issus de simoniaques (dont l’évêque lui-même). Il sera brûlé par les gardes et la foule. Il fut soutenu par le pape Grégoire VII qui excommuniera la ville.
En 1083 le Pape sermonne le comte de Flandre pour sa collusion avec l’hérésie.
La seconde moitié du XIe siècle est quasiment muette sur l’implantation et le développement du catharisme. Peut-être cela est-il dû à la réforme grégorienne dont une partie de l’action qu’elle déploie a pu se confondre avec la doctrine hérétique.

Article encore en cours de rédaction : à suivre…

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