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La communication et les déplacements

21 décembre 2009
Première publication : 24/04/2008

Le monde qui nous entoure a pour objet de nous induire sans cesse en erreur afin de mieux maintenir la domination qu’il exerce sur nos esprits prisonniers.
Ainsi, sous couvert de facilité et de liberté, il nous contraint dans des limites qui lui permettent de nous imposer les choix nécessaire à cet objet d’asservissement.
La communication et les déplacements sont aussi essentiels à l’homme que l’air qu’il respire et l’eau qui l’hydrate. Mais, alors que ces activités semblent de plus en plus facilitées par la vie moderne, je ne peux m’empêcher de constater qu’elles sont en fait fortement contraintes afin de nous empêcher d’atteindre notre objectif d’émancipation de l’esprit vis-à-vis de la matière et du monde.

La communication au Moyen Âge

S’il est un domaine qui a connu des bouleversements inimaginables et apparemment porteurs de plus de liberté, c’est bien celui de la communication.
Jugeons-en. Nos prédécesseurs médiévaux connaissaient les pires difficultés pour accéder à l’information qui leur était nécessaire. La simple lecture d’un Nouveau Testament par une population de culture moyenne était un véritable parcours du combattant. Il fallait trouver un lettré — en général un clerc acquis à la cause — capable de traduire du latin, ou plus exactement d’après les sources les plus récentes, du grec (Septante), les textes sacrés afin de les rendre accessibles à la population capable de les lire. Il fallait trouver des copistes, là aussi généralement des clercs, capable de recopier ces documents traduits en quantité suffisante pour permettre leur diffusion. Il fallait trouver des artisans prêts à les relier et des commerçants susceptibles de les diffuser.
Bien entendu, chacun de ces acteurs était parfaitement informé du fait que chacune de ces activités constituait un crime absolu au regard de l’église dominante et valait, excommunication au mieux, châtiment séculier au pire.
En outre, pour se procurer ce genre de document, il fallait de l’argent, comme cela nous est bien expliqué d’ailleurs par Anne Brenon dans sa biographie de Pèire Autier*.
Au-delà de la communication écrite, indispensable pour accéder à une connaissance ancienne ou pour porter la parole au loin, il y avait la communication directe.
Dans la période de calme relatif, en Occitanie jusqu’en 1209, en Italie jusqu’à la seconde partie du XIIIe siècle, jusqu’au XVe siècle en Bosnie, mais jamais en France malgré la résurgence champenoise du Mont Aimé, la communication directe fut possible par le biais des prédications ouvertes, soit sur la place publique, soit au sein des maisons de bons chrétiens ou lors d’invitations chez des bons croyants.
Ensuite, elle fut très compliquée du fait du risque permanent de la dénonciation (notamment en période d’Inquisition) ou des pièges tendus à des personnes dont les capacités à se protéger de ce mal étaient obérées par leur fort sentiment de devoir envers leur communauté.
Cela nous donne à penser que communiquer au Moyen Âge était un véritable tour de force, alors qu’aujourd’hui nous sommes des privilégiés. Qu’en est-il vraiment ?

La communication aujourd’hui

Au risque de vous paraître excessif je compte vous montrer que, finalement, si les choses ont changé aujourd’hui, elles sont peut-être pire qu’à l’époque médiévale.

Certes, la communication écrite est facilitée aujourd’hui grâce à la facilité qui nous est offerte de pouvoir lire (les illettrés sont heureusement rares), de nous procurer des livres dont la diffusion facile rend le coût raisonnable et par l’invention de la communication virtuelle dont la toile mondiale (world wide web) est la partie la plus évidente.
Cependant, je voudrais vous montrer comment ce monde et son maître, dans leur perversité absolue, ont su transformer un progrès en handicap.
Certes, l’accès aux livres est facile. Par contre, la publication est limitée par plusieurs facteurs dont la plupart sont au pouvoir de l’argent. La publication à compte d’auteur est handicapée par l’absence de publicité, donc de notoriété et la publication bénéficiant d’une bonne notoriété est soumise à l’approbation des maisons d’édition.
Même si la plupart d’entre-nous ne s’en rendent pas forcément compte, les critères économiques de rendement ne sont pas les seuls qui dirigent la politique des maisons d’édition.
Depuis quelques années j’observe un comportement, dont je ne saurais dire s’il est volontaire ou fortuit, qui amène une société connue pour ses fortes sympathies envers le milieu catholique que je qualifierais prudemment de traditionaliste, à acquérir directement ou par le biais de sociétés satellites les maisons d’éditions les plus impliquées dans la publication des meilleurs ouvrages relatifs au catharisme. Or, ces sociétés commencent à créer une pénurie en ne ré-éditant pas les ouvrages les plus intéressants dans ce domaine. Hasard, retard involontaire, volonté commerciale ou choix machiavélique, je ne saurais dire laquelle de ces hypothèses est la bonne, mais l’observation du phénomène est troublante.
Dans le même temps, la commercialisation de la marque « cathare » permet son aliénation dans l’esprit du public en l’associant à des concepts au mieux éloignés du sujet initial (châteaux cathares par exemple) ou carrément en totale opposition avec sa signification réelle (saucisson cathare par exemple).
La publicité faite aujourd’hui à ce catharisme dévoyé a également permis la floraison luxuriante d’auteurs légitimes ou improvisés qui produisent des ouvrages sur le sujet dont le moins que l’on puisse dire est qu’ils sont loin de la réalité historique d’une part et du fondement doctrinal d’autre part. Récemment, le développement d’une vague romancière est en train d’aggraver le phénomène en dissociant complètement le catharisme de ses bases, voire en l’associant à d’autres éléments qui lui ont toujours été totalement étrangers, comme le Graal, les Templiers, en attendant les Francs-Maçons et pourquoi pas les petits hommes verts.

Au final, la création d’une pénurie d’une part — en attendant l’assèchement des sources fiables — et la prolifération d’éléments perturbateurs, voire dérivatifs, aboutit de fait à priver de l’accès à l’information une large partie de la population qui n’en est encore qu’au début de son information sur le sujet. Elle rend également plus difficile le travail d’information en provenance des personnes compétentes sur le plan historique qui sont marginalisées par ceux qui ont le pouvoir de se présenter comme des sources fiables et sur le plan spirituel, ceux qui veulent informer sont soit marginalisés et ridiculisés, soit étouffés faute de moyens de diffusion dignes de ce nom.

Le défi de la communication interne

Nous pourrions au moins espérer, qu’une fois mis sur la bonne piste, ceux qui ont le désir de s’informer puissent le faire sur les médias disponibles.
Or, il est aisé de constater que la communication est difficile quand elle ne devient pas carrément impossible.
L’outil de communication gratuit (ou presque), facile d’utilisation et accessible à tous est le web. Plusieurs espaces permettent, outre l’accès à l’information, la capacité d’expression directe par le biais de forums censés rendre compte de la vitalité de la spiritualité cathare en ce siècle.
Malheureusement, la réalité est moins évidente. Il existe de nombreux freins à l’expression saine de cette vitalité. Ils sont de divers ordres :

  • mauvaise qualité de communication
  • mauvaise maîtrise des éléments constitutifs de la pensée
  • emprise mondaine

Mauvaise qualité de la communication

Elle tient essentiellement aux restrictions qu’impose le média écrit. Certes, il offre un avantage important qui est de permettre l’expression de tous en interdisant les interruptions intempestives d’expression des moins assurés des participants. Et encore cet avantage est tempéré par la timidité dont beaucoup font preuve par crainte de donner une image d’eux correspondant à leur manque d’assurance, et ce malgré l’anonymat offert par ces supports. Sans parler de ceux qui vivent comme une douche froide toute remarque plus ou moins adaptée à leur intervention et qui s’abstiennent de poursuivre le débat laissant l’espace libre aux plus assurés qui ne sont pas forcément les plus intéressants à lire.
Mais il est pauvre dans la qualité d’expression car il rend quasi impossible la transmission de l’état d’esprit de celui qui s’exprime, car il handicape celui qui a du mal à s’exprimer de façon claire et ordonnée et qu’il rend impossible la transmission des paramètres de communication parallèles (ton, langage corporel, correction en temps réel, etc.) indispensable à une communication saine.
C’est pour cela que ce média est régulièrement le lieu de quiproquos ou d’agressions liées à une mauvaise analyse dans l’émission ou la réception du propos. Cela vient perturber la qualité des échanges et crée des clivages injustifiés, voire des antagonismes à mille lieues de l’état d’esprit qui devrait régner dans ces espaces de communication.
La présence de personnes désireuses d’exprimer un point de vue, même s’il est sans rapport avec le thème, pour le seul plaisir de prendre ce qu’elles considèrent comme un pouvoir valorisant sur les autres et les nombreux avortements de discussions liés aux digressions quasi systématiques, rend encore plus ce média difficile à utiliser à bon escient.

Mauvaise maîtrise des éléments constitutifs de la pensée

J’ai le sentiment que l’accès facile à la connaissance de divers modes de pensée, voire la diffusion de théories sans la moindre argumentation documentée, amène certaines personnes à se laisser leurrer par certaines hypothèses et à les faire leurs ou à les utiliser pour se construire une architecture intellectuelle assise sur du sable.
Certes, au Moyen Âge le choix étant plus restreint, ces risques étaient limités. Aujourd’hui malheureusement, il est très difficile d’avancer dans la jungle des choix spirituels et de leurs avatars tant ils sont nombreux, parfois attrayants et toujours prompts à utiliser les ressources de la liberté pour chercher à s’imposer sans jamais se sentir tenu à un minimum d’objectivité ou de sérieux.
Le fait que la catharisme ait eu à souffrir énormément de l’éparpillement de son corpus de connaissance — corpus dont les recherches historiques nous disent qu’il fut conséquent — favorise les propositions, voire les élucubrations les plus diverses sans que jamais leurs auteurs ne se sentent de construire leurs hypothèses en respectant les principes essentiels qui sous-tendaient la pensée cathare.
Certes, je ne prétends pas que mes propres hypothèses ne sont pas susceptibles de critiques, mais j’aimerais que chacun s’efforce de construire les siennes sur des bases plus solides afin d’éviter d’éparpiller le catharisme dans des directions qui ne peuvent que perturber ceux qui nous lisent et qui n’en sont qu’au début de leur apprentissage théorique.

Emprise mondaine

Et puis il y a bien entendu le travail de sape que le monde et son prince réalise quotidiennement sur notre expression.
Il suffit d’une remarque, d’une critique, d’une mauvaise interprétation pour que resurgisse le démon de la vanité et du désir de pouvoir. Combien de nos conversations, apparemment pleines d’espérance de progrès intellectuel et spirituel, n’ont-elles pas fini au fond du gouffre de notre ego ? En ce domaine, il n’y a jamais ni vainqueur ni vaincu, ni coupable ni innocent. Par contre, il n’y a que des victimes ; du côté des intervenants qui finissent trop souvent par se fâcher de façon quasi irrémédiable et du côté des lecteurs à qui est donné le pire exemple de ce qui ne saurait être considéré comme un comportement digne de l’ambition qui est la nôtre.
Détruire est toujours plus facile que construire. Or, la réparation des dommages ne saurait s’envisager, à la façon mondaine qui nous fait tant horreur, par la capitulation et la dévalorisation de l’une des parties. Non, c’est par un chemin commun d’effort de compréhension et de développement de l’argumentation toujours associé à un choix rigoureux des termes employés dans l’analyse de l’opinion de l’autre, pour éviter toute incompréhension ou pire sentiment d’injure, que doit se faire, d’abord la réconciliation, ensuite le débat.

Vous le voyez, l’amélioration des outils de communication est plus souvent moyen de dégradation de cette communication qu’élévation de la spiritualité de ceux qui communiquent.
J’espère que cette analyse que je vous livre ici, du fond de mon esprit, éveillera en vous une réflexion adaptée, si ce n’est déjà fait depuis longtemps, afin que nous utilisions ces outils dans la conscience que notre environnement est plus hostile que nous ne voudrions le croire et que notre cohésion est trop fragile pour jouer à en tester la solidité.

Les déplacements

Là encore, le progrès et la modernité n’ont certainement pas rendu les choses plus faciles, tant s’en faut.
Les déplacements sont faciles, et les moyens d’aller ici et là sont nombreux et confortables.

Si au Moyen Âge, les déplacements de lieu en lieu étaient le moyen privilégié de communiquer, nous avons vu qu’aujourd’hui ils sont souvent remplacés par la communication virtuelle.
Devant les défauts de cette communication et malgré les difficultés que notre vie moderne tend à notre désir de rencontres physiques, il faut trouver un juste équilibre entre les deux.
La réclusion est le piège où veut nous conduire le mal. À l’instar des moines cloîtrés, voire méditatifs absolus ayant fait vœux de silence, nous devons rejeter cette tentation de la tour d’ivoire qui éloigne des autres et renforce nos propres vices.
En réalité, nous devons apprendre à nager en eaux troubles, comme nos anciens se déplaçaient aux pires moments de l’Inquisition car, l’isolement est pire que le mal à craindre à l’extérieur.

C’est le contact humain qui détermine la véritable relation et l’échange de qualité.
Il nous faut donc braver les rigueurs de ce monde afin de rencontrer nos frères humains et de trouver parmi la multitude ceux qui ont commencé leur éveil.
C’est pourquoi les rencontres doivent se multiplier afin que chaque groupe de pensée, chaque communauté formée accepte de recevoir des personnes extérieures pour prolonger ou initier des discussions qui nous permettront de mieux nous connaître.
C’est en réduisant la part de ténèbres que nous croyons discerner chez l’autre et que nous interprétons à notre guise que nous pourrons apprécier la richesse de la pensée cathare. Pour cela, il faut absolument que nos échanges virtuels soient très régulièrement entrecoupés de rencontre réelles qui aideront à relativiser l’opinion de plus en plus déformée que nous nous faisons de ceux avec qui nous ne communiquons que par écrit.

La diversité des options spirituelles doit s’exprimer dans ces rencontres informelles et l’unité de nos fondamentaux communs doit se renforcer à l’occasion de la rencontre œcuménique de la communauté cathare que nous continuerons d’organiser annuellement.

Pour le reste, il nous faut nager dans la boue des bas instincts humains en ne lui laissant qu’un minimum de prise sur nous afin d’essayer par notre propre attitude d’en retarder un peu la lente mais inexorable putréfaction.
L’erreur serait de nous enfermer bien à l’abri du mal car le mal est en nous et il s’enrichit des certitudes et des jugements que l’on porte sur les uns et les autres.

* Le dernier des cathares. Pèire Autier : Anne Brenon aux éditions Perrin – 2006

Suicide et bonne fin chez les derniers cathares

3 juillet 2009

Rappel de quelques notions essentielles

Le catharisme n’a pas toujours été monolithique dans son expression, tant en raison de la grande flexibilité que son système doctrinaire justifiait, mais aussi en raison des événements extérieurs qui ont eu une grande influence sur le comportement des croyants et même des bons chrétiens.
En outre, la connaissance que nous en avons est, non seulement parcellaire, mais aussi déformée selon les sources mises en œuvre.
Malgré leur compétence, les historiens ne peuvent rétablir intégralement l’opinion réelle des déposants. En effet, si l’Inquisition utilise un jargon que l’on peut assez facilement décoder afin de rétablir les bons termes du témoin, ce dernier est souvent amené à « adapter » sa déposition afin de minimiser sa faute ou d’éviter de dénoncer ceux qu’il veut protéger.
Enfin, les conditions extérieures ont amené le catharisme à se déliter partiellement faute du temps nécessaire au choix et à la formation de bons chrétiens de qualité. L’exemple le plus connu est Guilhem Bélibaste, devenu novice par obligation et contre son gré, devenu bon chrétien faute d’avoir d’autre choix et retombant régulièrement dans ses défauts et fautes malgré une bonne volonté évidente et touchante. Même le bon croyant Pèire Maury, formé à l’école de Pèire Authié ne manquera pas de lui rappeler à quel point ses prédications sont médiocres.

Sans Mercadier, l’unique bon chrétien suicidé

Sans Mercadier, dernier consolé vers 1305, va se retrouver isolé de ses nombreux frères et rejoindra Pèire Sans – un ancien passeur de Pèire Authié – formé et ordonné bonhomme par ce dernier. Sans Mercadier, très jeune homme et issu de la dernière vague d’ordination (comme Guilhem Bélibaste), est affolé par son isolement et par le danger, d’autant qu’il vient certainement d’apprendre l’arrestation de Pèire Authié.
C’est dans ce contexte de formation minimale et d’isolement qu’il rejoint son ancien qui ne parviendra pas à le raisonner. Il se suicidera donc par saignée, allongé dans le cours d’une rivière proche de la maison du jeune Huc, qui le surprend en pleine action.
Ce récit est rapporté dans la traduction de l’« Histoire de l’Inquisition » de Philippus van Limborch (1692) que l’on peut trouver dans la revue Hérésis n°13 (épuisé mais accessible à la photocopie).
Comme on le voit dans ce récit et dans d’autres, le mode de suicide choisi est un mode rapide (saignée) parfois associé à d’autres.
La grève de la faim, souvent confondue avec l’endura, n’est donc pas le mode privilégié quand les personnes concernées ont d’autres choix.

Les moyens et les motifs de suicide

Le témoignage de ce jeune Huc nous apprendra que, plus tard, Pèire Sans lui avait proposé s’il voulait échapper à l’Inquisition, de se mettre en endura et de se faire consoler avant de mourir.
Cela nous apporte deux informations. D’abord l’usage normal de l’endura n’est pas de provoquer la mort mais elle peut être détournée de son bon usage dans ce but. Ensuite, face au risque d’abjuration devant le bûcher – comme cela s’était produit avec une croyante pourtant véhémente dans sa foi au début du ministère de Bernard Gui – les bons hommes pensaient que le risque de perte du salut était moindre en cas de suicide associé à un consolament. C’était encore plus vrai concernant un bon chrétien car les inquisiteurs étaient friands d’abjuration de parfait qui leur donnait une aura d’efficacité importante. C’est d’ailleurs pour cela qu’ils gardaient les parfaits en vie aussi longtemps que possible, dans l’espoir de les faire abjurer.
D’autres suicides directs sont notés de la part de croyants. Ces derniers agissent dans le même état d’affolement motivé par un sentiment d’isolement fatal, comme Montoliva Francès, enfermée chez les frères Espagnols, ou face à la pression de la répression comme ce fut le cas de Guillelme Marty de Proaude qui tenait cachée sous ses draps une alène pour s’en poignarder et qui demanda à ses compagnes de l’aider à mourir au moyen de saignées et de bains mais aussi en ingérant du verre pilé et du jus de concombre sauvage.
On est loin d’un système maîtrisé et organisé, comme certains auraient tendance à vouloir s’en persuader.
Bien au contraire, on se retrouve typiquement dans un passage à l’acte, suite logique d’une forte dépression, comme on en voit malheureusement trop souvent de nos jours.
Et ces suicides touchent des individus isolés et non des groupes, comme ce fut le cas de l’affaire du temple solaire. Pourtant ils sont entourés mais la pression qui pèse sur leurs épaules est trop lourde pour des croyants – et même un parfait – jeune dans leur foi et manifestement insuffisamment formés en ces temps de répression féroce.
Même si nous disposons de peu de témoignages de la vie des bons chrétiens et des croyants, il faut noter l’extrême rareté des témoignages de suicides actifs.
Cela confirme, s’il en était besoin, qu’il ne s’agit en aucune façon d’une pratique validée mais bien d’un geste de désespoir dont les bons chrétiens ne pouvaient ignorer qu’il ramenait leur frère dans un statut de croyant – lui faisant donc perdre son statut de parfait – puisqu’il était prévu à chaque fois de le faire en présence d’un bon homme plus expérimenté qui pourrait tenter un consolament au mourant, dont nous savons que la capacité de mener au salut était sujette au doute.

L’endura utilisée pour hâter le destin inéluctable

Pèire Raymond des Hugous, bon croyant condamné au mur perpétuel entre en endura et se déclare hérétique en 1313 après trois ans de mur strict. Il sera brûlé une semaine plus tard en urgence face au risque de le voir mourir de faim et de soif.
La manipulation des inquisiteurs par les bons croyants et les bons chrétiens est avérée dans plusieurs témoignages.
Les bons croyants adaptant leurs dépositions afin de n’en dire que le strict minimum sur leurs implications dans l’hérésie et les bons chrétiens répondant de façon elliptique afin de ne pas rompre leur vœu de vérité, voire en rédigeant eux-même leur déposition – comme le fit Pèire Authié — afin de n’exprimer que ce qu’il voulait bien dire.
La certitude des inquisiteurs de la détermination des hérétiques dans leur volonté de mourir en endura ou de dire la stricte vérité a vraisemblablement pu jouer contre eux en quelques occasions.
En se mettant en endura, et compte tenu du fait de leur état de santé en cette période difficile, les croyants et parfaits mettaient les inquisiteurs dans l’angoisse de les voir mourir à tout moment sans avoir pu les brûler. Il fallait donc faire un choix cornélien entre la perte d’informations que laissait craindre un bûcher hâtif et l’exemplarité que représentait le bûcher d’un vivant, par ailleurs moins mal ressenti par la population que celui de cadavres arrachés à leur cimetière.
Mais cet usage de l’endura ne saurait être confondu avec sa fonction cathartique première.
Et la confusion tient au fait que l’endura, passage obligé du nouveau bon chrétien à la suite de son consolament, pouvait conduire à la mort – ou plus souvent en hâter la survenue – chez des personnes demandant le sacrement au seuil de la mort.
D’ailleurs, les témoignages montrent à quel point ces « chrétiens du dernier moment » espèrent bien mourir sans avoir à vivre des années dans la règle difficile des bons chrétiens.
En effet, quand l’endura provoquait une sorte de purge de l’organisme malade et ramenait à la vie celui qui l’avait entreprise dans l’attente de la mort, il s’empressait le plus souvent de retomber dans l’état de simple croyant en mangeant de la viande.
L’endura est un jeûne sévère et prolongé, à l’image du jeûne rituel de quarante jours mais appliqué à une personne peu habituée à un tel effort. C’est en cela que l’imagination populaire – y compris chez certains croyants – l’associait à un suicide rituel. Il est même vraisemblable que vers la fin du catharisme les pratiquants aient pu accentuer la sévérité du jeûne afin de hâter la catharsis.

Conclusion

Comme nous le voyons, rien ne permet de penser que le catharisme ait pu, à quelque moment que ce soit, laisser croire que le suicide n’était pas un acte de violence, donc un accroc sérieux au statut de bon chrétien. Rappelons que le suicide d’un croyant est, aux yeux des parfaits, sans conséquence car ils ne les considèrent pas comme des chrétiens.
Au contraire, ce suicide est parvenu jusqu’à nous sous l’aspect d’un acte unique, celui de Sans Mercadier. Comparé à un autre acte terrible, l’abjuration, nous voyons combien le suicide est rare chez les cathares.
La menace du suicide fut également pratiquée afin de jouer sur le caractère malveillant de l’Inquisition qui tenait ferme à brûler ses victimes encore vives. Rappelez-vous l’affaire de cette bonne croyante brûlée dans son lit après avoir été abusée par l’inquisiteur qui s’en ira festoyer ensuite.
Il s’agit là d’une astuce à laquelle les bons chrétiens sont coutumiers. Rappelez-vous l’affaire de ce bon chrétien, circulant une épée au côté, et qui la montre à un agresseur en lui annonçant que s’il l’attaque il va mourir. Au croyant interloqué qui l’interroge ensuite, il explique qu’il n’a en rien menacé de mort son agresseur mais qu’il voulait simplement lui rappeler que tous les hommes sont mortels.
Voilà pourquoi il faut se garder de prendre certains faits au pied de la lettre dans les rapports qui nous sont parvenus, et qu’il convient de ne pas vouloir faire dire aux textes ce qui nous arrange avec nos convictions modernes.
La mode actuelle d’une vie de confort et d’une mort choisie ne doit pas nous faire chercher dans le catharisme une excuse à ce qui demeure une violence inacceptable et une forme de fuite face au Mal, comme l’est également la clôture en couvent à laquelle se sont refusés les bons chrétiens.

Le rationalisme cathare

15 mars 2009

Il est une grande différence entre le christianisme cathare et bien d’autres religions et croyances, y compris au sein de la mouvance judéo-chrétienne, c’est que le catharisme s’appuie sur la raison quand tant d’autres s’appuient sur sa négation.
Tout au long de l’histoire de la réflexion cathare on trouve des remarques et des enseignements qui insistent sur le caractère rationnel du christianisme tel que le concevaient les cathares.
Et même si cela peut sembler paradoxal à des esprits modernes, la croyance en Dieu telle que l’appréhendaient les bons chrétiens est en droite ligne de ce rationalisme.

Définitions

Aujourd’hui nous donnons souvent aux mots un sens qui n’est pas celui de leur origine et qui, parfois, lui est même contraire.
Le sophisme combattu par Socrate et moqué par Platon a donné sophistiqué pour désigner ce qui est apprêté avec outrance. Aujourd’hui ce terme est au contraire pris dans un sens flatteur.
Aussi vais-je préciser la signification de certains termes pour que mon propos soit compris au plus près de ce que j’essaie de vous le faire entendre.
Pour éviter toute polémique, je me baserai uniquement sur les définitions du dictionnaire de la langue française, « Le Petit Robert ».
Raison : Pensée, jugement. La faculté pensante et son fonctionnement, chez l’homme ; ce qui permet à l’homme de connaître, de juger et d’agir conformément à des principes.
Rationalisme : Doctrine selon laquelle tout ce qui existe a sa raison d’être et peut donc être considéré comme intelligible. Doctrine selon laquelle toute connaissance certaine vient de la raison.
Foi : Assurance donnée d’être fidèle à sa parole, d’accomplir exactement ce que l’on a promis. Le fait de croire quelqu’un, d’avoir confiance en quelque chose. Le fait de croire à un principe par une adhésion profonde de l’esprit et du cœur qui emporte la certitude.
Logique : Science ayant pour objet l’étude, surtout formelle, des normes de la vérité ; « analyse formelle de la connaissance ». Conforme aux règles et aux lois de la logique. Conforme au bon sens, à la logique. Qui raisonne bien, avec cohérence, justesse.
Cohérence : Liaison, rapport étroit d’idées qui s’accordent entre elles ; absence de contradiction.
Ésotérisme : Doctrine suivant laquelle des connaissances ne peuvent ou ne doivent pas être vulgarisées, mais communiquées seulement à un petit nombre de disciples.
Exotérique : Qui peut être enseigné en public, qui peut être divulgué (en parlant d’une doctrine philosophique).
Intelligence : Faculté de connaître, de comprendre. L’ensemble des fonctions mentales ayant pour objet la connaissance conceptuelle et rationnelle.
Intellectintellectuel : L’esprit dans son fonctionnement intellectuel. Qui se rapporte à l’intelligence (connaissance ou entendement).
Instruction : Action d’apprendre ce qu’il est utile ou indispensable de savoir. Action d’enrichir et de former l’esprit. Savoir de l’homme instruit.

Le christianisme authentique, équilibre entre foi et raison

Quand nous défendons une idée, un principe, nous nous basons sur un élément difficilement vérifiable que nous considérons comme digne de foi et nous le développons selon deux axes ; soit en essayant de raisonner pour trouver sa logique et sa cohérence, soit en appliquant des règles, des axiomes, des dogmes qui permettent de se passer de raisonnement.
La religion et l’athéisme ne font pas exception à cette règle.
L’une et l’autre considèrent un point de départ impossible à démontrer de notre position humaine et en déroulent une analyse fondée sur l’une des deux voies que j’ai expliqué ci-dessus.
Il y a donc des athéismes et des religions basés sur la raison et d’autres basés sur des dogmes.

Le christianisme originel est né par l’apport d’une information essentielle mais non vérifiable pour nous. Son vecteur, Jésus/Christ, est pour tous les chrétiens un émissaire de Dieu, quelques soient les natures que lui confèrent les différents courants chrétiens. Sa doctrine elle, évolue soit dans un sens rationnel, soit dans un sens dogmatique selon les courants qui vont se développer.
Les différences portent d’ailleurs sur l’interprétation de textes dont nous savons que, pour la plupart, ils ne sont pas issus des auteurs qui les signent et qu’ils ont subi de nombreuses modifications, rajouts ou altérations de toutes sortes.
En outre, ces textes s’adressent à des personnes culturellement marquées par le modèle de leur temps et sont donc adaptés à cette culture pour être audibles des auditeurs.

La lecture des documents qui nous renseignent sur la pensée et l’enseignement que les bons chrétiens dispensaient montre qu’ils avaient fait le choix du rationalisme et étaient ainsi en opposition totale avec les chrétiens catholiques et orthodoxes qui eux avaient fait le choix de la voie dogmatique.

La foi, abandon raisonné

Contrairement à ce que certains cherchent à développer, la foi n’est pas un abandon absolu qui se moque de la logique et de la raison.
Au contraire, la foi est l’étape ultime de la raison. Quand on est allé au bout du raisonnement et que l’on se heurte à l’impossibilité de poursuivre, on fait un choix, celui qui semble le plus cohérent, le plus logique, le plus en accord avec ce que la raison nous a conduit à imaginer et l’on est fidèle à ce choix. On croit, non pas par abandon de toute raison, mais en pleine possession de sa raison.
C’est une différence essentielle avec la foi du charbonnier qui croit sans savoir pourquoi. C’est en opposition avec la foi dogmatique qui croit ce qu’on lui dit de croire au nom de grands principes inconnaissables ou sur la base d’écrits douteux. C’est l’absolu opposé de la foi sectaire où l’on abandonne toute volonté et toute identité à un gourou seul détenteur de la vérité.
Le chrétien authentique n’abandonne pas sa raison quand il offre sa foi à un principe religieux.
Au contraire, il conserve sa raison comme un outil de guidage capable de lui éviter les écueils.
Les chanoines d’Orléans le disent dès 1022 quand on les interroge sur la réalité de l’incarnation du Christ, sur sa mort et sa résurrection ; ils répondent simplement : « Nous n’y étions pas, et nous ne pouvons pas le croire vrai. ».
Face à la facilité du merveilleux et de l’obscur, le bon chrétien oppose la raison et la logique tout en conservant sa foi en un principe divin, par définition inconnaissable et indémontrable.

Intelligence, logique, foi et instruction

Une des grandes différences que je trouve entre le judéo-christianisme et le christianisme cathare, est celle qui consiste à traiter l’auditoire de façons diamétralement opposées.
Là où le « christianisme catholique » mettait un point d’honneur à ne surtout pas instruire ses ouailles, le christianisme cathare en mettait un à les instruire du mieux qu’il pouvait.
L’un endoctrinait de jeunes enfants (et il continue de le faire) et l’autre attendait qu’ils aient atteint un âge de « raison » pour leur donner un enseignement concret et non doctrinal.
Quand l’église de Rome exigeait que les évangiles soient rédigées en latin et ne soient accessibles qu’aux clercs, le catharisme les traduisait en langage commun et le bon chrétien en faisait lire un passage à un auditeur afin de montrer qu’il ne trichait pas avec ce qui était écrit.
Le catharisme, religion appuyée sur la logique et la raison, ne peut se satisfaire d’un enseignement dogmatique. Il lui faut un auditoire instruit et intelligent, c’est-à-dire capable de réfléchir par lui-même.
Certes, au Moyen Âge, le discours exotérique pouvait prendre un tour fort imagé pour être accessible à des foules incultes et pétries de références merveilleuses et mystérieuses.
Mais, dès que l’on s’engageait dans la voie du noviciat, la formation intellectuelle prenait un tour beaucoup plus concret et l’enseignement ésotérique n’avait rien de mystérieux. Au contraire, il apportait des informations débarrassées de la gangue populaire à un public averti donc capable de les assimiler en pleine raison.

Le catharisme, synthèse de la foi et de la raison

Ce n’est pas une mince affaire que de voir comment le catharisme a réussi à faire cohabiter ce que nous considérons toujours comme antinomique ; la foi, repère de l’incohérence pour beaucoup et la raison, suprême développement de la pensée.
Ce serait oublier un peu vite l’enseignement de Socrate qui raisonnait justement sur le principe de l’absence totale de connaissance. « La seule chose que je sais est que je ne sais rien. » comme disait le philosophe grec est le summum de la raison. En effet, quoi de plus cohérent et logique que d’affirmer qu’étant à la fois observateur et objet de l’observation, je dois me débarrasser de tout préjugé et notamment de toute certitude.
C’est en faisant leur ce concept que les bons chrétiens pouvaient bousculer toutes les certitudes de leur époque et construire une doctrine novatrice sur les mêmes bases que celle de leurs contradicteurs qui eux, n’avaient pas su remettre en cause ce qu’ils croyaient savoir.
À la différence du philosophe qui se fixe comme limite celles de son intellect, comme l’historien se fixe celles de ses sources authentifiées, le croyant pousse les choses au-delà de sa raison en s’autorisant à concevoir des possibles.
Mais, là où le croyant judéo-chrétien endosse l’habit imposé par ses dogmes, le chrétien authentique se fait un costume sur mesure dans le prolongement de sa logique.
C’est pour cela que le christianisme cathare ne pourra jamais être univoque, ce qui fait dire à certains historiens qui ne voient que la surface de l’eau, qu’il y a des catharismes, comme il y a des bogomilismes et que l’on ne doit pas les rattacher.
Ils oublient simplement que les ondes concentriques qui se dispersent à la surface du lac sont liées entre-elles par leur point d’origine qui est unique même si l’on ne peut savoir au moment où elles commencent leur étalement, si ces ondes ont pour origine un caillou jeté dans l’eau ou toute autre cause.

Conclusion

J’espère que mes réflexions ouvertes vous aideront à aborder le christianisme cathare sous un point de vue qui est assez étranger au judéo-christianisme, même si les choses évoluent un peu de nos jours dans ce courant religieux et notamment dans ses déclinaisons réformées.
La raison, la logique, la cohérence, l’intelligence sont indissociables de la foi pour les cathares et c’est ce qui les oppose justement aux judéo-chrétiens qui se sont toujours méfiés de ces éléments naturellement libérateurs d’une pensée humaine qu’ils ont toujours voulu domestiquer.
De la même façon que la scolastique chrétienne à courbé la philosophie en en faisant un simple faire-valoir de la religion, l’instruction judéo-chrétienne n’a d’autre but que de faire ingurgiter des dogmes de plus en plus incohérents avec notre époque, ce qui conduit d’ailleurs bien des judéo-chrétiens à un grand écart idéologique avec leur hiérarchie épiscopale.
Ce n’est pas par hasard que les grands personnages du catharisme étaient des intellectuels clercs ou laïcs (chanoines d’Orléans, Peyre Authié, Jaume Authié, etc.) et si ceux qui avaient accédé à ce statut dans des périodes troublées, qui avaient gêné leur instruction, comme Bélibaste, furent de piètres apôtres malgré de grandes intuitions qui nous les rendent encore plus touchant.

Comprendre Paul de Tarse

22 janvier 2009

Chercher à comprendre le christianisme authentique nécessite de comprendre ceux qui l’ont construit.
Sans chercher à trier le vrai du faux dans le déroulement des événements du premier siècle, il est clair que deux courants chrétiens s’opposaient alors sur quelques principes fondamentaux.
L’un, porté — semble-t-il — par Jacques (non pas le disciple mais possiblement le frère de Jésus) et Pierre, voulait réserver le christianisme aux juifs alors que l’autre, porté par Paul, voulait l’étendre à tous les hommes.
Cela appelait donc deux conceptions fondamentalement opposées. La première était clairement restrictive, réservant le christianisme à un peuple « élu » et l’inféodant au judaïsme. Le christianisme dominant d’aujourd’hui est issu de cette branche même s’il a renoncé au premier point (pour la plupart de ses courants du moins) tout en validant dans son corpus théologique le second point.
Le second courant fut mis en minorité et en déroute en raison de sa volonté de non domination et de non violence, ce qui ne l’a pas empêché de perdurer et de réapparaître ponctuellement comme nous le verrons.
Sa ligne théologique non dogmatique lui a permis d’évoluer sur le plan doctrinaire tout en conservant quelques fondamentaux aisément identifiables.

Rappel historique

Paul de Tarse a vécu aux environs des années 10 à 64 de notre ère. Il est donc né entre 6 et 10 à Tarse en Cilicie (ville de déportation de ses parents), ville du sud de l’actuelle Turquie, située presque en face de Chypre.
Ce contemporain de Jésus ne l’a pas connu, d’autant que — Juif zélé — il participe activement à la lutte antichrétienne de cette époque.
Mais en 33, sur la route de Damas, il décrit avoir été le témoin direct d’une révélation du Christ qui provoque son immédiate conversion. Il va alors devenir un apôtre d’un christianisme ressourcé face à un christianisme judaïsant.
Son apostolat le conduira de Damas à Iconium, Corinthe, Thessalonique, Bérée, Athène, Jérusalem, Antioche, Éphèse, Césarée et Rome où il mourra décapité sous Néron vers 64.
Malgré un fragile accord passé avec les chrétiens judaïsant à Jérusalem — accord d’ailleurs rompu peu après par le disciple Pierre à Antioche — Paul est le porteur d’un message de rupture qui fait du christianisme une religion totalement indépendante du judaïsme.
Certaines de ses idées, notamment l’universalisme rejetant la notion de peuple « élu » seront finalement adoptées par les judéo-chrétiens après la chute de Jérusalem et la destruction du Temple en 70.

Les lettres de Paul

Paul était selon certains témoins un piètre orateur. On peut en douter à la lecture de ses lettres dont la qualité est indéniable.
Malheureusement, la volonté de faire « rentrer dans le rang » cet apôtre opposé à toute judaïsation du christianisme a amené les Pères de l’Église chrétienne de Rome à modifier son message en lui attribuant des écrits dont il n’était pas l’auteur.
Même le très reconnu Monde de la Bible qui lui a dédié un numéro spécial récemment, reconnaît que sa paternité ne porte guère que sur la moitié des écrits qui lui sont attribués.
Pour cette revue sept de ses épitres seraient authentiques :
- 1 Thessaloniciens, écrite de Corinthe en 50-51
- Philippiens, écrite en 52-54
- 1 Corinthiens, écrite d’Éphèse en 52-54
- à Philémon, écrite en 52-54
- 2 Corinthiens, écrite de Macédoine en 54-57
- Galates, écrite de Corinthe en 54-57
- Romains, écrite de Corinthe en 56-57

Les suivantes sont attribuées par cette revue, soit à un disciple pour la première, soit à une « école paulinienne » pour les autres :
- Colossiens, écrite vers 53-55 (ou 70-80)
- Hébreux (origine douteuse), écrite vers 60-90
- 2 Thessaloniciens, écrite vers 70-100
- Éphésiens, écrite vers 80-90
- 1 Thimothée, écrite vers 80-100
- Tite, écrite vers 80-100
- 2 Thimothée, écrite vers 80-100

Selon d’autres études, notamment la thèse de doctorat de philosophie d’Yves Maris « En quête de Paul », la répartition semble moins claire.
Les lettres aux Corinthiens seraient en fait un amalgame de plusieurs billets manipulés et non chronologiques dans leur présentation. Un mélange de feuillets semble également intervenu dans la lettre aux Romains.
Ces mélanges et manipulations semblent concerner à peu près l’ensemble de l’œuvre, excepté peut-être la lettre aux Galates et la lettre aux Philippiens.

Yves Maris retient donc comme authentiques :

- Lettre aux Galates
- Lettre aux Corinthiens (1 et 2)
- Lettre aux Philippiens
- Lettre aux Romains
- Lettre aux Thessaloniciens (1), vraisemblablement authentique mais co-signée par Paul, Sylvain et Thimothée n’est donc pas retenue.

Il note également des interpolations destinées à modifier ou à amoindrir la qualité de certaines lettres (Rm. XIII, 1-7 ; 1 Co. XI, 2-16 ; XIV, 33b-34 ; Ga. II, 7-8).

Il semble donc difficile d’étudier chaque lettre indépendamment l’une de l’autre si l’on veut éviter de tomber dans le piège tendu par les manipulateurs de l’époque, le plus souvent motivés par le désir de rattacher l’œuvre incontournable de cet apôtre majeur, fondateur réel de la pensée chrétienne, à la ligne officielle ayant prévalu par la suite.
L’étude la plus intéressante consistera donc à retrouver dans plusieurs lettres l’approche paulinienne de certains points fondamentaux.
Cette approche  montre comment Paul avait conceptualisé la scission entre christianisme et judaïsme, comment il avait clairement rejeté la loi mosaïque et comment il avait fait sien le dualisme radical entre le Dieu juste (au sens législateur du terme) et le Dieu bon.

Je me baserai, pour présenter certains points majeurs à mes yeux, sur la thèse de doctorat citée plus haut que je vous invite à commander auprès de son auteur pour en apprécier le détail que je présenterai pas personnellement.

Je montrerai donc, dans chacune des lettres étudiées, les points principaux qui m’ont marqué. Libre à chacun d’ajouter ses commentaires ou de donner son avis sur les miens.

Voici les lettres figurant dans le Nouveau Testament (version Nouvelle Bible Segond) :

Paul et le christianisme

Quelle est la vraie place de Paul dans le christianisme ?

Si l’on en croit les évangiles, Jésus s’entoure de disciples pris pour la plupart dans la partie humble de la société de son époque.
Il dispense un enseignement qui semble ne pas avoir été saisi dans sa globalité par ces disciples vraisemblablement peu lettrés (du moins à cette époque).

Après la mort de Jésus, le Christ donne mission à ces disciples et l’on voit encore qu’ils semblent assez peu en phase avec cette mission.
De fait, très rapidement certains membres de cette communauté reviennent vers le judaïsme de façon plus ou moins complète.

Paul, lui, est d’une toute autre trempe. C’est un lettré de bonne famille ayant reçu les meilleurs enseignements.
Il est un bouillant défenseur du judaïsme au point de pourchasser ces hérétiques que l’on appelle « chrétiens ».

Tout à coup, sans aucun signe annonciateur, il change du tout au tout malgré les risques et les dégâts que cela va occasionner dans sa vie.
Comment ne pas accréditer sa thèse d’une révélation brutale qui lui fait entrevoir l’inanité d’une religion basée sur des règles matérielles et la vérité d’un Dieu aimant et miséricordieux ?

Son talent d’écrivain, à défaut d’orateur, et ses compétences intellectuelles font de lui le véritable organisateur de cette religon face à un Jacques (frère de Jésus) très judaïsant et à un Pierre (Céphas) tout aussi indécis que pendant la passion.

C’est vraisemblablement la raison pour laquelle l’église chrétienne officielle n’a pu se séparer de ses textes et les a intégré dans son corpus canonique non sans tenter de les caviarder et en y rajoutant des documents pseudépigraphiques destinés à gommer l’essence réelle de ses propos.

La morale cathare

1 juin 2008

Elle est la fois la condition de vie matérielle en accord avec la doctrine et la condition de salut de l’esprit.
Elle ne s’applique qu’aux chrétiens consolés et les novices s’engagent à y souscrire totalement avant leur consolation.
Elle est permanente, sous réserve de modifications possibles selon les évolutions du savoir humain.

Je la résumerais en trois concepts :
- ne nuire à personne dans la mesure du possible ;
- ne participer en aucune façon à l’œuvre maléfique de génération matérielle ;
- être dans la justice et la vérité.

1- Ne nuire à personne dans la mesure du possible

Cela inclut de ne pas se nuire à soi-même, de ne pas nuire aux autres hommes, de ne pas nuire aux autres formes de vie animales et végétales sous réserve des deux points précédents.
Les commandements qui en découlent sont les suivants :
- ne tuer aucune forme de vie humaine ou animale ;
- ne pas consommer de chair animale ;
- ne consommer les végétaux que pour satisfaire ses besoins vitaux ;
- ne pas voler ;
- ne pas détruire le bien d’autrui ;
- ne pas nuire à autrui par calomnie ou médisance ;
- ne pas chercher à exercer de pouvoir sur autrui autrement que pour son intérêt immédiat ;
- limiter ses possessions au strict nécessaire ;
- n’avoir aucun conflit ou aucune dette envers quiconque.

1.1 – Ne pas tuer

C’est la règle d’évidence.
Cela concerne le suicide, l’euthanasie, le meurtre (y compris en légitime défense) et l’abattage des animaux.
Cela touche plus généralement au respect de toute forme de vie animale, végétale ou minérale dans la limite des nécessités vitales concernant sa propre vie.
Par conséquent la nécessité de se nourrir doit faire préférer une alimentation végétarienne (idéalement végétalienne) à l’alimentation pisci-végétalienne des cathares médiévaux.
Cette règle n’implique pas le maintien de la vie à tout prix. La mort fait partie de la vie et l’empêcher serait aussi empêcher potentiellement un esprit de se libérer de sa condition matérielle.
Dans le domaine de la santé, cela interdit l’euthanasie mais autorise de respecter la demande d’arrêt des soins – y compris vitaux – quand l’agonie est engagée.

1.2 – Ne pas nuire à autrui

Excepté la nuisance vitale qui ressort de l’article précédent, la nuisance à autrui doit être rejetée en ce qui concerne son intégrité morale et ses biens.
Il ne faut donc chercher, ni à s’approprier le bien d’autrui, ni à le détruire sans l’accord explicite du propriétaire.
Il ne faut pas non plus porter atteinte à son intégrité morale en portant sur lui des jugements moraux, fondés ou non, susceptibles de lui causer des torts.
De la même façon il ne faut avoir – de son fait – de conflit en suspens avec quiconque qui ne soit réglé définitivement (procès, contrat, dette, etc.).
Il ne faut pas non plus que, par son comportement personnel, l’on puisse nuire à une autre personne connue ou non.
C’est pour cela qu’il faut limiter ses possessions au strict nécessaire car, le surcroît de biens personnels se fait obligatoirement au détriment des autres et engendre l’envie.
Sauf pour des motifs visant à l’intérêt de l’autre, il faut s’abstenir de toute domination car nous sommes tous égaux.
Cependant, une domination temporaire visant à rendre à l’autre un service important est acceptable. Cela peut être un rapport de soignant à soigné, d’enseignant à élève, etc.

2 – Ne pas prendre part à l’œuvre de génération

Le christianisme cathare nous enseigne que le principe mauvais a enfermé les esprits dérobés à la création divine dans des prisons matérielles que nous appelons « tuniques de peau ».
Quand un de ces corps imparfaits meurt, l’esprit est réintroduit dans une autre prison de chair (transmigration).
Ainsi, l’esprit prisonnier demeure dans l’incapacité de retourner à la création à laquelle il appartient et le Mal se maintient ici.
Il y a donc deux règles à observer pour réduire au minimum les effets de ce processus  :
- ne pas avoir de relations sexuelles ;
- ne rien consommer qui soit obtenu via une relation sexuelle.

2.1 – Abstinence sexuelle

Elle doit être totale car le désir sexuel est profondément ancré en nous.
Étant le « moteur » principal du système mis en place par le principe mauvais, ce dernier ne peut se maintenir que par ce biais.
Pour  détacher notre part humaine de ce désir compulsif, il faut l’éloigner de nous le plus possible.
C’est pour cela qu’il faut rejeter, non seulement la pratique sexuelle potentiellement fécondante mais, aussi toute autre pratique sexuelle et toute pensée de sexualité.
L’abstinence sexuelle ne peut être efficace que si elle est totale.
En outre, cette abstinence ne doit pas constituer un effort et, encore moins, une douleur mais il faut parvenir à un état de satisfaction par l’abstinence.

2.2 – Rejet de la nourriture obtenue par relation sexuelle

Cette règle vient en surimpression avec celle interdisant la nourriture animale et limitant la nourriture végétale.
Logique dans les mentalités et l’époque médiévale, elle mérite un plus large développement qui justifiera un document spécifique de ma part.
Ce que l’on peut dire de façon simple est que, la nourriture nécessitant un acte sexuel et ne résultant pas de la mise à mort d’un animal, est cause d’une nuisance faite à des animaux dans leurs conditions de vie et d’élevage. En cela elle est préjudiciable aux préceptes cathares.

3 – Être dans la justice et la vérité

Le chrétien cathare ne peut espérer accéder à un salut quelconque s’il n’est pas capable de cheminer sur la sente étroite et pentue de la justice et de la vérité.
Or, ce chemin demande une véritable révolution des mentalités qui ont cours dans ce monde.
Voici les points qu’il faut observer :
- ne pas mentir volontairement ou par omission ;
- ne pas prêter serment ;
- ne pas porter de jugement ;
- ne pas nourrir de rancune ;
- veiller à la justice dans ses rapports aux autres ;
- n’avoir aucun conflit en suspens de son fait
- gagner sa vie par son travail personnel ;
- se maintenir dans un état de suffisance simple.

3. 1 – Être dans la vérité

Tout ce qui contrevient à ce principe ramène le bon chrétien à son état antérieur de mondanité entièrement organisé autour du mensonge et de la duplicité.
Il ne faut donc mentir, ni par action volontaire, ni par omission. Cela n’impose pas de révéler plus que ce qui est nécessaire et la discrétion n’est pas le mensonge.
Les bons chrétiens prisonniers de l’Inquisition révélaient tout ce que l’inquisiteur leur demandait sur leur entourage et leur activité au grand dam des croyants qui les soutenaient et qui, eux, subissaient parfois la torture sans révéler quoi que ce soit pour protéger les bons hommes dont ils se sentaient moralement responsables.
Même si cela peut choquer nos esprits cartésiens, n’oublions pas que nous sommes tous égaux et que les considérations de préférence qui nous sont inculquées par la famille, la société et les contingences matérielles n’ont plus cours quand on est entré dans la voie cathare.
La vérité est un état et non une disposition verbale.
On est vrai car, en ayant reçu la manifestation de l’esprit on n’est déjà plus tout à fait de ce monde.
Des considérations mondaines – qui ne sont que des considérations à courte vue – n’ont plus cours désormais.

De la même façon, le serment est un mensonge potentiel, soit parce que ce à quoi l’on s’engage formellement ne sera pas réalisé pour diverses raisons, soit parce que l’on n’est pas absolument certain de la validité de ce que l’on va jurer.
Cela n’empêche pas d’engager sa bonne foi par une promesse émise sous réserve.

3. 2 – Être dans la justice

Notre position nous met dans l’incapacité de porter un jugement valable car nous sommes aveugles de nos propres tares mais attentifs aux défauts des autres.
Tout jugement est donc faux et mensonger.
Nous ne pouvons même pas juger de la gravité des torts qui nous sont faits.
En garder rancune serait donc leur attribuer une fausse valeur. Le pardon sincère et modeste est donc la seule attitude valable.
En outre, le bon chrétien sait que, seul peut pécher celui qui a l’entendement du Bien. Donc, seul le parfait revêtu peut connaître le péché.
La relation à autrui doit donc être empreinte d’équité et de bienveillance.
Tout problème doit se résoudre par un arbitrage équilibré et honnête.
Ce principe d’équité interdit de vivre en profitant des autres ou en leur causant du tort.
Il faut donc travailler de ses mains au sens où le travail personnel doit résulter d’un effort personnel et non s’appuyer sur des systèmes visant à l’exploitation des autres ou de leurs biens.
Bien entendu, le jeu est un mode gain qui nuit à autrui et est donc interdit.
Le bon chrétien rejette tout emploi imposant le recours à la violence ou nécessitant de prêter serment ou de juger autrui.
Pour rester au plus près des principes d’équité qui sont les siens, le bon homme organise sa vie de façon à disposer du strict nécessaire à une vie saine et détachée. Il dispose du surplus à sa convenance.

J’espère avoir, par ce document, apporté quelques éclaircissements quant à la façon dont je crois qu’il faut comprendre la doctrine cathare dans son application aux personnes ayant fait le choix ultime de vivre dans son esprit et sa lettre.
Ce texte n’est pas définitif et pourra évoluer car le dogmatisme n’est pas cathare.

Le jugement et la vanité

18 mai 2008

Parmi les grands principes de la foi chrétienne cathare figurent des éléments correspondant à l’évolution de la mentalité de celui qui aspire à éveiller son esprit.

Aussi, il me semble important de faire le point sur ma propre situation et ma compréhension de ces principes.
Faute de disposer d’un chrétien à qui je pourrais exposer mes interrogations et qui me répondrait, je vous embauche dans cette entreprise.

Ne pas porter de jugement

Il ne manque pas de références pour expliquer qu’il n’est pas correct de porter des jugements sur les autres.
Une des plus connues est tirée de l’évangile de Luc:
Luc, 6, 41 : « Pourquoi vois-tu la paille qui est dans l’œil de ton frère et n’aperçois-tu pas la poutre qui est dans ton œil à toi ! Ou comment peux-tu dire à ton frère : Frère, laisse-moi ôter la paille qui est dans ton œil, toi qui ne vois pas la poutre qui est dans le tien ? Hypocrite, ôte premièrement la poutre de ton œil, et alors tu verras comment ôter la paille qui est dans l’œil de ton frère. »

Or, je passe le plus clair de mon temps à me surprendre en train de juger tel ou tel sur son comportement ou son expression.
Bien entendu, c’est une telle habitude que je m’en rend compte a posteriori.
Cela m’agace car c’est à mes yeux une révélation de ma vanité.
En effet, si je n’avais pas une haute opinion de moi-même, je n’en aurai pas une aussi critique des autres.

En outre, cela montre également que mon échelle de valeurs est égocentrique puisque je juge par rapport à mes critères et à mes valeurs et en aucune façon par rapport à ceux de la société.

Untel me double de trop près à mon goût quand je pédale sur mon vélo ? C’est mal me dis-je mais, quand je grille un feu pour ne pas poser pied à terre, c’est acceptable.
Ce n’est qu’un exemple mais il est représentatif de ma problématique.

Et pourtant je connais le point de vue des philosophes antiques sur la nécessité de concentrer ses efforts sur ce qui relève de nous en ne nous mêlant pas de ce qui ne relève pas de nous.
Un bon chrétien me dirait certainement d’abandonner davantage cette part d’humanité qui veut me convaincre d’une supériorité que rien ne justifie.

Alors, je me gourmande mais, dix mètres plus loin, je recommence.
Au moins les catholiques ont les pénitences pour réfréner leur nature : «Deux pater et trois avé mon fils et l’affaire sera réglée.»
C’est quand même plus simple que de vouloir devenir meilleur sans mode d’emploi.

Ne pas juger c’est ne pas se comparer

Tout jugement que l’on porte soi-même est entâché de l’erreur du juge.
Pour comprendre et admettre la nécessité de s’abstenir de tout jugement, il faut comprendre et admettre sa propre indignité à juger les autres puisque l’on est incapable de se juger soi-même avec validité.
Notre humanité nous aveugle et nous fait prendre pour naturel et acceptable ce qui est anormal car préjudiciable aux autres.
Notre seul outil de jugement c’est nous, nous qui nous plaçons en maître étalon de la vertu.
Donc, toute comparaison est d’office viciée par l’outil car seule la perfection peut juger le vice.
Or, la perfection ne nous appartient pas.
La seule comparaison qui devrait être la règle serait celle de la perfection mais, pas pour les comportements des autres ; pour les siens propres !

Je pense que là, nous touchons de près à ce qui différencie profondément le bon chrétien du reste de l’humanité.
Car cette confrontation entre notre indignité et la perfection révèle l’horreur de notre condition.
Le bon chrétien se sait imparfait en tous points et ne peut que vomir sur sa nature matérielle qui le rend impropre à approcher la perfection qui est son espoir.

Comment pourrait-il comparer quoi que ce soit à la boue qui le submerge ?

Là est le chemin.
Avancer dans la certitude de sa propre indignité c’est se concentrer sur l’essentiel. Faire tomber un peu de la boue qui macule notre esprit, c’est le travail de notre vie.

«Connais-toi toi-même»

Socrate louait le peuple qui avait mis cette devise au fronton de son temple.
Quelle merveilleuse ambition que d’essayer de comprendre ce que l’on est pour espérer s’améliorer.
Là est tout le travail qui devrait m’obnubiler au point de n’avoir plus le temps de relever la tête pour regarder vivre les autres.

Poser le diagnostic et déterminer le traitement n’est pas rien. Le suivre est tout.

Comprendre le christianisme cathare

13 mai 2008

Ce document n’a aucune prétention historique mais souhaite aider le lecteur à mieux appréhender les conditions dans lesquelles les humains des premiers siècles du christianisme se sont trouvés pour émettre leurs hypothèses et formuler leur foi.

Les confluences

Le christianisme des premiers siècles profita des convergences nombreuses de la pensée humaine, notamment auprès des philosophes grecs et romains (Pithagore, Socrate, Platon, Aristote, Epicure, Epictète, Marc Aurèle, Sénèque, etc.) mais aussi du Moyen Orient (Zarathustra, Mani, etc.) et du gnosticisme.
Certaines de ces philosophies donnèrent des outils à la construction de la philosophie chrétienne primordiale et d’autres furent plus ou moins intégrées à cette religion.

Les premiers soubresauts du christianisme originel

Alors que certains chrétiens se laissaient gagner par ces religions extérieures au point d’en adopter l’essentiel (Manichéens par exemple) et que d’autres cherchaient à se normaliser vis à vis du pouvoir romain afin d’acquérir respectabilité et pouvoir temporel au détriment du message christique, une partie voulut rester fidèle à ce message transmis par Paul de Tarse et entreprit, à l’instar de Marcion de Sinope de réformer ce christianisme en en extirpant les textes issus du judaïsme originel. Cette séparation entre la partie décrivant la création du démiurge de l’ancien testament et celle transmettant le message du Christ et du Dieu d’amour absolu du nouveau testament provoqua le premier schisme majeur entre judéo-chrétiens et marcionnites.

Cette séparation, longtemps au bénéfice des marcionnites, incita les judéo-chrétiens à devenir bourreaux après avoir été victimes.
Pourchassant et accusant leurs détracteurs de tous bords d’hérésie, ils finirent à la fin du quatrième siècle par faire taire toute opposition par la terreur et le meurtre.

Première résurgence des pensées divergentes

Mais la pensée hérétique persista dans le silence, attendant des jours meilleurs car, si les hommes peuvent être éliminés, les idées elles persistent sous des formes larvées qui défient toute analyse et tout contrôle.
Ils vinrent à la fin du dixième siècle, quand l’approche du terme des mille ans laissa entrevoir l’espoir de la seconde parousie du Christ.
Profitant de cet élan spirituel, plusieurs groupes qui avaient gardé la philosophie de Paul et celle de Marcion en leur sein, refirent surface avec une doctrine construite et commune.
Ils apparurent en Europe orientale puis un peu partout en Europe occidentale et notamment en plusieurs régions de France, d’Espagne et d’Italie.
C’est de Rhénanie que viendra, sous la plume d’un de leur farouche adversaire, le nom qui fera leur célébrité quelques siècles plus tard : les cathares !

La répression

Bien entendu le catharisme fut accusé d’hérésie. Il n’y avait pas de mots assez durs pour les stigmatiser. Le pire que l’on utilisait à l’époque était celui de manichéen. Mais le dualisme cathare n’est pas manichéen. Le catharisme existe par lui-même et n’est pas une dissidence du catholicisme. Il rappelle que l’Évangile est une prédication de paix et d’amour absolu.

Il est en filiation directe avec le christianisme des origines dont il conserve au mieux les caractéristiques philosophiques et théologiques.

La féroce répression catholique envers le catharisme aboutit à la disparition de ses tenants les plus visibles, les bons chrétiens.
Les croyants, finirent par retourner à la clandestinité qu’avaient connu les marcionnites et les autres hérétiques de la fin du quatrième siècle.
Après, cinq siècles de silence et d’apparente disparition, ce christianisme retournait à l’oubli, apparemment de manière définitive.

Seconde résurgence du catharisme ?

Le catharisme, comme toute philosophie – c’est à dire comme n’importe quelle idée – ne peut mourir au prétexte que ceux qui l’ont porté au plus haut sont morts. Il suffit qu’une seule personne s’y intéresse pour qu’il reprenne de la vigueur.
Mais, comme les cathares avaient fait évoluer le marcionnisme pour l’adapter à leur époque, le catharisme d’aujourd’hui ne peut faire l’économie d’un travail d’adaptation qui, tout en privilégiant le respect de la doctrine chrétienne fondamentale – telle que l’avait théorisée les cathares médiévaux -, permette de tenir compte des particularités et des connaissances de notre siècle.
Contrairement à la plupart des autres christianismes et à de nombreuses religions, le catharisme n’est pas dogmatique. Sa doctrine doit donc évoluer avec les hommes qui la portent dans le respect des fondamentaux doctrinaux qui en ont fait la validité et la puissance spirituelle.

Comment faire évoluer le catharisme aujourd’hui ?

Ce site et ses forums ont donc pour objectif d’informer sur ce qu’était le catharisme médiéval, sur ses origines et les modes de pensée qu’il a côtoyé, aussi bien aux origines chrétiennes qu’au Moyen Âge, mais il veut aussi être un laboratoire où les personnes attirées par la philosophie cathare ou en chemin vers la religion elle-même puissent travailler à son renouveau.
Ce christianisme nouvellement réapparu, cinq siècles après la disparition officielle des derniers cathares européens, est désormais en phase de structuration et d’organisation.
Certes, n’étant pas en mesure ni en volonté d’imposer un quelconque dogme, il est victime d’accaparements par des intérêts mercantiles et des égarements pseudo-ésotériques qui n’ont rien compris de son message.
C’est donc à chacun de se donner les moyens de s’informer complètement avant de choisir sa voie, afin de ne pas s’égarer dans ses choix entre le bon grain et l’ivraie.

Catharisme médiéval : glossaire

13 mai 2008

Le catharisme qui nous est le mieux connu est celui de la période du Moyen Âge intermédiaire (Xe au XIVe siècle).
Dans ce petit essai de glossaire, vous trouverez des noms et des mots connus ou non qui ont tous trait à ce catharisme. Certains ont disparu et méritaient d’être rassemblés pour la mémoire collective et d’autres, sont toujours d’actualité et méritaient d’être replacés dans leur contexte.

Au fil du temps nous développerons ces sujets et des liens vous permettront d’accéder directement aux articles concernés.

Noms donnés aux cathares selon les régions

Albanistes (Albanenses en latin) : cathares absolus de l’église de Desenzano, près du lac de Garde (Italie). Jean de Lugio – auteur du Livre des deux principes – en fut évêque en 1230.

Albigeois : nom donné aux cathares, dès la fin du XIIe siècle, dans l’ensemble du midi de la France.

Bagnolistes : cathares italiens de la région de Milan (partisans d’Otton de Bagnolo) dont la foi se serait situé entre celle des absolus et celle des mitigés.

Bogomiles : nom attribué aux hérétiques du royaume de Bulgarie et de l’empire Byzantin dès le Xe siècle siècle.

Bougre : initialement destiné à désigner les bulgare, ce terme fut très vite utilisé comme synonyme de débauché et sodomite pour désigner les hérétiques en Occident.

Cathares : nom donné par un moine rhénan, Eckbert de Schönau, aux hérétiques. Ce terme serait péjorativement destiné à les assimiler aux «chatiers» ou «chatistes» – adorateur du diable représenté sous la forme d’un chat blanc ailé – dont la traduction allemande donnait «Katers». On pense aussi qu’il pourrait s’agir de les assimiler à une secte manichéenne appelée «catharistes» ou «cathaphrygiens» dont les membres se déclaraient «purs», ce qui se dit «catharos» en grec.

Chrétiens : seul nom sous lequel les bogomiles et les cathares se désignaient entre-eux. Ce terme était réservé aux seuls baptisés. Les croyants n’étaient pas considérés comme chrétiens et n’avaient aucune des obligations de ces derniers.

Garatistes (Garatenses en latin) : cathares italiens de l’église de Concorezzo, près de Milan (Italie). Fondée autour de l’évêque Garatus, elle prêche un catharisme mitigé, moins opposé sur certains point au christianisme officiel du XIIIe siècle.

Parfaits : nom donné aux cathares baptisés par l’Inquisition afin de les assimiler aux manichéens et aux gnostiques, qui se revendiquaient tels, et pour désigner le plus haut degré possible dans l’hérésie.

Patarins : nom donné aux cathares d’Italie du nord mais initialement porté par des révoltés de soulèvements populaires contre les abus des prélats.

Phoundagiagites (porteurs de besace) : nom donné aux bogomiles d’Asie Mineure au début du XIe siècle.

Piphles (joueur de flute ?) : nom injurieux donné aux cathares des Flandres et, plus largement, du nord de la France.

Publicains (Publicani ou Popelicani en latin) : terme péjoratif désignant les cathares de Champagne et de Bourgogne. Nom possiblement en rapport avec les agents du fisc (publicains) évoqués dans le Nouveau Testament.

Revêtus : terme employé dans les archives inquisitoriales pour désigner les cathares (en référence à leur robe noire) et les différencier des simples croyants.

Tisserands : terme péjoratif utilisé pour désigner les hérétiques, d’abord dans le nord puis dans toute la France, en référence aux ariens. On pense aussi qu’il pouvait rappeler que les cathares pratiquaient souvent cette activité artisanale, notamment dans le sud.

Les textes cathares

L’Interrogatio Johannis, habituellement appelé La cêne secrète, est le plus ancien document attribué aux bogomiles.

Le livre des deux principes est attribué à Jean de Lugio évêque cathare italien de l’église de Desenzano.

Le rituel de Dublin contenant l’église de Dieu et la glose du pater.

Le rituel occitan de Lyon, en ajout à la Bible en langue occitane des cathares.

Le rituel de Florence en latin.

Le traité cathare anonyme.

Les pratiques cathares

Melhorier ou melhorament : rite de demande de bénédiction.

Aparelhament ou servici : cérémonie de pénitence collective.

Caretas : baiser de paix intervenant en clôture des liturgies cathares.

Consolament ou consolamentum : baptême par imposition des mains.

Bénédiction du pain : cérémonie rappelant la dernière cène du Christ sans aucun rapport avec la transsubtantiation judéo-chrétienne.

Carême : période de jeûne ou d’abstinence rituelle. Les cathares observaient trois carêmes annuels.

Convenenza : pacte passé par un croyant auprès d’un bon chrétien pour se voir accordé le consolament en cas d’incapacité majeure du récipiendaire.

Endura : période de jeûne au pain et à l’eau suivant le consolament. Interprétée à tort comme un suicide des cathares des dernières années de la répression.

Jeûne : abstinence alimentaire permettant aux cathares de marquer leur détachement du monde.

Veniae ou venias : génuflexions rituelles effectuées par les cathares devant leur hiérarchie en signe de pénitence (aparelhament) ou par les croyants devant les cathares en signe de respect (melhorier).

Organisation de l’église

L’église cathare est une ecclesia chrétienne par excellence, c’est à dire une communauté d’hommes et de femmes engagés dans un même chemin.

Toute société humaine se fonde sur des valeurs communes et s’organise en conséquence. L’Église cathare ne fait pas exception mais exclue toute notion de hiérarchie au sens où ce terme est généralement entendu de nos jours et même au sein d’autres communautés ecclésiales.

Rien ne distingue un parfait d’un autre, si ce n’est sa fonction dans l’Église.
Les énoncés ci-dessous, tentant de classifier les divers états ou fonctions de l’Église cathare, sont arbitraires mais tentent simplement, dans la mesure du possible, de coller au vocable que les cathares utilisèrent eux-mêmes, ou du moins, de donner un équivalent évocateur.

Ce que les cathares appelaient tout simplement sous le nom de chrétien ou de chrétienne recouvrait des distinctions induites qui mérite d’être relevé.
Mais commençons par ceux qui ne l’étaient pas encore :

Auditeur : Personne sympathisante du catharisme mais qui n’y adhère pas encore, elle l’écoute mais sans plus. Elle ne fait pas partie de l’Église. Cela est visible au fait qu’elle n’effectue pas le « melhiorer ». Elle ne participe pas non plus à la fraction du « pain béni ».

Croyant : Personne convaincue de la validité de la foi cathare et qui accepte d’en recevoir l’enseignement. Cela correspond au catéchumène, elle se prépare à devenir un jour chrétien à son tour. Elle fait donc partie de l’Église, le « melhiorer » en est le signe visible. Avec la foi grandissante, elle prend une part de plus en plus active au soutien de l’Église et par étapes successives se voit acceptée au partage du « pain béni », et même en stade ultime, à la prière collective avec les Parfaits.

Novice : Croyant affermi qui désire devenir Parfait et qui suit un stage probatoire et de parachèvement de sa formation de son futur état de chrétien. Une année en principe.
Il vit comme un Parfait auprès des Parfaits mais sans l’être encore. Il en porte d’ailleurs déjà la vêture.
Compagnon (en occitan soci) : Après son noviciat, le Parfait qui vient d’être reconnu comme tel par le baptême de l’imposition des mains (appelé consolament en occitan), est associé à un Parfait confirmé qui va parachever sa formation. Par décision de l’ancien, du diacre ou de l’évêque, il sera le “second” de plusieurs Parfaits pour qu’il puisse être enrichi par la pratique de chacun d’entre eux.
Si le compagnon est un chrétien à part entière, sans diminution aucune, il n’est pas encore reconnu comme « ministre » de l’Église, c’est-à-dire quelqu’un capable de catéchiser, de prêcher ou de baptiser, bien qu’il est en droit de le faire en cas de nécessité extrême.

Ministre : Si un Parfait est reconnu comme apte à catéchiser, prêcher et baptiser, il est autorisé à le faire par l’évêque ou l’un de ses représentant, le diacre. Cette nouvelle fonction dans l’Église est signifiée par une nouvelle imposition des mains. On lui adjoint alors un autre Parfait qui sera son compagnon, son second.
Ancien : Il est l’autorité responsable de la cellule de base de l’Église. C’est à dire la maisonnée, qui regroupe en un même lieu de vie communautaire une douzaine de Parfaits tout au plus. Si son élection semble avoir été collégiale, il en était toutefois confirmé par l’imposition des mains du diacre ou de l’évêque.

Diacre : Il est le représentant de l’évêque qui gère plusieurs maisonnées dans un même secteur géographique. Cette fonction au sein de l’Église était également signifié par une l’imposition des mains de l’Évêque. C’est probablement lui, avec l’accord des anciens, qui veillaient à la bonne formation et à la répartition des paires de Parfaits, et bien entendu au bon équilibre de chaque maisonnée. Comme particularité, il avait l’autorité pénitentielle (appelé apparelhament en occitan) qu’il était d’usage de faire une fois par mois dans chaque maisonnée.
Comme les autres, il ne se déplaçait pas seul, mais accompagné, il avait un adjoint ou second.
Comme les autres Parfaits, il devait vivre de ses mains et vivre en communauté. Sa maisonnée était celle tenue par l’évêque, dont les membres étaient composés des diacres et de leurs seconds, mais il était en fait plus souvent sur les routes et les maisons de son district qu’auprès de son évêque.

Évêque : C’est un responsable désigné pour servir au sein d’une zone géographique plus étendue. Il est assisté de deux futurs remplaçants dans sa mission d’organisation et de cohésion de l’évêché considéré. L’un appelé fils majeur, l’autre fils mineur.
Si à la constitution des Églises occitanes, les évêques furent élus collégialement par la suite, il fut procédé autrement : le fils majeur était le successeur désigné de l’évêque.
À la succession, le fils mineur devenait majeur et on choisissait un autre fils mineur, un diacre en principe.

Yves Maris : chemins cathares

8 mai 2008

Yves Maris n’est plus à présenter à qui s’intéresse à la spiritualité cathare du XXe siècle.

Il nous a quitté, à l’âge terrestre de 59 ans, en nous laissant la tristesse de ne plus pouvoir échanger avec lui directement, mais en nous permettant d’accéder à sa pensée via ses ouvrages et ses écrits postés sur internet grâce à la compétence de son maître-toile et ami, Gérard.

Ne manquez pas de visiter son site, admirablement construit, où vous trouverez – dans leur jus – tous ses documents. Sinon, nous vous proposons ci-dessous des liens directs vers ceux qui peuvent vous intéresser.

Journal d’un cathare d’aujourd’hui

Raison chrétienne

Le chemin de Damas

La vieille Bible

Connaissance des textes

Notes de lecture

Cathares du Moyen Âge

Vous trouverez également ses publications à cette adresse.

Résurgence Cathare Journal d'une initiée Le Philosophe En quête de Paul

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Vivre enfin ou mourir encore !

27 avril 2008

En observant notre société – malgré la grande imperfection de mon analyse – j’y vois une grande angoisse qui pousse les hommes à des comportements hautement paradoxaux.
C’est un peu comme une machine parfaitement huilée dont les défauts de structure finissent par prendre le dessus et qui devient irrémédiablement folle et incontrôlable au point de se mettre à s’auto-détruire.
Certes, nous savons que le facteur de ce monde étant lui-même très imparfait, il est logique que son œuvre le soit. Cependant, j’ai le sentiment d’un effet d’emballement de ce processus.

Inversion des comportements de survie

Ce qui avait permis à l’animal ridiculement impropre à la survie qu’est l’homme de surmonter les dangers qui le menaçait fut de se regrouper en tribus et puis en sociétés où la mise en commun des compétences a permis de surmonter toutes les difficultés et de démultiplier les talents. Ce regroupement fut certainement lié à la prise de conscience de cette fragilité et au décryptage d’un “ ordre naturel ” que l’homme percevait déjà et qui lui avait permis de comprendre que des entités supérieures à lui existaient et avaient, d’une façon ou d’une autre, prise sur lui.
Or, aujourd’hui, l’individualisme prend inexorablement le dessus. Même quand cet individualisme est compris comme néfaste à la communauté, il est revendiqué comme un droit au motif que chacun se considère comme autorisé à commettre le pire au nom de sa liberté individuelle. Cela tend à rompre le fragile équilibre entre l’homme et son environnement, mais le fait que la société de nos pères est encore debout nous cache les conséquences de ce choix égoïste. Par contre, quand les effets de nos actes actuels deviendront visibles, il y a fort à parier qu’il sera trop tard pour y remédier.
Ainsi, nous effacerons d’un trait de plume des millénaires de construction évolutionniste au risque de revenir à un état misérable dont nous avions eu tant de peine à nous extraire.

La négation de l’inexorable pousse également à des comportements hautement ridicules qui le provoquent en croyant le dominer.
En effet, il y a un lien absolu dans la volonté de ne pas vieillir, comme remède à la mort, et dans celle de mourir avant l’heure au motif de ne pas s’infliger à soi ou aux autres une agonie dont on ne perçoit plus la justification.
Comment expliquer cette espèce d’anesthésie de la pensée qui pousse à faire semblant de croire que, tant qu’on paraîtra jeune, l’on ne pourra pas mourir ou à croire qu’on est maître de sa vie en se donnant la mort personnellement ou par procuration ?
Pour moi, cela relève de la même pathologie. Une sorte de névrose de l’autruche, qui pousse à traiter les problèmes superficiellement de peur d’avoir à les affronter dans toute leur profondeur et une hypertrophie de l’ego qui permet à l’homme — par ailleurs quotidiennement témoin de son insuffisance en tous domaines — de s’imaginer plus fort que son destin.
Pourtant, la cohérence est de reconnaître ce qui ne dépend pas de nous et à l’accepter plutôt qu’à prétendre le masquer ou se croire capable de forcer la main d’un démiurge et de lui échapper avec ses propres armes.
Vieillir, c’est admettre la lente mais inexorable décrépitude d’un organisme, qui est le seul vaisseau dont nous disposons, pour traverser le long fleuve de la vie. Le voir se déliter fait sourdre la même angoisse que ressentirait l’astronaute dont la navette perdrait, une à une, toutes ses tuiles de protection thermique.
Pas encore mort mais, certain de l’être et, surtout, visuellement convaincu de l’être. Car il y a un monde entre savoir confusément que l’on est mortel et l’objectiver de ses propres yeux.
C’est cette même névrose qui en pousse certains à refuser l’approche lente de la mort, surtout si elle est visible en raison de transformations physiques patentes. Du coup, comme ces hommes et ces femmes — prisonniers d’édifices en train de s’effondrer après un attentat ont préféré se jeter dans le vide sans aucun espoir de survie — ils préfèrent anticiper la mort ou la réclament au nom de leur liberté de choix alors même qu’ils démontrent par là leur incapacité d’en jouir.
Il faut avoir conscience que ce comportement ne protège de rien et ne garantit rien. Car, qui peut se targuer de savoir dans son incarnation ce que le destin, c’est-à-dire le projet du démiurge, a décidé pour nous ? Refuser de voir la vie passer permet-il de reculer l’échéance ? Bien sûr que non. Anticiper une échéance que l’on devine permet-il de déjouer le plan du démiurge ? Le croire est ridicule et revient à utiliser une arme qui nous est étrangère contre celui qui en connaît tous les rouages et le fonctionnement. La seule chose que nous pouvons faire est de laisser se dérouler le projet du démiurge sans y interférer, ni en prolongation, ni en interruption.

Disparaître au lieu de lutter

Comme il est heureux, celui qui comprend les ressorts de cette machinerie diabolique, et peut travailler à en déjouer l’objectif abject.
Oui, vraiment j’espère avoir toute ma vie pour suivre visuellement l’évolution du temps et me convaincre de travailler à l’éveil de mon esprit, comme j’espère avoir toute mon agonie pour parachever ce travail et donner à mon esprit tout l’élan qui lui sera nécessaire pour échapper aux griffes du démiurge.
Car la solution la plus logique me semble bien être là. D’une part, si l’on prétend ne pas avoir avoir part au projet du démiurge, il convient de s’en dégager par la seule force de l’esprit et de ne pas intervenir matériellement, ni en prétendant prolonger les choses, ni en croyant pouvoir les interrompre.
Notre vie mondaine ne nous appartient pas. Donc, comme le ferait un invité, nous devons nous interdire de maltraiter ce que notre hôte met à notre disposition. Comme dans la parabole des talents nous devons rendre au maître ce qu’il nous a donné en évitant toute corruption mais en n’ayant pas pour autant fait son désir, c’est-à-dire fait fructifier ce qu’il nous a donné.
Certes, comme dans la parabole, cela ne peut que lui déplaire, mais sa colère doit venir de lui et pas de nous. Par conséquent notre incarnation doit être correctement entretenue par nous tant qu’il nous est donné de l’utiliser.
Plus nous allons essayer de développer notre spiritualité et plus notre enveloppe redeviendra un élément extérieur à nous. C’est là le seul moyen que nous devions nous autoriser pour lui échapper. Ce moyen non violent utilise bien des outils pratiques dans sa mise en œuvre. L’ascèse, qui peut aller jusqu’à l’endura, permet de réduire la prégnance corporelle dans le développement spirituel. La méditation ou prière n’est pas tournée vers l’extérieur mais vers l’esprit qui par cette pratique se raffermit dans sa réalité et se dégage de la gangue de l’âme pour redevenir lui-même. La bienveillance permet de limiter l’expansion de l’“ego” et donc de calmer la vanité qui est la marque la plus profonde de l’incarnation. L’humilité permet à l’esprit de se fondre dans une création spirituelle où il n’est qu’une part identique aux autres au lieu de se comparer en mieux à d’autres créations de ce monde matériel. La pauvreté permet de laisser de côté l’instinct mondain qui nous pousse à vouloir toujours plus pour imiter ceux qui nous semblent plus heureux que nous.
Et c’est vrai qu’une fois acquises ces techniques d’humilité, de pauvreté, de retour sur soi et d’ascèse, on devient presque invisible au monde et ce dernier glisse sur nous comme l’eau sur la plume du canard.
Il est alors évident qu’à ce stade, quelle que soit la durée de la vie terrestre et quelles que soient les vicissitudes que nous y réserve le démiurge, l’esprit que nous somme peut tout traverser sans regret ni envie puisqu’il touche déjà du doigt sa récompense, acquise au prix de souffrances certes, comme eut à souffrir le fils prodigue avant de comprendre que la seule richesse était le retour à la maison. Retour auquel nous aspirons tous.

Celles et ceux qui ne le comprendraient pas et qui, d’une façon ou d’une autre, feraient le jeu du démiurge, obtiendraient le résultat inverse de celui souhaité.
Au lieu de vivre enfin auprès de leurs frères esprits, ils devraient mourir encore en ce monde pour mieux y revenir.

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